LES CHERS FRÈRES
La récréation du lundi matin, qui durait de sept heures à huit, était de toutes, à l'Ecole des Frères, la plus difficile à surveiller, car les petits noirs, descendus des divers remparts de la ville, s'y jetaient mordus d'une rage de plaisir et de cris à se retrouver après le dimanche. Les enfants des laveuses de Casa-Bona, qui avaient passé l'après-midi dans les champs a sabouler fruits, oiseaux et gardiens, l'engeance des pêcheurs de la Ravine-Blanche et de Terre- Sainte qui avaient filé en radeaux décrocher sur les récifs les moules et les poulpes, la marmaille des servantes qui, après vêpres, avait boucané les nids de guêpes dans les emplacements, excité des batailles entre les coqs, ravagé sur les quais du Port dans les bateaux de tabac, couru boire le sang de bœuf à l'Abattoir, déchaînaient un tapage de bazar sous les manguiers et les caoutchoucs. La longue façade de l'Ecole, ancien palais de la Compagnie des Indes bâti par La Bourdonnais, brillait au soleil du matin de cette blancheur, sur le ciel outremer, propre aux
églises coloniales. Au fond de la cour, la chapelle éclairait du reflet de ses vitraux jaunes une haie de bonnets-de-prêtre très verts. Avec des hurlements de guerre qui déchiraient les feuillages, comme s'ils venaient de s'échapper de prison, des escouades de négrillons en percale bleue se précipitaient, formés aussitôt en masse par l'instinct frondeur des noirs, « mettaient à la presse » quelques-uns des leurs contre un tronc rugueux, s'écrasaient contre un mur. La blancheur des rabats claquait sur les soutanes des Frères : ils gesticulaient puis disparaissaient, emportés dans les tournoiements des bandes qui, battant la terre de leurs pieds nus, les étourdissaient dans des rondes braillardes.
Alexis Balzamet était quelque part dans ces bagarres. Il venait de sortir de chez le Directeur : frère Hyacinthe avait lu la « demande d'entrée » écrite par. Zoé; et il l'avait désigné pour la première division, celle de frère Jérémie... Des yeux Alexis cherchait ce maître, mais le brouhaha des jeux l'empêchait de rien voir. Il restait abasourdi, ahuri!... Pour les jeunes blancs, les jeux sont des récréations agréables, rappels innocents des combats chevaleresques réglés par des lois de courtoisie; pour les petits noirs, ce ne sont plus des exercices de souvenirs, mais des préparations à la bataille!... le plaisir tient dans les péripéties imprévues des corps-à-corps désordonnés où ils n'essaient jamais de discuter pour faire prévaloir une cause, aussitôt impuissants à
Earler et se choquant le front comme des œufs... En passant d'arbre en arbre, s'arrêtant à chaque tronc, Alexis avança jusqu'à la fontaine, où deux petits diables à gros yeux blancs qui avaient bu de l'encre se rinçaient la bouche... Qu'il était impatient d'entrer en classe, de posséder des livres sur lesquels baisser les yeux!... Il se trouvait faible, dompté, comme si les jours de pleurs qui avaient suivi la visite de
Mme Cébert, et les crises d'angoisse, le soir, dans l'oreiller, avaient amorti toute sensibilité. Appuyé contre la bosse d'un manguier qui, martyrisé de coups de canif, saignait une résine rouge, il sentait son cœur refoulé comme si désormais il ne pouvait plus aller au-devant ni des êtres ni des choses, mais qu'il dût laisser tout venir se heurter à lui. Tellement étonné de ne pas souffrir maintenant davantage <ju'ii croyait à une épreuve, il se répétait qu'il était sûr de ne pas demeurer là, qu'il n'y reviendrait plus l'après-midi même ou le lendemain! L'enfant a le sentiment fondamental de la justice. Puni par un malheur qu'il sait immérité, il se révolte. Mais ayant conscience de sa faiblesse, il ne conçoit pas l'idée du suicide : seulement il rêve la mort causée par quelque violente maladie. Au sortir de chez les Frères, à midi, Alexis espérait qu'il serait frappé d' « un bon coup de soleil » et, immobile, au milieu des jeux et des cris, voyait son enterrement suivi par la pension Cébert, salué à chaque pas, s'avancer dans la rue Nationale...
— Il faut jouer, cher-i enfant, il faut vous fair-re de petits camar-rades. »
Frère Jérémie Je prenait par le bras et, face rubiconde sur le rabat, les yeux roulant de bienveillance, lui souriait. Frère Jérémie parlait encore en tournant la langue, bien qu'il eût dû perdre tout accent d'Europe depuis le temps qu'il apprenait à prononcer aux petits noirs. Quoiqu'il eût dû aussi se faire de la bile à les mener, il gardait sur son visage, toujours émeriilonné du bonheur de vivre, un teint rosé de nouveau débarqué.
Dès qu'ils virent frère Jérémie s'adresser au dernier venu, les bandes d'écoliers accoururent se grouper autour de lui, les uns sautant aux épaules des autres, s'attrapant au gosier, se gillaat à coups de chapeau, se cognant du iront.
— Cher Frère?... Mon cher Frère?... Mon très cher Frère?... A cause qu'il ne vient qu'à cette heure à l'Ecole des Frères? A cause sa famille est tombée d'un coup dans la baptiste-cafre *? — A cause il ressemble à un cacatoès enrhumé? — A cause les deux tantines mardi-gras n'ont pas osé traverser la cour pour le conduire?
— Voulez-vous vous tair-re? — glapissait frère Jérémie de ses grosses lèvres pourpres. — Apprenez donc à ne vous occuper que de ce qui vous regarde et à aimer votre prochain comme vous-mêmes !
— Ob' oh! oh! — crièrent ensemble les petits noirs.
— Dis à lui que tout nouveau venu passe ici domestique des plus grands!...
— Dis à lui qu'il n'a pas besoin de souliers pour entrer à l'Ecole des Frères!... »
Ils s'apprêtaient à courir les uns après les autres en se « maillant » les pieds pour s'allonger dans la poussière : la cloche sonna avec le bruit de fer des cloches pour engagés.
La salle s'étendait en contre-bas. Au-dessus de la tête chauve de frère Jérémie, un autel supportait une Vierge Marie en biscuit. Sur les murs blanchis à la chaux pendaient des cartes de géographie jaunies, et des bonshommes obscènes en papier, collés au plafond, bougeaient au vent qui glissait des fenêtres. A genoux sur les bancs, les élèves dirent Y Ave Maria et le Pater. Puis toute la classe, dans un élan de voix ferbîantines où tintait la reconnaissance mystique à l'Emancipation d'une race qui se souvient encore de l'esclavage, lança le cantique en
i Signifie : dernier degré de la misèje.
l'honneur du bienheureux La Salle, fondateur de l'Ordre :
La Salle, La Salle a triomphé!
A un frappement des larges mains de frère Jérémie, tout le monde s'assit. Et ce fut aussitôt le bruit enfiévré des couvercles de pupitres soulevés, des plumes, règles, crayons jetés sur la table, des coudes appuyés et des doigts qui claquaient en castagnettes, de ceux qui, par peur d'oublier, imploraient de réciter les premiers. Les tètes luisaient, huilées de sueur; cahiers et livres s'étalaient, couverts de papier rose et bleu tendre. L'odeur rance des pommades, dont ils adorent s'oindre les frisons crépus, montait pardessus l'odeur acre de terre mouillée qui s'exhalait de la cour.
Frère Jérémie vint placer Alexis près d'un garçonnet blanc au visage gris de taches coqd'Inde, puis lui apporta ces « fournitures » dont l'odeur claire, odeur de France, parfum matinal d'école, flatte la coquetterie de l'élève studieux...
Debout, un à un, les petits noirs débitaient par cœur leur grammaire en regardant le plafond, de crainte de rire aux singeries des voisins : on était aux accords des participes. Ils s'élançaient à toute vitesse, défilant les règles, les mains derrière le dos comme les petits domestiques en commission. C'était une vraie course, et les camarades, en leur soufflant des plaisanteries, essayaient de donner des crocs-en-jambe.
Ensuite, la lecture fit la chaîne d'élève à élève : chacun, se prenant la tête à deux mains, s'efforçait d'articuler distinctement la page de Mme de Maintenon sur l'éducation, sans zézayer, d'une voix lente, attentive, pénible comme leur marche du dimanche dans les souliers qui « mordent le pied ». Aux tournants des liaisons trop cra-
quantes, avant même que frère Jérémie n'eût le temps de les relever, toute la classe se récriait par un brouhaha de scandale. Frère Jérémie imposait silence, répétait les mots, leur restituait par son gosier méridional toute leur sonorité d'Europe : les langues africaines, à l'envi, recommençaient les exercices d'assouplissement.
Puis frère Jérémie descendit au tableau noir. Il écrivit un proverbe sur trois lignes : la première à la ronde, la seconde à la penchée, la troisième en caractères « bâtards ». La classe restait une minute ébahie de découragement devant la perfection de l'écriture fine imprimée à la craie par les doigts rougeauds du maître : « Ah! ah! » Comme un professeur de gymnastique, il se retournait : « Maintenant il ne dépend que de vous d'en faire autant! » Les petits noirs, avec un coup de tête, attrapaient les plumes, se les enfonçaient dans la bouche pour en sucer le bec et, après s'être écartés un peu, manches retroussées, en manière de prendre l'élan et comme s'ils allaient parier à la nage, se couchaient sur l'épaule — et pendant une heure léchaient de l'œil ces pages dont la calligraphie a fait la réputation séculaire de l'Ecole des Frères aux colonies.
Mors frère Jérémie, remonté en chaire, bais-
uelques minutes les yeux sur un hréviaiie
couvert de drap noir, comme pour expier dans
la contrition de la prière l'orgueil qu'il tirait
visiblement de son écriture. Puis, relevant les
Eimpières, et passant du regard la revue des es, il faisait classe de p;opieté :
— énéric, — criait-il en marquant sur un 1, — ne vous grattez pas la tête! — Abéia d, quand est ce que vous laisserez vos oreilles tranquilles? — Ronflot, boutonnez votre che- . Si elle n'a plus de boutons, il faut dire à votre mère qu'elle vous en mette! — Crésol, prière de vous moucher le nez et d'étendre natu-
Tellement les jambes sous le banc! Comment deviendrez-vous un jour des employés si vous ne savez pas vous tenir convenablement à une table? »
A inculquer depuis vingt ans, avec la vertu d'un fonctionnaire ecclésiastique, des qualités de tenue et de savoir-vivre aux générations de négrillons parmi lesquels quincailliers, marchands de riz en gros, pharmaciens, débitants de tabac de la ville trouvaient des commis tout dressés, frère Jérémie avait acquis une patience qu'on sentait aussi imposante en lui que le poids de ses bras musclés, de sa nuque d'athlète.
Dès la première récréation, le petit voisin d'étude d'Alexis lui saisit la main :
— Marche près de moi puisque nous sommes les deux seuls blancs de la classe, dit-il.
Avec une timidité doucereuse il ajouta :
— Mon nom c'est Ange Zéline, mais je suis le garçon unique de M. Eugène Kédat, directeur des Eaux et Forêts. »
Et, après avoir donné à Alexis le temps de concevoir de la considération pour sa parenté, il ajouta avec une satisfaction louche :
— Moi-même son bâtard! »
Les joues chaudes comme d'un soufflet, n'osant regarder à droite ni à gauche, et incapable d'ôter sa main de celle de Zéline, Alexis se laissait guider. Il sentait que tous les endiablés de la cour cancanaient, l'oeil sur lui. Il ne voulait point paraître dans sa tristesse « avoir honte », lui, blanc, devant des petits noirs! Avec la méfiance envers eux que les enfants des colonies héritent de l'expérience des ancêtres, il percevait que s'il semblait trop modeste, tous, croyant à un aveu de faiblesse, « en profiteraient ». Ils essaient toujours, quand ils peuvent, de prendre sur les enfants blancs dont ils ne sont pas encore les serviteurs, en insolence et en coups, la revanche
de l'obéissance puérile que sont obligés de témoigner à ceux-ci leurs papas et leurs mamans.
Partout, le cernant de plus en plus, les bandes tournaient en rafales, jouant à se jeter à la face des poignées de gravats.
— ■ En bien ! quoi, tu n'es pas content, espèce de rat -blanc? — demanda un voltigeur qui, feignant de trébucher, s'était jeté de travers sur Balzamet.
— Je ne vous ai pas adressé la parole! répliqua Alexis tandis que, la figure brûlante, il retirait sa main de celle de Zéline.
Les narines sifflantes, le butor cafre vint présenter son museau devant le visage d'Alexis, grimaçant de plaisir à mettre sous les yeux d'un petit blanc «délicat sa lippe rosâtre et ses yeux mousseux comme un crachat :
— Ah! tu ne me parles pas! — cria-t-il. — Avec ça que tu as de quoi être fier! ton papa a bourre le feu dans le temps à son magasin pour toucher l'assurance! Il a été obligé de virer à Madagascar sans payer ma maman qui lavait son linge sale! Ta maman a crevé de misère! »
Avant qu'Alexis n'eût le temps de répondre, un de ces chefs de file qui dominent les cours bondit et, détendant le bras en manière de poussée, enfonça un coup de poing dans la poitrine de l'agresseur.
— Tu vas boucher au moins ton bec, crabed'ordure! — fit-il en dandinant, tandis que les bandes, se jetant sur celui qui avait chaviré dans la poussière, voulaient à toute force lui faire manger de la terre.
— 'Eh bien! tu l'as vu comme j'ai pris ta défense! — dit le grand en passant son bras sur l'épaule d'Alexis et l'entraînant, — qu'est-ce que tu vas me donner pour ma peine? »
Alexis avait la gorge nouée. « Je ne reviendrai plus, je ne reviendrai plus, je ne reviendrai plus, se jurait-il. Je chercherai plutôt une place en ville... pour rien! »
Le lendemain, les autres jours, Alexis descendit à l'école comme l'eau du canal, suivant sa pente à travers les détritus, descend à la mer.
Les négrillons couraient de très loin à qui se présenterait en tête à l'école. Mais Alexis, le matin et après déjeuner, fut le premier arrivé dans la grande cour vide.
Ils apportaient des fleurs. Alexis alla en demander à Ramin, le malabare, et il ornait lui-même l'autel de la classe.
Les matinées encore n'étaient pas trop dures. Frère Jérémie ayant trouvé « très en retard » l'écriture d'Alexis, l'enfant s'engourdissait dans un demi-sommeil à mouler des lettres bien nettes et résignées à ne pas sortir du rang. Mais les après-midi interminables ne passaient pas, lourdes sur le cœur comme du plomb. Plus il bâillait, plus il sentait la paresseuse tristesse emplir son âme. Sous les manguiers opaques de la cour, étouffés par les nuages bas, de grands papillons, cherchant par où s'échapper, battaient leurs ailes d'un bleu sombre. Parfois une cétoine argentée venait, telle qu'une boulette, cogner sur la carte de géographie. Comme si la chaleur, après déjeuner, pesait plus fort sur les rejetons des nègres de Guinée, du Congo et de Mozambique, la classe s'absorbait dans un sommeil plus dur qu'eux.
Alexis profitait de cette heure pour apprendre à distinguer ses « camarades ». De n'avoir jamais été enfermé seul avec tant de petits noirs, il restait aussi vivement surpris que s'il n'en avait jamais vu! Serrés l'un contre l'autre, en cargaison, et en proie à la torpeur qui les écrasait, ils ressemblaient tous étrangement à des animaux. Sous les chevelures crépues qui bosselaient leurs fronts fuyants, certains louchaient pour veiller de côté avec des sclérotiques irisées de bœufs. Quelques-uns, pour chasser les moustiques, frot-
taient plusieurs fois, d'un tic de macaques, leur visage avec leurs longues mains de quadrumanes. Beaucoup, étirés par la sieste en marge du livre ouvert, reposaient sur une patte allongée des têtes grognonnes de petits cochons, dents dehors. D'autres, qui avaient des mines de lézards et de caméléons, langue pendante, d'un revers de main attrapaient les mouches au bord de l'encre... Frère Jérémie interrompait :
— Leçon de géographie! »
Avec une grande gaule de pêcheur, il appelait sur la carte tous les yeux. De point en point, en partant de la France, il faisait parcourir l'hémisphère nord aux fils de Cafres et de Malabares, réclamant le nom des villes, des fleuves et des montagnes. Les hommes de couleur, à vingt ans, aiment beaucoup s'embarquer au long cours pour voir du pays; mais eux, les petits, restaient comme frappés d'immobilité quand il s'agissait de voyager en esprit trop loin de l'île où ils étaient nés. Ils traversaient bien la France, se hissaient aux Pays-Bas, se traînaient en Autriche- Hongrie, en Allemagne; parvenus à la Suède et à la Norvège, à la Russie, au seuil des contrées glaciales, leur mémoire n'avançait plus. Alors la baguette de frère Jérémie redescendait dans l'hémisphère sud; les consonances bizarres de certains mots comme Calcutta, Chandernagor, Yanaon, Karikal les chatouillaient de plaisir; Tanganyika, Oukéroué, Tifikaka, qu'ils criaient à pleine" bouche, les faisaient pouffer de rire, et, en dessous, tandis que l'un d'eux, trépignant de joie, battait de ses genoux la table comme un tambour cafre, ils se relançaient ces mots ainsi que des surnoms.
— Histoire de France! — coupait frère Jérémie. — Azénor, l'état de la Taule?
— Les Gaulois, nos ancêtres, — - récitait Azénor en se dressant sur une jambe et -passant la langue sur ses lèvres en gouttière, — étaient des
hommes blonds : ils avaient les yeux bleus... » Toute la classe aimait beaucoup 1 histoire des Gaulois parce qu'on y maniait la hache, qu'on bravait le ciel à eoups de galets, qu'on grimpait sur les arbres et qu'on brisait le vase de Soissons...
— Table des rois de France! — posait frère Jérémie.
Il désignait au hasard un élève. C'était de celui-là que devait partir à la file la liste des rois de France. Chacun se levait vite pour nommer son roi. Mais parfois l'un, debout, restait muet, en l'air... On entendait mugir les vaches bretonnes dans la cour d'une veuve qui, énergique comme Mme Cébert, s'était mise a la tête d'un commerce de lait.
— Voyons... voyons... — aidait frère Jérémie qui déplorait qu'on coupât les dynasties. — Voyons, le fils de Blanche de Castille?
— Garçon de Blance de Castille?... — cherchait le petit noir en se grattant la laine sur le crâne. — Garçon de Blance de Castille?... »
A la lueur des menus bouts de chandelle chipés à ses tantes, le soir Alexis comptait et serrait ses bons points, les yeux brûlants dans le visage émacié.