LE BAL DES JEUNES GENS
La fenêtre ouverte sur les manguiers ensoleillés, Alexis sifflait dans sa chambre de Saint- Pierre. La porte s'entrebâilla.
— On ne siffle qu'à l'écurie ! — cria Zoé. Mais vite elle se réprima : — Alexis, je voudrais vous parler... Vous venez d'avoir dix-neuf ans...
— Et qu'est-ce que vous avez combiné les deux ensemble de me servir pour mon anniversaire? »
Heureux maintenant de la vie jusqu'à défier toutes vilenies de famille, Alexis s'amusait, comme faisait Léon Fauvette, à regarder fixement les longues joues cauteleuses de la vieille fille, son menton flasque...
Subissant la gêne d'être dévisagée, Zoé reprit :
— C'est un âge où les jeunes gens désirent une certaine liberté. Nous savons qu'à Saint-Philippe, vous aviez votre case à vous, et vous y avez pris l'habitude de certaines aises...
— J'ai surtout pris des accès de paludéenne! Quand on n'a, durant son enfance, guère mangé de viande ni bu de vin... »
Maintenant, pour déconcerter Zoé, dont il commençait de craindre les intentions sans pouvoir rien pressentir, Alexis observait ses grandes oreilles ladres :
— Dites-moi donc tout de suite, — jeta-t-il, — que vous redoutez la contagion de la fièvre pour vos peaux fines?
— Pas plus loin qu'hier soir, — poursuivit Zoé, — vous avez sauté le mur en rentrant à minuit... C'était le meilleur moyen d'indiquer le chemin aux malfaiteurs ! Désormais nous ne a voulons...
— Qu'est-ce que vous ne voulez pas? »
Il repoussa d'un coup de poing le battant de l'armoire, et, crispant ses mains au dossier d'une chaise, la lança au fond de la chambre. Les yeux éteints, Zoé trembla sans oser bouger.
— Tenez, — cria Alexis, — il y a trop longtemps que j'en ai sur le cœur!... Si papa est allé mourir comme un chien à Madagascar, je le sais, c'est aîm de pouvoir faire face aux hypothèques^ d'usurière que vous aviez prises sur son corn-' merce ici! C'est grâce à vous aussi que pauvre maman est quasi morte de faim!... Et dites donc' carrément que vous voulez me demander un loyer sur mes maigres appointements! »
A pas de pantoufles, Zélie était arrivée au secours de Zoé : le bruit de la dispute terrifiait ses prunelles sous la voilette noire qu'elle portait dans la case contre la poussière.
— Vous avez, — murmura-t-elle en entrant, — hérité de toute la susceptibilité de votre oncle Médéric...
— Je n'ai rien hérité du tout! C'est vous qui avez raflé la succession qui revenait à ses enfants..,
— Nous ne voulons connaître, — dit Zoé, — ni sa diablesse, ni sa séquelle de nègres...
— Les nègres!... les noirs! Ah! vous êtes fortes pour les mépriser et Dieu sait s'ils valent
mieux que vous! M. Liessaint entretient aujourd'hui son neveu à Paris, aux Arts et Métiers! Quand il s'est agi de m'envoyer, moi, au L3 comme deux bourriques vous avez su faire la sourde oreille...
— Ce sont ces deux bourriques, — dit Zélie d'une voix résignée, — qui vous ont servi pendant sept ans votre assiette de riz.
— La belle aumône!... Vous auriez laissé Nénaine me la donner sur l'argent de son travail si vous n'aviez pas une somme pour moi entre les mains. Aujourd'hui que je touche à ma majorité, je vais enfin savoir quel prix vous me l'avez fait payer! Entendu : ce soir même je décampe! Vous serez plus à l'aise pour vous fermer dans votre chambre, pour vous requinquer l'une après l'autre, pour vous couvrir de bijoux devant îa glace, comme je vous ai surprises l'autre jour!... Ah! qu'un soir un bon voleur s'introduise et vous étrangle, ce ne sera pas moi qui verserai une larme, car j'ai honte de vous! Maintenant libre à vous de me désjiériter...
— Mais il n'est pas sûr, — prononça Zoé pour détourner le malheur, — que toutes les deux nous décédions avant vous... »
Dehors, immédiatement, Alexis eut l'idée de courir chez Aglaé : Nénaine le conseillerait pour l'installation de sa vie de garçon. Outré, sanst rien voir autour de lui, il arriva à Casa-Bona...
La case était fermée. Au bruit de coups de poing sur la porte, une vieille laveuse vint dire qu' Aglaé avait déménagé : pour que le voisinage ne l'entendît plus crier sous les raclées de Charlie, elle avait porté son bagage dans la ruelle du Four-à-Chaux.
Au fond d'une grande cour éblouissante comme une plage, on lui indiqua un cabanon
dont la chaleur avait gondolé la tôle. Sur une table, sous le tamarinier, Nénaine repassait le linge : son gros ventre la forçait à se tenir de biais. Elle travaillait sans chanter! Seul à faire du bruit par-dessus le murmure du robinet, un petit cochon noir grognait pour boire l'eau bleue dans le bandège.
— Enfin ! — cria Alexis.
Les épaules tremblantes, Nénaine se retourna :
— Seigneur, que j'ai eu peur! »
Une tristesse de déclassée, à travers les meurtrissures de la prochaine maternité, noircissait sa figure hagarde : les yeux, empoisonnés par le désespoir des larmes solitaires, étaient comme cernés de fiel.
— Nénaine! il faut demander d'urgence le divorce. »
Elle poussa un cri :
— Mais, mon enfant! je ne pourrai jamaispar dignité d'âme!...
— Quelle idée alors de vous éloigner de votre famille?
— De la famille? — soupira-t-elle. — Des noirs ici, des noirs là-bas : c'est blanc bonnet, bonnet blanc. Ma famille, monsieur Alexis, après vous, c'est les dames du quartier au milieu desquelles j'ai grandi... Jamais, même quand j'ai l'âme à l'envers, vous entendez! je ne puis faire une guigne-miette de confidence à une négresse. Avec les blancs c'est tout le contraire : quand je vais livrer mon linge en ville, mon cœur coule de source... Ah! monsieur Alexis... »
Vite, pour qu'elle ne se plaignît point encore des brutalités de Charlie contre lequel elle ne voulait même pas qu'il portât plainte à la police, Alexis lui raconta...
— Ecoutez votre Nénaine, — coupa-t-elle. — Ne faites pas votre tête en fer! Vous avez vu comme vous avez manqué de mourir parce que vous n'aviez personne pour vous soigner :
mêlez tout de suite en mariage Mlle Nello!... Bette jeune fille-là se meurt de vous. Ah! cœur donné, qu'il vente ou qu'il tonne, ne nous apparplus!... M, Izabel est un mulâtre pommé; Jïf a-Claire, sa maman, est noire comme eul de marmite; mais, elle, elle est plus rosée que les plus blanches, et puis le cœur qui aime n'a pas de couleur! »
Sa voix chagrine s'aiguisait devant son silence :
— Qui l'épousera si vous ne voulez pas d'elle? Vous, justement, vous n'avez, par bonheur, derrière vous ni père ni mère pour vous empêcher de vous marier à votre goût... Regardez : mam'zelle Nello a tout pour elle, la fortune, un papa qui va pousser votre avancement, la bonté d'âme!... C'est elle qui m'a fait gagner la clientèle de sa famille : sa chemise même je suis en train de repasser! »
Alexis chassa du pied le petit cochon qui tentait de manger ses chaussures:
— Mais on dirait vraiment, Nénaine, que vous n'avez pas vu de près que « mariage n'est pas badinage » ?
Elle déposa son fer :
— Sans manquer! mais tout le monde n'est pas né comme moi dans de vilains draps et sous une mauvaise étoile. Ah! mariez vite, je vous supplie, gagnez une case en dot et tirez un peu votre Nénaine de la tribulation en la prenant à votre service! Ayez un peu pitié d'elle et ne la laissez pas bouillir à petit jus dans l'amertume... »
Il y eut dans la case un bruit de paillasse :
— Jacquette! Jacquette! — cria-t-elle. — Viens, ma belle, embrasser ton parrain! »
L'enfant que Nénaine avait conçue dans les larmes était née hydropique. La fillette s'avança, tête basse, gratta ses cheveux ébouriffés comme
racine de vétiver, et leva des yeux blancs qui se débattaient du sommeil :
— Holà, — fit Nénaine, — on ne dit pas la prière pour son parrain? Récite le Credo pour qu'Alexis nous sauve vite de la misère! »
La petite chemise blanche tendit gravement les bras comme le curé en chaire; elle prononça avec componction : « Au nom du père, h... et du fils, h... et du Saint-Esprit, h... et ainsi soit-il ». Puis croisant ses mains sur son ventre gonflé par les vers, fit entendre un Je crois en Dieu sourd comme un grouillement.
Le cœur voilé de pitié, Alexis baissait les yeux,
— Et ça n'a pas encore cinq ans! — cria Nénaine avec admiration.
Elle éclata de rire. — « Vous, vous aussi, vous aurez des enfants!... Mariez tout de suite : Nénaine a envie de voir votre belle noce. Monsieur Alexis, ça vous portera malheur si; vous laissez le mal d'amour fendre le cœur de cette jeune fille!... Mais enfin, je casse mon esprit : vous, vous que le mauvais temps a tâté, c'est vous qui êtes difficile comme ça à cette heure?
— Mon Dieu, Nénaine, — dit Alexis en tapotant la main de sa filleule, — qui sait si ce n'est pas parce que, à un moment donné, je suis tombé bien bas, que maintenant je ne veux plus descendre encore?... Puis ce n'est pas tout ça : je ne ressens pas ce qu'on appelle l'amour. »
Nénaine s'arrêta d'étendre les pièces mouillées sous ses longues mains, et, un instant réfléchie, inquiète, scruta Alexis au coin des yeux.
— Mon Dieu, Alexis, — fit-elle en élevant la voix, — est-ce que vous auriez l'idée, par hasard, d'aller épouser la plus belle dot de France?... »
... Pendant six mois Balzamet vécut en ville cette existence de célibataire jeune où les créoles les plus pauvres, bientôt, conçoivent brusquement, comme devant un défi porté à la modestie de leurs appointements, l'ambition de se marier... Il avait acheté à l'encan de Mme Dosithée un mobilier de chambre et de salon et pris un Indien pour domestique.
Tout le quartier l'appelait Ba-Bo parce que, depuis quinze ans, il aspirait à déchiffrer le syllabaire. Il servait le repas et devait garder la maison. Mais aussitôt sa cuisine fermée, Ba-Bo allait partager son manger chez Mme Olivette, et parfois même il achetait pour ces dames du vin fortifiant, parce qu'elles se fatiguaient beaucoup à lui faire épeler les mots de trois syllabes...
Le dimanche matin, Alexis et ses camarades — employés au Greffe, au Syndic, commis en pharmacie — se retrouvaient au péristyle de l'église où ils assistaient à la sortie des deux messes.
C'est là qu'on lie connaissance. Alexis y fut présenté, un matin de mars, au fils Fragelle, docteur en droit, qui, menacé de la poitrine, venait de rentrer de France.
Grand, hardi du verbe et leste de gestes comme un avocat, il regardait les gens avec des prunelles d'un bleu froid qui s'efforçaient d'être très pénétrantes, et causait avec une facilité de Parisien, joyeuse, intarissable, que colorait la malice créole. De suite il les domina tous! Cordial, il blaguait leur prétention ou leur susceptibilité de jeunes fringants qui n'avaient jamais voyagé... Il avait aussitôt pris Balzamet en belle amitié, et Alexis, flatté, se tenait toujours près de lui : il l'écoutait, réfléchissant, avant de lui donner la réplique, de peur de se révéler inférieur.
Tous les dimanches, Fragelle l'emmenait déjeuner chez sa maman. L'après-midi, ils grimpaient jusqu'à la Ravine des Cabris chasser le lièvre et la caille là où leurs ancêtres, insurgés contre les édits cle France, traquaient les tortues de terre.
Le samedi soir, Alexis ne manquait aucune des jolies fêtes de famille où Fragelle se faisait applaudir dans les monologues qu'il avait rapportés de Paris.
Mai est le mois où de leur blancheur embaumée les lianes ennuagent les maisons, les murs, des arbres entiers : les jeunes gens pensent alors à offrir un grand bal aux jeunes filles. On dresse à la plume la liste des personnes invitées d'emblée; sont inscrites au crayon, pour la discussion, les initiales de toutes celles qui « ont dans les veines du sang de couleur ».
Un dimanche, à trois heures, pendant que les demoiselles étaient à vêpres, Fragelle et Alexis se présentèrent chez M. Izabel.
Le chef du service des Ponts et Chaussées leur fit servir du curaçao, mais, en son nom et en celui des siens, refusa poliment de se rendre à l'invitation...
Pendant une semaine Balzamet et trois camarades allèrent chez les dames qui habitaient de beaux immeubles demander qu'on leur prêtât un salon, quand M. Jouvence proposa le sien : il laissait alors entendre en ville qu'il cachait un amour romanesque... Puis il fallut courir dans le quartier, retenir chaises, sofas et commander à la campagne des corbeilles de fleurs. A lui seul, Alexis assuma presque toutes les démarches : c'était son premier bal, il était commissaire ! On lui avait dit que les camarades de son père le chargeaient toujours d'organiser les réunions parce qu'il avait la passion de la danse : c'était à un bal que, pour la première fois, il avait vu sa
Bière... La conscience d'une tradition ennoblissait «a joie et il se sentait ému comme si, au feu des lustres, dans les salons brillants, devait aussi s'évaporer à jamais le souvenir mélancolique de sa déchéance qui l'avait, durant tant d'années, écarté de son milieu!
Trois jours avant la soirée solennelle, pour une question de service, Alexis entrait chez M. Izabel. Edith veillait derrière la grille.
— Alexis, — dit-elle précipitamment, — n'allez pas sous la varangue : Nello vous espère au bord du bassin... Elle n'a pas dormi de la nuit! »
Les mains dans les poches de son tablier rose, la tête un peu renversée par grâce moqueuse, Nello l'accueillit de ce sourire qui semblait comprendre toujours qu'on eût envie d'embrasser ses joues...
— Comme ça, — débuta-t-elle en plaisantant, — on m'a assuré que vous allez faire le chérubin au grand bal?... — Déçue elle-même de son intonation, elle s'arrêta et dit sèchement : — Je viens de faire une scène à papa!
— Pourquoi?
— Pourquoi? — reprit-elle, piquée, — parce qu'on'n'a pas le droit de sacrifier ses filles a des préjugés d'ancien testament! Il a bien su, lui, montrer du toupet quand il s'est agi d'épouser maman. Maintenant, pour ses enfants, il tremble!... Qui donc trouverait à redire que nous allions au bal? Papa est un chef de service. Et puis qui osera se vanter devant moi de n'avoir pas du sang mêlé dans les veines? »
L'insolence des mulâtresses, contenue par la bonne éducation du couvent, sifflait dans sa voix fraîche : Alexis n'osait la regarder. Il voyait seulement contre la grille du bassin, dans l'odeur
des héliotropes, s'arrondir la belle jupe qu'alanguissait le regret du bal.
— Nello, — commença-t-il d'une voix persuasive, — mes camarades et moi nous comptions bien...
— Ah ! ne vous cachez pas derrière vos camarades — dit-elle en haussant l'épaule. — Vous, au moins, soyez franc!... »
Et, brisant au passage des boutons de roses, elle s'éloigna jusque devant la volière.
— Avec vous, Alexis, j'ai le droit de parler à cœur ouvert : Alexis... ou vous tenez à me causer le plus grand chagrin en courant danser dans ce monde qui est, paraît-il, trop beau pour moi... ou... »
Elle avait voulu être claire et engageante par la limpidité même de sa voix, mais une angoisse de honte surprenait sa gorge. Serins, sénégalis et bengalis, dans un effarement d'ailes et de cris, près d'eux, s'accrochaient au grillage. Alexis pensait à Nénaine... puis à Fragelle :
— Malheureusement, — balbutia-t-il, — j'ai déjà commandé mon habit...
— Il vous servira pour votre mariage. » C'était à croire qu'elle l'eût prévu! Il chercha
que dire : son embarras, plus que tout, l'irritait. Sous la véranda, M. Izabel, en se promenant, lisait le journal à sa femme. Comme un remords, pesa soudain sur son cœur la reconaissance qu'il devrait toute la vie à cet homme bon... Une lassitude le saisit; le sentiment de sa faiblesse, tel qu'au temps de son enfance, l'attendrit sur luimême. Et, parce que, près de lui, la jeune fille souffrait :
— Je promets de ne pas aller à ce bal — déclara-t-il.
Ainsi qu'à une étreinte les joues de Nello avaient pâli... Comme si les inquiétudes de ces derniers jours avaient chassé de son âme sa confiance d'enfant, elle l'examina au fond des
yeux. Mais au calme profond et triste du jeune homme elle éprouva vite la fermeté de sa parole. Elle eût voulu aussitôt rire, dire quelque chose, plaisanter, mais pour la première fois elle ne put supporter la présence d'Alexis. Alors, d'un geste de servante, elle saisit sa main, la baisa; puis, confus-e d'elle-même pour la première fois aussi, elle courut auprès de sa sœur :
— Edith... Edith... il a consenti! a