‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 26 sur 35 · AU PIED DU VOLCAN · texte numérisé non relu

AU PIED DU VOLCAN

Il lui fallut dès le lendemain choisir ses journaliers. Alexis s'attendait à voir des noirs : ne se présentèrent que des blancs. Sans souliers, les pieds rocailleux, pantalon retroussé au-dessus des mollets secs, sans veste, ils imploraient pitié par des visages jaunes, comme pétrifiés au soleil, où scintillaient des yeux d'agate. Anciens petits planteurs que misère, cyclones, maladies sur la canne et la vanille avaient peu à peu débraillés à la manière d'esclaves, le souvenir d'avoir été des maîtres les rendait confus comme sourds-muets quand il fallait demander de la besogne pour leurs mains vides. Ils balbutiaient une prière sournoise et inintelligible.

— Mes pauvres amis, je ne puis prendre qu'une douzaine — dit Balzamet — que faire?... Notre colonie paie trop cher des fonctionnaires inutiles qu'on lui impose : elle n'a plus d'argent

Î>our vous faire vivre, vous, les petits travaileurs... »

L'équipe partit sur la route que fleurissaient sous bois des bosquets de bégonias rouges, hauts comme des arbres. Alexis ne pouvait admirer le paysage : il se représentait le chagrin de ceux qu'il n'avait pu embaucher, leur retour penaud dans leurs familles. Et il en était humilié!

— Capitaine, — cria un journalier, comme on sortait de la forêt, — dites bonjour à notre grand Brûleur! »

Ce fut pour Alexis l'émotion qui dut saisir ceux qui, un matin, découvrirent le volcan :

Par-dessus la chaîne abrupte des pitons gris de sable, le dôme de la Fournaise, blanc comme pierre ponce, éclatait sur l'azur! De ces hautes chaudières de roches, nuancées aux teintes de fumées, un immense et silencieux torrent de lave bronzée roulait en tournoyant sur lui-même. Cependant, au soleil, de part et d'autre, sur la savane des éruptions anciennes, sous couleur de cendre et de soufre, des lichens et des mousses, des chicots de fiïaos incendiés et des fougères scintillaient de rosée... L'air crépitait. Et l'on ne savait si c'était le soleil qui évaporait l'eau de la nuit ou la chaleur des laves qui fumaient jusqu'aux lames.

— Je vous demande un peu — dit un journalier, — d'où ce paveur de grand chemin va déterrer ce bitume du diable qu'il charrie ici tous les ans? De quel côté dans l'Inde? De quel côté dans l'Afrique? »

Alexis ne pouvait débuter avec de meilleurs ouvriers. Sans qu'on eût à les surveiller comme des condamnés, muets, ils cassaient la pierre : leur marteau, la pique, les barres-à-mine emplissaient d'un vacarme de démolition l'immense vallée asphaltée par la flamme. Midi bleu, étincelant de paiîles-à-queue qui, le poisson au bec, revenaient de la mer vers les cimes, la rendait au silence du feu. Pour manger le maïs froid serré

dans les bretelles, la brigade retournait alors sous les arbres. Sur la mousse endormie on buvait à la calebasse l'eau de source qu'un brave avait couru puiser au littoral; et, sous l'ombrage mielleux des ambavilies, l'heure de « breloque » passait à silïler aux merles qui répondaient toujours du fin fond des bois...

Tous les soirs, outils au dos, on regagnait le quartier. Un à un, les journaliers saluaient, rentraient vers leur famille par des sentiers perdus dans la grisaille des vacois. Le frais du crépuscule, sous les palmistes et les jamrosas, coulait doux comme une odeur des bois. Qu'Alexis se sentait heureux : heureux de travailler, homme, à cette Route Nationale le long de laquelle, enfant, il voyageait en esprit, lorsque le soir, sous la varangue, il rêvait qu'elle se conformait à la mer en faisant le tour de l'île!... Qui connaît aussi le fier plaisir d'entretenir des routes tracées par ses grands-parents dans un pays où la nature les déborde?... Et il allait deviser avec l'instituteur-maire, M. Le Breton.

Européen arrivé^ dans la colonie après 1870, trente ans d'enseignement l'avaient voûté comme un poitrinaire; ses jambes étaient enflées et des conserves jaunes de casseur de pierre défendaient ses yeux contre la réverbération du rivage volcanique.

— Quel bon vent vous amène? — disait-il, le visage bilieux, mais souriant.

ïl aimait les jeunes gens parce qu'il pouvait les entretenir de l'Histoire Romaine qu'il relisait sans cesse, regrettant jusqu'à la fin de sa vie de ne pas savoir le latin. Bien qu'il se sentît attaché comme un natif à l'île où il avait formé sa famille et des générations d'élèves, la familiarité des grands hommes de la République antique consolait seule sa nostalgie de la patrie! D'une voix municipale, il parlait de Caton et de Tarquin

comme de héros qui vivaient encore en Europe. Parfois il ouvrait la porte pour que ses filles l'entendissent.

Antonia, Julia, Flora et Cécilia, elles portaient gaîment toutes quatre des noms latins.

— Ah ! Monsieur Balzamet, — disait Flora — aujourd'hui que la brise donne à l'est, nous avons bien compté vos vingt coups de dynamite : c'est vous qui sonnez pour nous l' Angélus! »

Alexis aimait leurs voix chantantes, leurs joues pommées d'Européennes, avec leurs yeux confiants, leur chevelure chaleureuse de créoles. Sur l'injonction de leur père, instituteur de jeunes gens et de jeunes filles pauvres qui venaient sans souliers à l'école, elles avaient accoutumé d'aller nu-pieds. L'une cuisinière, l'autre laveuse et repasseuse, couturière, modiste en paille de chouchoute et de vétiver, elles accomplissaient tout de leurs mains dans cette maison où le mariage ne devait peut-être jamais entrer. Mais l'allégresse du travail en famille éclatait aussi franc que bonheur d'amour dans leurs beaux corps modelés par les besognes agrestes.

A la brune, des herbes-à-tortues dans sa capeline, Mme Le Breton arrivait du verger où elle fécondait elle-même à genoux des kilomètres de plants de vanille. Les cheveux et les yeux de jais, les épaules tordues, comme elle était basse sur ses jambes! N'ayanf jamais eu que des filles, elle appelait tous les jeunes gens « mon garçon ». D'une de ces vieilles souches d'habitants pour qui l'hospitalité constituait la récompense mondaine d'une existence asservie au labeur, elle ne rêvait que grandes tables à nombreux convives : toujours elle retenait Alexis pour qu'il partageât avec simplicité le « dîner de la bonne franquette ».

La première, elle tombait de sommeil sur son

assiette, mais, à la fin du repas, elle se redressait :

— Mon garçon, — bredouillait-elle, — je veux savoir qui vous aimez et... je le saurai!

— Je vous mets ail défi...

— Mesdemoiselles, — criait Mme Le Breton en battant dans sa paume, — si nous faisions tourner!... »

Toutes ses filles en chœur autour d'une table sur laquelle elles appliquaient leurs mains, elle les regardait dans les yeux, obstinément, l'une après l'autre. Et, comme une somnambule, la campagnarde se levait, les prunelles fulgurantes... D'abord piqué, Alexis à mesure demeurait gêné par l'attention quasi religieuse des demoiselles Le Breton. Déjà le choquait que ces belles jeunes filles, les enfants d'un instituteur venu de France pour civiliser autour de lui, fussent aussi superstitieuses que des Cafrines! L'une croyait que planter un pied de laurier dans le jardin attire la mort sur la famille; l'autre avait peur de la chauve-souris parce qu'avec elle le chagrin entre dans la maison; qui boit son café debout tremblera toute sa vie... La table craquait, levait un pied, boitait vers le piano, grinçait sur place, mais ne voulait marquer aucune des lettres -de l'alphabet qu'énumérait le vieil instituteur.

— Je ne sais pas ce qui la prend ce soir! — déclarait Mme Le Breton, épuisée, les yeux opaques de mystère. — Laissons-Za donc dans son coin puisqu'elle boude... Sortons! »

Une ancienne, une étrange attirance de jeune fille des bois à l'astre des nuits faisait qu'elle raffolait de promener ses enfants sous le ciel quand il y avait clair de lune.

Sur la route Alexis lui offrait le bras. Tout le long, les paillotes, engourdies sous la clarté humide des bananiers, étaient closes et sombres.

— C'est par économie de pétrole qu'on dort

sitôt le soleil couché, en même temps que les poules... — expliqua M. Le Breton.

— Mais pourquoi, — demanda Alexis, — tant de misère?... Tous les jolis enfants qui grouillent sur la route sont en loques... Et dans chacune des cases de ces Petits-blancs je vois sur le lit un malade qui se plaint à fendre l'âme!...

— Mon ami, souvenez-vous de ce que je vais vous dire : Vous autres créoles, vous n'avez pas le caractère en volcan, comme on pourrait le croire, vous avez le caractère en coup de vent... Le planteur apprend que le café ne rapporte plus autant sur le marché de France : il arrache le café et ne pique plus que des cannes! Le borer les perce, le sucre baisse en Europe : aussitôt on jette en l'air les cannes et tout le monde pique le géranium! Dans toutes ces paillotes, qui, aujourd'hui, pleurent misère, il y a dix ans, la vanille faisait des heureux : après la mévente, on a abandonné d'un seul coup les vanilleries ! Alors on s'est trouvé sans cannes, sans café, sans géranium... et on a manqué de cœur pour replanter... »

t Quand il s'agissait de ce qui cause le bonheur ou l'infortune de son pays, Alexis ne pouvait écouter sans interrompre :

— Oui, cette maudite monoculture! quel contre-sens dans une île où s'étagent tous les climats et qui pourrait elle-même produire tous ses vivres!...

— Maintenant la pauvreté empire tellement, — reprit M. Le Breton, — que les familles grelottent la fièvre, sans un sou pour acheter de la quinine. Alors que faire? Chacun s'asseoit sur son pas de porte et s'en console le mieux qu'il peut en criant d'une case à l'autre : « O Seigneur mon Dieu, s'il vous plaît, quelle calamité!... Où est-il donc l'ancien temps?... »

Ah! pouvoir être utile à sa race, tenter quelque chose pour ces blancs trop résignés à h

désolation, à la maladie, à leurs petits logis trisomrne dos huttes!...

On se disait bonsoir devant la case où logeait Balzamet.

Fermé à bascules dans sa chambre, tandis que,

Earfois, le Volcan grondait sous le gouiïre des ois comme un raz-de-marée de feu, Alexis était lent à gagner sommeil. Rarement le jour il songeait à Nello. A peine couché, comme si le rêve de la femme, aimée la nuit à travers les siècles, n'éclosait qu'à la faveur des ténèbres, il pensait à elle. Qu'il prononçât son nom, aussitôt ses joues, son cou, entr'ouvrant la chevelure veloutée, offraient dans l'obscurité une blancheur voluptueuse qui le troublait comme le parfum du jasmin... Et Nello se levait devant lui...!

Jamais Alexis n'avait arrêté le regard sur les petites Malabares qui se prélassent sur des nattes sous les tamariniers : la couleur de leur figure bronzée ainsi que par la sueur lui répugnait autant que le bétel des lèvres. Seule, l'élégance des jeunes filles de sa race avec lesquelles il apprenait à nager dans l'ondulation des lames collantes, dressait son cœur aux capiteuses promesses de l'amour. Leurs formes gracieuses le confondaient à ce point de bonheur qu'il ne savait guère distinguer la beauté des traits dans le visage et se croyait sans goût. Cgmme par justice, par une impartialité de l'instii>ct, il s'avouait moins sensible à la régularité d'un profil qu'à l'harmonie d'un corps proportionné. Quand il se souvenait d'une jeune fille, c'était immédiatement ce qu'il revoyait; et, dans l'éblouissante hantise des nuits d'adolescence, elle marchait devant lui dans sa fraîcheur... Les rires, les plaisanteries, les mots dont Nello se cajolait ellemême, ses regards revenaient de loin comme des

caresses dont frémissait son âme et, avec une chaleur d'étreinte, il attachait sa rêverie aux gestes de Nello. Obéissante, la chevelure épandue sur ses hanches, elle descendait sous les manguiers du chaud verger; à lui, son âme vibrait comme un papillon de nuit; elle s'avançait jusqu'au bord du bassin : l'éclat de ses jambes au clair de lune faisait soupirer le cœur...

Et le sommeil glissait sur le rêve au lent frôlement d'un palmier sur la case, balayé par le vent de terre, balayé par le vent de mer...

— Savez-vous, Balzamet, ce que nous devrions faire? — proposa un soir le vieil instituteur. — Lire ensemble les Grands Classiques : l'un donnera la réplique à l'autre. Pour passer le temps, mieux vaut écouter chanter les poètes que les moustiques... »

M. Le Breton commença par Horace. Il déclamait le français d'une voix de cérémonie et le beau parler lui allait à ce point au cœur que de la fierté rajeunissait son visage :

— Jeune homme, — scandait-il, — on ne doit lire Corneille que la tête haute!... »

Ces demoiselles, rangées sous la varangue, écoutaient en préparant le dîner. D'abord Alexis se sentit ému. D'entendre aussi comme le père Le Breton « mettait bien le ton », il comprenait mal ce qu'il déchiffrait. N'ayant pas l'habitude de lire les vers, lui s'endormait à l'hémistiche, et dans son amour-propre à vouloir exceller en tout, souffrait d'ânonner comme un élève des Frères. A la fin de chaque tirade, impatient et incapable de dompter l'impulsivité de son sang, il se jurait de fermer le livre!... Secrètement cependant, à la longue, il se laissait dominer par l'harmonieuse leçon de maîtrise, de calme, de savoirvivre que composent la clarté des mots, l'ordon-

nance des dialogues, la symétrie du raisonnement.

Dès lors il voulut, coûte que coûte, arriver à lire tout le Théâtre Classique en marquant dans l'intonation cet accent de vivacité que le créole prodigue dans ses gestes quand il raconte! Tous les jours il emporta des ouvrages de Corneille ou de Racine sur le chemin du volcan. Etendu sous les filaos, au bruit bondissant de la lame sur les falaises de lave, il lut le Cid, Polyeucte, Cinna : se reprenant, il donnait le temps aux mots d'éveiller au fond de soi l'écho sensible de l'âme...

Or, ce fut, non pas Corneille, mais Racine qui lui révéla la joie de ressentir tout naturellement ce qu'il lisait. Dès la première scène d'Andromaque son cœur resta émerveillé : comme flatté par la modulation d'une ancienne confidence, il croyait réentendre en vers la voix de Télémaque...

L'océan, aveuglant de soleil, mugissait sur les côtes. Sous le ciel trop bleu, une brise limpide passait. Goûtant devant la tendresse d'une mère et la piété d'un fils ces pures délices de sensibilité que le jeune homme attend seul de l'amour, il apprit Andromaque par cœur. Mais souvent il s'interrompait... *

Il songeait que ces pièces étaient représentées au Grand Siècle, en des palais. Dans ce besoin amoureux inspiré au jeune tropical par la largesse d'une lumière qui sculpte toutes les formes devant ses yeux, il éprouvait le désir de voir ce qui le faisait rêver... Il se disait que Racine, La Bruyère, Fénelon, existaient à Paris et à Versailles, il y a deux cents ans; il connaissait, pour avoir dessiné leurs bustes, le galbe de leur front entre les boucles, leurs traits et le contour de leurs épaules, mais, rien ne l'aidant à se figurer l'atmosphère de la France, ne s'étant jamais promené dans les parcs mêmes où ils avaient conversé, il ne pouvait les imaginer vivants... Igno-

rant le grec et le latin, il admirait comme un mystère l'aisance illustre avec laquelle ils font parler les personnages de l'Histoire ancienne : c'est vraiment comme s'ils avaient vécu à leur époque! L'harmonie même de leur style diffuse autour d'eux un antique et merveilleux rayonnement. Ainsi tout le siècle du Roi Soleil, âge d'or des Grands Hommes, avec ses monuments à colonnades, ses jardins, ses statues, son théâtre, s'éclaire-t-il dans les nues, au loin des temps, comme la Grèce glorieuse... Pour Alexis, la France faisait partie de la lumière et, pareille à ces continents d'or et de marbre qu'édifient les nuages par les soirs vermeils, elle resplendissait, tout au fond de l'horizon, sur l'Océan Indien...

— Demain dimanche, mon chef, n'oubliez pas que vous avez promis de manger le riz jaune dans ma case! »

Chaque semaine, Alexis devait déjeuner chez un de ses journaliers. Dans leur paillote, pour ne pas humilier leur pudeur maladive de la pauvreté, il évitait de lever les yeux sur les cloisons. Quelques-uns ne possédaient qu'une console où, entre des fleurs artificielles, reluisait le service à café; d'autres n'avaient pas de meubles : la femme travaillait par terre à la machine à coudre. Comment ne pas s'indigner qu'on laissât dépérir cette race blanche si tendre et si charmante, réduite à ne boire que de l'eau de pluie croupie dans un trou de roche! Mais il ne leur montrait pas toute sa sympathie, de peur qu'à son départ la maman ou l'enfant ne le forçât d'emporter « en souvenir » une mère-poule ou une pintade...

Aussitôt qu'il rentrait :

— Mes enfants, ici il n'y a pas de vêpres : on danse ! — criait Mme Le Breton.

— ...Je ne sais pas encore danser.

— Mon Dieu! à cjix-huit ans?! »

Glissant sur ses savates, elle courait battre une polka sur le vieux piano, et, dès qu'elle L les jeunes gens tourner, elle chantait! Ce ■t'était pas le souvenir de sa jeunesse qui la ragaillardissait, mais le bonheur de se sentir la feère de tout ce qui était jeune...

Chacune des quatre Le Breton apprit une danse à Aiexis : leurs bras ronds, avec grâce le serraient à leur taille qui, d'un mol entrain, rythmait pour lui la cadence.

Le visage transpirant, Balzamet ne pouvait plus s'asseoir : il oubliait devant leur gentillesse que, plantureuses, monotones, elles se ressemblaient trop; il répétait à chacune qu'il les aimait comme des sœurs... qu'il les ferait inviter aux grands bals de Saint-Pierre... et il courait respirer à la fenêtre! La pluie blanchissait au loin la mer nébuleuse, et de la terre s'exhalait l'odeur des citronniers en fleurs.

...Vers minuit, dans sa case, Alexis se réveille :

vif, ses nerfs grelottent du talon à la nuque, les mâchoires claquent et c'est, sous la couverture tirée jusqu'au menton, l'effroi d'être assailli par un hiver de glace tel que la nature n'en connaît pas sous les tropiques! Puis, sans transition, tout l'organisme se met à bouillir dans une atmosphère d'humidité brûlante où les poumons halètent comme à chercher leur air pour la première fois. L'intelligence ne subsiste plus que comme un bourdonnement d'oreilles..., la mémoire se consume en visions qui s'évaporent à ras de rêve... Seul à s'entendre, il se berce des mots : « gros accès, gros accès de fièvre ».

Dès si>; heures, les journaliers — à qui il n'a pu ouvrir sa porte — courent appeler Mme Le Breton. Une grappe de citrons verts en mains, aile est vite arrivée.

— Madame Le Breton! — "ût-il, — ce n'est

là

pas la fièvre jaune au moins? Faites appeler le médecin!...

— Il n'y en a pas à vingt kilomètres, mon garçon : le quartier est trop misère ! Moi toute seule, mon enfant, je vous mettrai sur pied! »

Elle avait la croyance d'une sorcière malgache dans la vertu des plantes, cette foi superstitieuse en les simples du pays léguée aux blancs par l'expérience des noirs marrons.

— Madame Le Breton! — crie Alexis crispé de courbatures, — je ne veux plus travailler dans la lave sous un soleil de feu! Je devais y rester quinze jours et voilà plus d'un mois... J'en ai; assez, assez de ce chemin du volcan !

— Pas de coup de colère : dormez tranquille! — répète Mme Le Breton. — Mais auparavant, iK faut avaler ça. »

Immobile, les yeux dilatés de magnétisme devant l'accès de fièvre comme devant la table tournante, elle le regarde grimacer :

— Bois encore, mon garçon, bois tout... c'est mon remède souverain : tisane de rose amère! »

Alexis se lève, essuie de la main son front exalté :

— Madame Le Breton, quand on n'a pas eu de parents, qu'on est content dans la vie d'avoir affaire à du bon monde!... Madame Le Breton! depuis la mort de mon oncle Médéric, je n'allais plus à la campagne, je ne voyais plus de ces gens simples et dévoués comme vous qui me donnent toujours l'idée de vivre sur les terres! Ce serait le bonheur même!... Et il y aurait aussi tant de bien à faire autour de soi!... »

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