‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 28 sur 35 · LE CORTEGE · texte numérisé non relu

LE CORTEGE

Huit jours après, Alexis fut chez Fragelie... navré d'avoir manqué son bal. Il lui confia sa déception. Fragelie, froidement, sans sourire, l'écouta :

— Tu seras toujours faible, — prononça-t-il. — Maintenant que la belle a réussi à te tenir en marge de ton monde, elle exigera pis... Je n'ai qu'un conseil à te donner : sache rester chez toi et profîtes-en pour compléter ton instruction : lis! Dis-toi que dans ton pays bien plus de gens que tu ne crois se cultivent. C'est de tradition : vois combien de familles possèdent les collections de livres précieux qu'on faisait venir de France au xvme siècle : tout Voltaire! tout Buffon! tout Rousseau! »

Puis, comme avec intention, il parla d'autre chose...

Et Alexis partit, ayant pris dans la bibliothèque les ouvrages que son ami ne consentait à prêter qu'à lui.

Le souvenir des « séances de belles lettres »

chez l'instituteur de Saint-Philippe, une sorte d'émulation avec l'étudiant qui, quoique sûr de lie pouvoir rentrer en France, préparait de loin une licence dans les volumes rapportés de Paris — deux grandes malles — surexcitèrent en Alexis son ancien amour de la lecture.

Les ouvrages qu'Alexis emportait de chez Fragelle étaient des éditions neuves : elles dégagent cet arôme de papier vierge et comme de soleil intellectuel qui sent, aux colonies, la civilisation de France autant que la vanille Heure, en Europe, la luxuriance des forêts tropicales- Paresseux pour écrire la moindre lettre, Alexis « bouquinait » des dimanches entiers sans aucune fatigue, avec l'ivresse, extatique là-bas si loin d'Europe, des découvertes et des contemplations de splendeurs spirituelles, ravi dans l'épanouissement — prodigieux — de la lecture. Aux adolescents créoles rêvant dans une île où manquent les monuments du passé, les chefsd'œuvre les plus élevés des Classiques et des Romantiques, autant que des palais de la Renaissance ou des cathédrales gothiques, manifestent le génie architectural et orfévri de la France.

Notre-Dame de Paris... énorme et sombre ainsi qu'une Babel du Moyen Age!...

Et Jeanne d'Arc de Michelet! Lu, relu, comme une sorte de cantique des cantiques de l'Histoire nationale, ce fut la révélation, l'illumination de cette créature aussi légendaire que les nymphes de la Mythologie pour un jeune Fiançais du monde austral : la bergère de France! Dès lors pour lui « Prairie » la prairie où Jeanne avait entendu les voix, devenait à jamais synonyme de Patrie.

Puis, sans exaltation comme pour Michelet qui emporte et fait planer l'âme au-dessus de la France, mais avec un charme printanier de même qu'à parcourir à pied la campagne, il passa de la Mare au Diable chez les Maîtres Son-

nenrs, du Meunier d'Angibaut au Compagnon du Tour de France. Au fils d'une île indienne George Sand ouvre les forêts d'Auvergne; elle l'introduit dans les manoirs du Berry et les châteaux de la Touraine, mais surtout comme elle sait le rendre amoureux des jeunes paysannes! Toutes sœurs de Jeanne d'Arc, toutes nées bonnes, avec cette vocation d'airner qui fait rayonner ul miracle de beauté sur le visage de la Fadette !

Plusieurs semaines, Alexis sut tenir rigueur à Nelio : angoissé à l'heure où il allait d'ordinaire la rejoindre sur la terrasse, mais il rentrait droit chez lui. Ainsi qu'il arrive aux passionnés, enfiévrés de fidélité pour ce qui leur a laissé entendre le son de leur âme, il s'y complaisait à copier les pensées qui, à peine lues, vous tiennent tant au cœur qu'il nous faut dès lors comme la certitude de les posséder à jamais! Parfois, la nuit, il relisait ses cahiers. Et, cherchant quel lien pouvait unir secrètement les différentes maximes qui s'étaient imposées à son choix, il tâchait de se déterminer à lui-même son caractère...

Les poètes, Balzamet ne les connut que dans les Morceaux choisis. Mais le peu qu'il y découvrit d'André Chénier, La Seine, Des vallons de Bourgogne, La Jeune Captive, suffit à l'enthousiasmer pour ce poète de la Méditerranée qui, égaré à Constantinople, retrouve la France à l'adolescence, et module son éloge comme un créole amoureux. Il avait appris par cœur ces vers qu'il récitait à Fragelle :

France! ô belle contrée, 6 terre glorieuse Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse... Et de Beaune et de l'Aï les rives fortunés, Et la riche Aquitaine et les hauts Pyrénées!...

Il s'interrompait, souriant gravement de luimême :

— Four moi tout cela dtmeure et peut-être

demeurera aussi fantastique que les montagnes de la Lune... Et dire que toi, Fragclle, qui te promènes, la, sur le boulevard de la Compagnie des Indes, tu peux te vanter de l'avoir contemplé de vis il \... »

Ils marchaient tout autour du port, jusqu'au Phare. C'était par de hurlants et glaciaux crépuscules de raz-de-marée, ils pailaient, les yeux au large. De longues houles, roulées en nuages sur l'horizon, répétaient par éclairs les lueurs mauves d'un ciel de mousson fuyant et livide. Avec un lugubre brouhaha, sur les récifs s'échevelaient des rafales d'écumes.

— Ecoule-moi ça... — lit Fragelle.

Devant un coucher de soleil, sous la menace sifllante d'un cyclone, à la veille d'un bal, il ne pouvait s'empêcher de déclamer en plein air les tirades de son poète de prédilection : Alfred de Musset! C'étaient ces vers où il est dit qu'il faut briser sa coupe au plafond après l'orgie quand on ignore que faire de sa jeunesse... Cependant, levant les bras, comme pour une charge, Fragelle les récitait avec tant d'énergie joyeuse que la désespérance de Rolla, loin de l'attrister, servait à le redresser pour l'aventure et pour l'action.

lis causaient en se regardant, contents l'un de l'autre.

Et soudain, un grand mariage enthousiasma la ville : celui du iiis Clédel avec Mlle Virginie d« Fondvert.

M. de Clédel père, à plaider les procès des Chinois et des Indiens, avait acquis sans tapage une fortune digne de l'ancien temps; les Fondvert possédaient des terres qui, plantées les premières en ylang-ylang et en champak, après dix ans rapportaient plus que des sucreries en activité depuis un demi-siècle. La ville entière fut invitée

au cortège. Quelle que soit la misère cachée, il est d'usage que tout le monde accepte et prépare des toilettes nouvelles, car les plus éprouvés du sort, ne serait-ce que par superstition, ont à cœur de faire figure dans ces fêtes de la richesse qui rendent pour un jour au quartier l'illusion de sa prospérité passée.

Quand, devant l'emplacement Fondvert, s'arrêta la voiture qu'Alexis avait louée à Mme Cébert, une quarantaine d'attelages miroitaient déjà le long du trottoir. Petites modistes mulâtresses, élèves des sœurs de l'école gratuite et servantes chuchotaient à l'arrivée des calèches. On voyait à l'étage, dans l'immense galerie dont les colonnes étaient enguirlandées de camélias, courir les turbans blancs des Indiens qui mettaient le couvert sur la table de noce.

Sous la véranda, Alexis rejoignit les camarades : le claque à la main, ils dressaient deux haies respectueuses d'habits à gardénias, à boutons de roses, au milieu desquelles passait le froissement soyeux des robes.

Une nouvelle voiture venait de stopper devant la grille.

— Eh bien — murmura Fragelle — ne t'avaisje point parié qu'elle aurait gagné la victoire sur son père? »

Alexis dit :

— Je t'assure qu'hier rien n'était décidé!...

— Et, mon ami! le papa est encore plus ému qu'elle : il est grave comme s'il mariait sa fille... »

Près de M. Izabel qui, le gibus sur le cœur, marchait, crâne nu au soleil, Nello s'avançait, très grande, ainsi qu'une jeune dame dans une robe de foulard vermeil. Comme une large ceinture à treillis d'or serrait à la taille ses hanches rondes, elle portait haut le corsage et la tête. A mesure qu'elle approchait, son visage florissait

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de lumière. Sous un béguin de paille mordorée d'où pendaient dans les cheveux châtains des

grappes de cyclamens — s'épanouissaient, comme une ligure d'enfant, ses joues de jeune fille trop heureuse de faire enfin son entrée dans le monde! Elle essayait bien de se dominer, mais elle savait que, malgré tous ses efforts pour la contenir, de ses prunelles grandes ouvertes sur l'avenir, de ses fraîches épaules, de l'élégance de son corps étroitement enlacé, éclatait pour tous l'assurance qu'elle avait d'être la plus belle du cortège... Et elle en souriait.

Elle sourit en passant à Alexis qui, ébloui, la regardait.

A la porte, Nello remercia son père; et, glissant sur ses souliers de satin, elle pénétra seule au milieu du grand salon. Pour le mettre à l'aise, M. Vertère causait avec M. Izabcl, sous la galerie.

Cependant les parents de la mariée, s'adressant bas aux hommes, nommaient celles à qui on les priait d'olïrir le bras. Les jeunes gens se taquinaient et riaient... Dans les volières, moutardiers et bengalis chantaient avec rage.

— Et toi, frère? — demanda Fragelle. — Pour ton premier cortège vas-tu rester comme un panier sans anse?

— Ah! non — fit Alexis. Je conduis ta cousine Angèle : viens avec moi la saluer!... »

Les dames, ne quittant pas des yeux leurs filles, avec grâce, se rangeaient au bras des messieurs. Sur le visage des mères brillait encore le plaisir d'avoir complimenlé la mariée. Debout, à peine inclinée et pâle sous la clarté de son voile, Mlle Virginie de Fondvert se tenait prête à partir, les yeux attentifs à surveiller ses premiers pas. Derrière elle, une négresse, courbée, allait soulever la traîne pour la porter à travers le parterre... Quand, soudain, on s'aperçut que nombre des couples déjà formés s'étaient dispersés et, au fond de la salle, on parlait bas

comme autour de quelqu'un qui se trouve mal... Mme de Fondvert se précipita.

Brusquement perça une voix :

— Non! non!... j'ai dit : non! Je ne veux pas qu'on se moque de moi!... Virginie m'avait de tout temps promis ie bras d'Alexis et vous prétendez me faire défiler dans la ville accrochée à un pauvre petit boutiquier!... »

Des dames murmuraient :

— Chut! chut, mon enfant! »

Alors on vit Nello, arrachant son éventail de la main de son cavalier, se fendre elle-même un passage. Elle ne pleurait point, elle mordait sa bouche rouge; et, les yeux fixes pour conserver plus de force à ne reconnaître personne à l'entour, elle s'avançait. Elle était soi-même effrayée de cette fureur de « faire des scènes » pour arriver à ses fins qui enflamme le sang des mulâtresses ambitieuses; mais, plus confiante en cette inspiration de colère aveugle qu'en sa conscience, elle se raidissait pour ne se laisser persuader par personne. Elle se posa, droite, devant Alexis, et, d'une voix sifflante qui voulut sonner aussi gaie qu'un rire :

— Vous, — dit-elle en affrontant celle qu'il conduisait, — lâchez-moi cette chenille! »

A petits coups de dents elle avait commencé de déchiqueter ses gants, et l'on se demanda si elle n'allait pas aussi déchirer sa robe. Mais, à cet instant, comme si elle venait seulement de se rendre compte du scandale qu'elle provoquait, de petites larmes brillèrent sous ses paupières : « 11 ne fallait pas me promettre!... » Et elle sanglota tandis qu'une vieille dame susurrait :

— Mademoiselle, vous n'avez pas réfléchi que votre père a une maladie de cœur!... »

Les mamans s'écartèrent : M. Izabel venait du fond de la galerie. Son visage jaunâtre sur le plastron éclatant faisait pitié, glacé d'une honte mortelle. Les mâchoires contractées à ne pouvoir

plus parler, les yeux fixés sur sa fille comme s'il manquait de courage pour regarder personne autre, il écoutait M. de Clédel lui répéter en battant sur son épaule :

— Mais si! mais si! mon cher, il y aura moyen d'arranger tout cela...

— Je vous en prie!... — M. Izabel lui saisit la main et, d'un regard profond comme à sonder toute l'amère compassion qu'on devait éprouver pour lui : — Monsieur de Clédel, pardon. Je vous

rade pardon... — dît-il ûprement. — Mais il faut qu'elle rentre à la maison! — Et, avec un tremblement dans la voix à punir devant la société la fille dont il était fier, mais tenant à accomplir un devoir :

— Mon enfant! — prononça-t-il — de mon vivant, jamais plus tu ne remettras les pieds dans le monde. Passe devant... »

Les Izabel sortirent du salon.

Tous les couples s'étaient reformés. Alors la négresse qui, agenouillée, soulevait la traîne en la cajolant, cria d'une voix joyeuse de vieille nourrice :

— En avant la nouvelle mariée! »

Et, défilant lentement soiis les lumières du ciel bleu, le beau cortège traversa le parterre embaumé.

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