‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 25 sur 35 · A LA TERRASSE · texte numérisé non relu

A LA TERRASSE

Avec M. Izabel, le chef du service des Ponts et Chaussées, Alexis, le soir, remontait du bureau.

Des yeux bienveillants, mais que leur gravité faisait paraître compassés dans le visage à favoris, les bajoues olivâtres comme gonflées de sommeil, M. Izabel ne pouvait marcher qu'au milieu de la chaussée et lentement. On aurait dit qu'en lui quelqu'un, malgré sa modestie, l'obligeait à prendre sa revanche de l'humilité des ancêtres qui couraient en rasant les murs. Ces rues que M. Izabel montait maintenant à pas comptés, comme chargé de ses piastres d'appointements et de l'estime des nobles les plus hautains du quartier, il y a trente ans, nu-pieds, il les descendait au galop matin et soir, vers l'école des Frères. Fils naturel d'un aristocrate riche qui ne lui adressait jamais la parole, quand il reçut l'instruction de frère Hyacinthe, apôtre de France « bon pour lui comme un père », — son âme s'oppressa d'une reconnaissance d'autant plus lourde qu'il n'osait l'exprimer : en mangeant

dans le cabanon où repassait sa maman, il répétait les gestes, les phrases du directeur; il ne pouvait parler de lui qu'en chantant ses litanies, mais devant sa personne il demeurait plus interdit qu'au confessionnal. Un mutisme d'esclave. comme un inéluctable atavisme, à mesure que l'étude émancipait son intelligence, entravait son cœur. Après léeole, placé par frère Hyacinthe dans les Ponts et Chaussées, ce fut cette froideur scrupuleuse, cette réserve figée dans le respect des blancs qui, en gênant d'abord ses supérieurs, peu à peu séduisirent leur affection.

Il venait de rentier comme chef de service dans son quartier natal quand frère Hyacinthe lui demanda de « sauver un enfant à qui des malheurs de famille avaient fermé l'avenir » ; M. Izabel, avec la simplicité du devoir, s'empressa d'acquitter sa dette de reconnaissance envers la classe blanche qui l'avait aidé à se distinguer. Il lui obtint soixante-quinze francs par mois la première année, la seconde cent; et comme il avait gardé pour l'instruction cette gratitude religieuse qui chez certains parvenus se prodigue en gestes de vanité, mais, en lui, brûlait du plaisir d'enseigner, jeudis et dimanches il prépara Alexis aux examens. De tout cela le jeune homme n'avait pu encore le remercier : M. Izabel l'arrêtait toujours d'un « Brmm... Brmm... » tic cérémonieux derrière lequel se dérobait une gêne indomptable de mulâtre qui se surveillait depuis l'enfance pour ne jamais trop paraître triompher devant les autres. Mais, à marcher près de son chef, Alexis lui laissait voir cette allégresse et cette conviction que les créoles, en passant, appellent « vantardise ».

Avant d'entrer chez lui, M. Izabel avait l'habitude d'admirer de la rue la grande maison Néiau de Morlaise, une des plus belles de la ville, qu'il avait louée pour sa famille. Six colonnes, blanches au soleil comme du marbre,

soutenaient une longue galerie de persiennes bleues sous un fronton hindou. Au devant, le parterre n'était que de roses.

MM. Vertère, notaire, et Kédat, des Eaux et Forêts, venaient attendre chez lui M. Izabel pour passer sous sa varangue ces heures de causerie molle qui, au colonies, précèdent le dîner.

— Oh! mes amis, quel bain de chaleur!...

— Vertère, — dit M. Kédat, — ton volcan doit couler?... »

M. Vertère cligna la prunelle noire et brûlante qui, dans son visage craquelé, restait seule à regarder depuis qu'il s'était crevé l'œil gauche en tombant dans une ravine, et dit :

— Je pars demain de grand matin. J'ai besoin d'aller faire sur place mes dernières constatations pour boucler mon ouvrage sur le Régime des volcans dans le grand Océan...

— Ou bien ta Flore des Mascareignes? » Alexis observa M. Vertère qui le fascinait toujours mystérieusement comme s'il pouvait encore espérer le voir exercer une intervention providentielle dans sa destinée! Cependant, louche au moral comme il était borgne, il passait pour un notaire très âpre, dur aux clients... les écorchant peut-être par mépris pour leur veulerie intellectuelle. Lui, la passion d'écrire, d'écrire l'histoire de son île, l'avait pris à remonter de nom en nom, pour ses affaires de succession, la généalogie des premières familles. Mais le classement des familles humaines qui avaient fait souche dans la colonie avait bientôt conduit ce coureur de montagnes au classement des familles de plantes... puis, après la botanique, la géologie l'avait tenté, en sorte qu'il n'avait encore publié aucun de sei ouvrages.

— Et toi qui blagues, veux-tu nous conter ce que tu inventes en ce moment?...

— Moi? — répartit M. Kédat, en souriant avec l'air léger d'un vieux joueur de flûte, — je

regarde ce petit Malabare qui trempe son arrosoir dans le bassin. Un Malgache, un Cafre, un Chinois sont pour moi des caricatures : les Malabares, eux, sont comme des statues grecques coubronze... Il y a bel âge que je rêve un grand tableau à l'huile où défileraient des ayas, des tambys en procession derrière les chais de Pongol!... Il n'y a qu'eux qui mettent ici la note rouge!... Combien de fois j'ai répété que notre ile sans Maîabares ce serait un paysage sans flamboyants !

— Et dire qu'avec ton joli coup de crayon tu n'as jamais risqué un croquis!... Ah! jeune homme, — dit M. Vertère en regardant Alexis, — s'il y a un exemple à ne pas imiter, c'est celui de Kédat! Doué en diable pour tous les arts, il était né pour être le grand peintre de nos sites. Du jour où il s'est mis à faire de la photographie, sa paresse y a trouvé son compte... Ah! ce qui perd ce pays, c'est la flème; toutes les intelligences font la sieste : chacun se contente de jouir de soi... pour ne pas affronter la critiqus des autres. »

Pressé de témoigner de son activité, il poursuivit :

— Sais-tu, Alexis, ce que j'ai retrouvé ce matin dans les Archives?... La relation du voyage de mon grand-père dans l'Inde en 1810... il avait alors vingt ans. A cette époque les jeunes gens du pays partaient sur un voilier pour accomplir leur tour de l'océan Indien. L'isthme de Suez n'était pas percé! De l'Inde et de Malaisie mon grand-père revenait dtrns son quartier, ayant étudié à Madras, à Pondichéry, le commerce du riz, qu'il pratiqua ici sur une grande échelle après avoir admiré là-bas l'animation des Bombay, des Madras, des Calcutta, qui sont de vraies capitales d'activité, quoique affligées comme nous d'une chaleur torride et de cyclones! En rentrant il avait visité Maurice que

l'Angleterre devait bientôt nous chiper pour l'enrichir par l'immigration indienne... Finalement il se rendait aussi compte de la politique des Anglais dans cet Océan, il comprenait quel devoir de responsabilité et d'honneur pèse sur Bourbon depuis le jour où la France a du céder à sa rivale l'empire des Indes qui constituait alors notre principale raison d'être dans le grand Océan. Car c'est l'Inde qui, dans l'esprit des Richelieu et des Colbert, devait former notre vrai continent d'attache!... A quelle terre sommes-nous donc reliés maintenant?... Maurice et Seychelles ont l'Inde et Natal. Bourbon flotte à la dérive!... Aujourd'hui c'est pour Paris que nos jeunes gens filent droit. Y gagnons-nous?

— Que racontes-tu là? — se récria M. Kédat.

— Parbleu! En accordant tous les ans, — au prix de quel sacrifice ! — des bourses pour l'Europe aux sujets les plus brillants du Lycée, sans leur demander de revenir dans leur terroir... notre pays ne se décapite-t-il pas lui-même de son élite?... Est-ce que la France nous renvoie notre jeunesse? TcTùte cette énergie sert ailleurs... Et notre île, qui pourrait rendre le décuple, agonise de quelque chose de bien plus grave que tout : l'absentéisme des intelligences!... Je me demande si je ne vais pas écrire là-dessus une brochure...

— Comment donc! — fît M. Kédat, — et avec des croquis de moi encore! »

M. Izabel les écoutait se railler, tranquille, avec la satisfaction d'un homme qui avait construit, dans les hauts, un grand pont portant son nom.

Le petit Malabre, sans bruit, passait en souriant le plateau de Chine où se dorait le vermouth. Devant Alexis il se pencha :

— Mam'zelle Edith, — dit-il à voix basse, — vous appelle au fond de la cour! »

De tout l'amour-propre de son intelligence,

Alexis chérissait cette heure où, à entendre causer des fonctionnaires âgés et considérés sur des sujets d'intérêt vital pour le pays, il sentait moins douloureusement l'inquiétude d'être une force perdue. Cependant, sans regarder M. Izabel,

il se leva.

Au sommet de l'escalier de tuf qui descendait au fond de l'emplacement, Edith, l'aînée des quatre demoiselles, l'attendait. Elle le saisit par la main, et, d'une voix superstitieuse :

— Alexis, Alexis, vous n'aimez donc pas Nello? Il faut venir quand elle vous espère! »

L'inquiétude fonçait son visage. Venue la première au jour, elle souffrait d'être née la plus sombre de toutes; elle avait aussi hérité de quelque atavisme madécasse un ensorcellement sauvage de l'imagination à l'amour : elle se levait à la pleine lune pour consulter le miroir en épelant des prénoms d'hommes; elle croyait à la sibylle, elle se récitait comme des invocations magiques des vers de Jocelyn... Mais, toute l'ingéniosité pratique d'une imagination aussi amoureuse, elle n'en usait point pour elle: elle ne l'employait qu'au bonheur de Nello! Avec un zèle de camériste pour la petite sœur née blanche, Edith coiffait Nello, lui faisait réciter ses leçons, taillait pour elle des toilettes sur des modèles de Paris.

— Enfin! voici le fils de la maison! — cria Nello.

Elle était assise sur le rebord du vieux vivier, à goûter. Front hardi que de la main elle dégageait de ses cheveux, belles joues de roses à signes châtains, bouche gourmande, sa figure, dans une palpitation de lumière, faisait le don d'elle-même. Comme elle se réservait toujours de lui adresser des reproches par ses sœurs, elle ne savait que lui sourire, ainsi que par une lointaine et mystérieuse faiblesse d'inférieure.

2*4 LE MIRACLE Bï LA RACE

— Tâte un peu salade mangues vertes! — fit-elle, usant du langage créole qui permet de tutoyer.

Mangues, ananas, caramboles, bibasses, hachés dans un jus de sel, et qu'on mangeait avec les doigts, dégageaient un effluve acide et pimenté.

— Alexis, mon tégor, mes dents grincent : maintenant que je vous ai attrapé, défense de bouger!... »

Dès que, il y avait quatre ans, à la distribution de chez les Frères, Nello eut remarqué Alexis, ses succès d'enfant « comme il faut » jeté parmi de petits noirs avaient fait jaillir en elle, prompte comme un cri, l'envie de l'embrasser devant le monde!... Une force, plus impérieuse que la dissimulation féminine et que toute réserve de bonne éducation, l'admiration secrète accumulée depuis des siècles en l'esprit des gens de couleur pour les Européens, avait ravi son âme enfantine d'un émerveillement pur comme un éblouissement de franchise. Jamais, même sur la figure d'une jeune fille, elle n'avait senti aussi fine la grâce de la race blanche; son cœur en était caressé... elle eût voulu toujours vivre devant Alexis! Et dans sa surprise d'elle-même c'était aussi l'assurance que nulle mieux qu'elle ne saurait l'apprécier! Dès lors, par le pressentiment qu'elle devait engager tôt, presque d'en» fant à enfant, un amour dans la classe supérieure — si elle n'en voulait point souffir plus tard — le bonheur ne consista plus pour elle qu'à pouvoir parler, faire les avances : dès la première année, dans les jeux, quand ils se cachaient ensemble sous les manguiers, tout en ayant l'air de bavarder pour se moquer, elle lui avait donné à comprendre « qu'il était pour elle ». Puis l'audace même d'avoir « fait ses déclarations » la laissa vivre en la délicieuse certitude d'avoir engagé le sort... Dans un pays où

le mariage exalte en fête l'àme de toute la population par le déroulement des calèches, les cloches, la fracassante cérémonie, l'orgue, l'aflluence enthousiaste aux bancs d'église et le cortège, la fillette conçoit une admiration extatique pour cette Fête-Dieu de la société où l'on vient de tous les quartiers de l'île bénir l'alliance de deux jeunes gens comme un grand bonheur de famille. Ainsi que le rêve fatidique de l'amour chez sa sœur Edith, le rêve du mariage s'épanouissait en Nello comme l'enchantement continuel qui berçait sa jeunesse. Un ciel sans nuage à seize ans lui faisait penser : « Je voudrais avoir un temps pareil pour mon mariage!... » Quand elle apprenait ses leçons dans ses cahiers où les initiales d'Alexis s'enlaçaient aux siennes, elle souhaitait : « Pourvu que l'emplacement soit aussi fleuri le matin de mon mariage ! » En dehors de ses classes, elle n'ouvrait jamais un livre : les romans ne l'attiraient pas comme Edith, car elle les jugeait écrits pour consoler celles qui ont manqué leur vie. Elle ne s'ennuyait jamais de sa personne, et tout ce qu'elle regardait en pensant à soi, lui apparaissait gracieux.

— Allons! ma Glaire! — jeta-t-elle, — rapporte un peu les saladiers dans l'office... »

Une vieille négresse en blouse de percale, qui ramassait sur son bras tremblant les chemises et les pantalons de jeunes filles mis à sécher sur une corde, s'approcha et, sans même lever les yeux, comme une antique domestique aveuglée par le service, prit la vaisselle, s'en alla sur ses pieds nus. Comme toute la ville, Alexis savait que cette ancienne esclave était vraiment la mère de M. Izabel!... Du jour où son garçon avait réussi à épouser une fille de famille, elle n'avait plus voulu garder dans la case une place de maman. Avec les derniers entêtements d'une volonté qui s'était asservie à « faire monter » son fils, elle vivait dans la cuisine et dans les

cabanons et, en grognant à toute marque de tendresse, par des coups de colère, des jurons, elle savait défendre le bonheur qu'elle s'était réservé pour la fin de sa vie de demeurer servante dans la maison de son fils, devenu gros-blanc...

— Maintenant, la bande — cria Edith, — à la terrasse! »

Tous, à travers gardénias, sonjes et lauriers, coururent.

La terrasse, où l'on prend le frais quand le soleil décline, faisait angle sur le courant d'air de deux rues. Le feuillage asiatique d'un carambolier y ombrageait des étagères de bégonias et d'orchidées; pour Nello, entraîner Alexis tous les soirs à la terrasse offrait chaque fois les émotions d'un premier bal. Elle y arriva, haletante, des œillets à son corsage, courut se pencher sur la rue, s'accouda, et, le menton dans ses mains à bracelets, fit place au jeune homme contre son épaule. Il la regardait, séduisante d'orgueil dans l'exubérance de sa robe et si joyeuse de ses grands yeux aux cils flatteurs!...

Le commis du débit de tabacs, Lamartinette, qui portait un lorgnon fumé, en passant, saluait.

— Garde ton salut, mon nègre! — dit Nello la main devant sa bouche. — Avant de z'yeuter le monde comme un crabe de mer, essaie au moins d'apprendre à ne pas marcher devant derrière! Alexis, Alexis! touche le fer : voilà la dernière des Olivette, Fifiine porte-malheur, qui pointe raide comme un bambou! »

A mesure qu'elle taquinait, Nello se jetait ellemême à rires perdus dans un étourdissement frivole où il lui semblait qu'Alexis lui appartenait encore plus étroitement. Passant d'un bord de la terrasse à l'autre, elle surprenait la drôlerie de tout venant, Chinois ou Malabares. De son origine noire elle tenaif ce don sournois de moquerie, que la juxtaposition quotidienne des types

de races les plus disparates aux colonies aiguise jusqu'à la caricature dans l'intelligence des jeunes métisses. Nello usait avec coquetterie de cette verve bouffonne, par quoi elle avait soutiré au couvent l'affection de celles qui, réservées d'abord, finissaient par rechercher sa préférence. Sur ses dents, de ses yeux qui semblaient tinter à la lumière, sur ses joues potelées, le rire chantait comme la ruse heureuse de sa race.

— Nello, — dit une de ses sœurs qui épiait toujours les sentiments sur le visage d'Alexis, — assez ricané! Tu paraîtrais bête à la fin...

— Ça, ma chère, — fit Nello, secouant sur son corsage son collier de babioles d'argent, — c'est flûter en l'air : je ne suis pas un Piton-des- Neiges d'intelligence, mais il y a dans mon esprit un certain grain de sel et poivre qu'on ne trouve pas dans la cuisine : telle quelle, je ne voudrais échanger mon sort avec personne!... — Et, se retournant vers Alexis. — Vous et moi, mon cher, c'est ce que je trouve de mieux dans toute la colonie.

— Bonsoir, m'sieur Alexis! Bonsoir mam'zelle Nello! — cria de la rue une voix enrouée. — Vous riez : tant mieux... Et profitez de cette jeunesse qui n'a qu'un temps! Le soleil se couche, mais le malheur jamais. »

Au milieu de la chaussée Nénaine passait, soutenant des mains sur sa tête un haut panier de linge empesé qui craquait à la marche.

— Pauvre Aglaé! — dit Edith. — Elle va avoir un troisième enfant...

— Oui, — fit Alexis : dans sa case elle travaille pour deux. Elle vit les genoux dans l'eau et Charlie la rince de coups par-dessus le marché. Ah! ça ne l'a pas avancée à grand'chose, le mariage...

— Taisez-toi! — coupa Nello par manière de se moquer des expressions des noirs. — Elle a bien fait : de tous les sacrements le mariage est

mon plus préféré...! »

Nénaine souffrait aussi, comme une dame, d'être trompée par Charlie : à Alexis elle avait confié qu'elle trouvait des billets d'amour dans les poches de son époux et « qu'elle saignait dans son point d'honneur ».

Sur le chemin où elle s'éloignait, le soleil couchant éclaboussait de poussière d'or les branches des hauts bois noirs. Et déjà, à l'horizon opposé, la pleine lune, jaune comme le jasmin des nuits, embaumait le ciel au-dessus de ia mer.

Nello, les manches retroussées, s'était penchée hors de la terrasse : — Bonsoir, bel astre! — modula-t-elle d'une voix câline. Puis, les mains jointes sur son cœur : — Oh! mes amis... c'est une lune comme ça que je voudrais pour ma lune de miel!... »

LÀ «RàND'ROUTE

Pendant quinze jours le Volcan coula. Les dernières braises de soleil sitôt éteintes dans des nuages de cendre au-dessus de la mer, à l'autre bord de l'île une fumée de feu empourprait le soir l'horizon des terres sur lesquelles apparais- "saient les sombres pitons des antiques éruptions. Il pesait une chaleur qui consumait les arbres; l'imagination des hommes haletait en des inquiétudes animales. Avec de longs bourdonnements, les tribus de noirs, qui étouffaient à l'étroit dans les cabanons, descendaient au bord de la mer pour respirer, vieillards et mamans; les chiens lampaient l'eau du canal, puis trottaient près des enfants. Les familles blanches, grand'mère au bras du père, poussaient jusqu'au bout de la jetée. Là, tout le monde, l'âme oppressée, regardait du côté du cratère : la lueur d'incendie flambait, se rétractait jusqu'à sembler s'évanouir, puis se pâmait au-dessus des forêts de filaos comme au gré d'une brise souterraine; de «es brefs éclairs sans tonnerre, qu'on appelle des

éclairs de chaleur, déchaînaient soudain des tremblements de ciel. Nello serrait fort le bras d'Alexis :

— Alexis! si on allait là, brusquement, mourir ensemble!... »

Et la mer, accablée dans les ombres du large, épaisse comme de la lave au scintillement des étoiles, à intervalles réguliers bouillonnait sur les récifs...

Puis la fournaise se réengouffra : le clair de lune apaisa les nuits, et la brise des hauts redescendit murmurer sous les arbres.

Un matin M. Izabel manda Alexis :

— Maintenant que la coulée a eu le temps de se refroidir, les Ponts et Chaussées doivent refouiller la route du tour de l'île. C'est vous qui irez à Saint-Philippe pour surveiller le travail des cantonniers...

— Enfin! — cria Alexis.

C'était la première fois depuis sa nomination qu'il était appelé à sortir des bureaux.

En sifflant à tue-tête, il prépara ses bagages, manqua plusieurs fois renverser tante Zoé qui l'épiait du haut de l'escalier pour voir s'il n'emportait rien, trouva le temps d'aller prévenir Nénaine et partit à midi.

Voyager, voir, causer avec des personnes nouvelles, tient lieu de lectures, de culture... il en était ravi ! Sans ennui aussi de quitter Nello pour quelques semaines; de ses yeux chauds, il demeurait gêné : les sentiments amoureux ne se doivent affecter devant le monde ! et il gardait l'impression que par une sorte de jactance et de ruse, elle exagérait... A ses insistances, de son premier mouvement d'indépendance, il se cabrait. Certes il se sentait, avec pudeur, flatté d'être admiré par une jeune fille belle qui avait l'énerie de le lui dire; mais, lui qui ne raisonnait pas es questions du cœur, il s'irritait surtout des calculs retors par lesquels elle arrivait à se rap-

peler sans cesse à sa pensée. Et quel ridicule d'être posé en amoureux quand il faut encore songer à se créer une situation!...

Le casque sur les yeux, Alexis s'était hissé au siège de la diligence. Près de lui, le cocher, qui sentait le rhum, transpirait à grosses gouttes. Quand tournoyait une descente, ce Cafre « porté sur les pentes » se levait et, piquant ses bêtes, leur criait : « Galope, Fiancée numéro 1 ! Plus vite, Fiancée numéro 2 ! » Dans un tourbillon, la guimbarde rebondissait sur les passerelles des ravines à malheur. Puis devant les montées, souriant, l'homme s'apaisait au sommeil de ses mules.

Parce qu'il travaillait dans les Ponts et Chaussées, Alexis ne regardait que la route... Sous les touffes d'aloès bleus cousues de fils d'araignées, sous les tamariniers géants dont les racines déchaussent les galets, sous les grands filaos amarrés par les rakêtes, il examinait les tranchées pour y surprendre si Te sol était tuf, pierre ignivome ou latérite, pour tâcher de retrouver devant les difficultés du terrain les desseins de ceux qui avaient percé le premier tracé...

Dans la diligence, sitôt passés les Grands-Bois» personne ne parlait plus.

A mesure qu'on s'éloignait du rivage, la palpitation de la terre créole devenait plus somnolente : tout ce qui tiédit sur le sol, tomates entre les taillis de tabac-marron, margoses en lianes autour des ananas, tout ce qui fermente à l'air sous les feuillages, jamrosas et bibasses, charge l'atmosphère des champs d'une acre odeur, chaude et douce. Miel-vert des arbres et du soleil, essence des fruits et des épices, sombre liqueur de la campagne tropicale distillée par le silence, comme un grand baume tranquille

d'odeurs, ces parfums assoupissent l'esprit et l'endorment dans la mélancolie. A les respirer d'abord joyeusement, Alexis peu à peu se sentait vieillir dans son âme ainsi qu'à pénétrer dans du passé. ..Comment savoir pourquoi, par qui, en quelles années avaient été semés ces champs de mûriers rongés de baies violettes comme par des chenilles, ces enclos de cotonniers qui ne donnaient plus qu'aux oiseaux la bourre de leurs gousses, d'immenses plateaux d'aloès prospérant dans l'oubli?... Par delà les bordures de vétiver, ce n'était autour de lui qu'une luxuriante histoire végétale dont l'exubérance des Tropiques, en mêlant les espèces à coup de cyclones, a aussi confondu les époques par l'intrigue des lianes et le mystère des grands fataks... Parfois les restes d'une colonnade de palmiers, deux camphriers jumeaux, une allée de cocotiers, se dressaient comme le testament de ceux qui avaient planté leur espoir dans ces terres. Devant ces cimetières verts — en corniche sur la mer — de plantes acclimatées, greffées par les aïeux et retournées à l'état sauvage, nous avons, créoles, comme un émerveillement de pitié et un langoureux remords ; ainsi que par une crainte superstitieuse des éléments, nous nous sentons incapables de défendre notre patrimoine contre la violence d'une nature qui de toute sa sève fait irruption autour des hommes; nous écoutons d'un cœur déshérité les tourterelles roucouler, ainsi que sur des tombes, autour des sucreries fermées s'écroulant sous les arbres.

— Mais pourquoi toutes ces usines ne marchent-elles plus? — demanda Alexis.

— Ne parlez plus, commandant! — fit le cocher; — l'année 1875, je comptais sur ma route plus de dix établissements qui faisaient en même temps la coupe des cannes! Mais la France, ma foi Dieu, nous a largués en arrière : l'île Maurice roule fortune avec les Anglais;

Bourbon crève : l'Angleterre, à ce qu'il paraît, prête des piastres tant qu'ils veulent aux planteurs, ei les navires portent leurs sucres dans .l'Inde. Ici les recolles pourrissent à l'air. Le pays donne de l'argent aux députés pour qu'ils lèvent la voix en France, mais ils nous envoient seulement de l'eau bénite... Ah bah! la colonie n'a plus qu'à descendre la pente.

— Il ne faut jamais dire cela! — se révoltait Alexis.

Passé le pont de la Rivière des Roches, la voiture déposa son monde à Saint-Joseph, sur la place de la Mairie. Des visages racornis par la fièvre attristaient les vérandas des cases noircies de mousse, et, sur un ciel doux d'ancien temps, de grands palmiers maigres élevaient la misère des fonds de cour. Devant l'église jaune, pareille à un hospice, des pêcheurs aux mauresques mauves, vendaient en loterie des paquets de rougets... Une carriole, au saut de la diligence, prend les voyageurs pour Saint-Philippe. Son caisson, îculé comme une vieille chaussure, était criblé le clous : aux cahots des roues bancales, ils léchiraient les jambes d'Alexis. « File, file, Voletu-vent, enfant de ta mère! » De ses jurons et à ;oups de ceinturon le charretier secouait le iiilet rouge qu'endormait le plaintif angélus de ;es clochettes.

Après Langevin, après Vincendo, ils ne rencontrèrent plus âme qui vive. Rien que des maisons mortes! Elles faisaient paraître plus tristes le chant lointain des verdiers et les lataniers noirs hérissés ainsi que de gros oursins au bord de la mer figée comme du plomb. Sans qu'on eût vu le soleil se coucher, le soir tombait à plat.

A chaque tournant se découvraient au loin de nouveaux promontoires de filaos qui, l'un derrière l'autre, s'allongeaient dans la poussière des vagues. Sous les nuages pluvieux du crépuscule, soudain, l'île s'élevait à pic comme une montagne

de vieux vacois enfoncée de tout temps dans un silence madréporique devant le vide immense de la mer australe.

Il faisait froid; la petite carriole roulait dans l'odeur des Ilots. Cependant Alexis se sentait étreint par une tendresse forte comme l'espérance; l'allégresse de connaître son pays chauffait son cœur!

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