‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 24 sur 35 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Dès quatorze ans, employé au service des Travaux Publics, Alexis Balzamet, reçu aux examens d'arpenteur-géomètre, venait de se voir titulariser à dix-huit ans.

De la dignité du fonctionnarisme aux colonies il avait, plus qu'aucun autre, conscience, en son âme restée inaltérablement fraîche. Elle apparaît déjà très grande à la plupart : pour tout créole, qui souffre de ne point aller en France, appartenir au Gouvernement c'est se rattacher plus étroitement à la Métropole, dans le cadre de l'Etat! En outre, fils de plusieurs générations de cadets aventureux qui, par l'Afrique et l'Asie, ont risqué vie et fortune, il trouve là, dans un besoin de revanche, les situations de quiétude chères aux descendants de ceux chez qui l'initiative militante de l'homme a été lassée par les intempéries du ciel tropical. Alexis ressentait aussi avec ferveur qu'en relevant de l'Etat il ne dépendait plus de la société locale : son avenir, lui semblait-il, ne ressortissait désormais que de lui-même !

Pendant ces quatre années, révolues sans incident dans la maison immuable de ses tantes,

être titularisé avait donc formé sa seule ambition! De caractère jalousement passionné, bien qu'il ne tournât point à l'humeur de persécution, il avait regardé comme ennemi tout ce qui pouvait s'interposer entre lui et le but visé : ses examens! Aux après-midi dansantes et aux flâneries avec les camarades il se refusait obstinément. Il ne sortait guère que le dimanche, s'habillant avec soin pour « tenir son rang », sans timidité dans le monde où il aimait donner son jugement et attester par des compliments sa politesse, mais avec réserve. Nature ardente et

Î>resque convulsive, il avait le goût farouche de a mesure, sachant n'y pouvoir atteindre que par une lutte constante avec soi-même. Il jouissait avec intensité d'être propre, correct, de revêtir des costumes impeccablement blancs, de ne porter rien qui frisât le ridicule. De traits purs encore aflinés à l'adolescence, il cédait au souci franc d'accorder son moral et son intelligence à sa grâce physique pour atteindre à la perfection comme à une harmonie.

D'ailleurs, au contraire de maints camarades, il ne méprisait pas la société créole : elle était polie, serviable, familiale, équitable ! Il lui paraissait que les hommes de son pays étaient généralement bons, meilleurs à mesure qu'ils vieillissaient, sauf quand l'oisiveté intellectuelle, excessive, les aigrissait... Ce qui le choquait vraiment, c'était la paresse d'esprit générale, le dédain de la lecture insolent comme une prétention à l'ignorance.

Sa vie, à lui, tenait encore tout entière dans l'application. Un dogme lui commandait : « Apprendre, tout sort de là! »

Devant l'effort nouveau, plus de désespoirs comme dans son enfance : son caractère s'était fortifié de patience. Et un respect de lui-même, profond comme la confiance, lui était venu d'éprouver ce que le courage pouvait obtenir de

son intelligence. L'après-dîner, dans sa chambre où il s'enfermait afin de travailler la géométrie, il pensait à ses camarades de la pension Cébert partis après le Lycée pour la France où ils préparaient l'Ecole Centrale, l'Ecole Coloniale, la Médecine. Il se tourmentait : « N'étais-je pas né pour autre chose?... J'aurai beau réussir ici, ne serai-je pas toujours un raté? » Avec la certitude dont nous saisissent certains frissons de tristesse quand nous interrogeons notre âme, il sentait, comme une vocation, que son secret désir le destinait à l'Ecole Navale!... En vertige, il allait à sa fenêtre regarder dans la nuit. Ainsi, après avoir considéré presque pour idéal de parvenir à un poste dans l'administration de son île, il était obligé de se rendre compte que sa valeur intime exigeait vraiment mieux... Alors quelque crainte de lui-même troublait sa fierté: « Serai-je jamais satisfait?... »

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