‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 30 sur 35 · DANS LES BOIS · texte numérisé non relu

DANS LES BOIS

Partis au petit serein du matin, ils avaient fait halte sur la roche d'un énorme cap ignivome qui surplombe Cilaos.

M. Vertère, la tête appuyée sur son lançor, regardait :

La catastrophe bleuâtre des antiques mornes, voûtés l'un derrière l'autre, se soulevait au-dessus des gouffres hérissés de brouillards. Comme les dernières brumes de la nuit, les tournoyante* chaînes de pierre, mauves, s'élimaient sur le cie] de clartés roses. Du Piton des Neiges, de gradin en gradin miroitant, le feu du soleil descendait Et le silence du cirque profond où frémissait, de plus en plus distincte, la sourdine des ravines baignait les créoles de cette reconnaissance splendide pour les jours qui se lèvent dans l'azui parmi les pics vierges.

— Je m'arrange chaque fois, mes cher amis, — prononça M. Vertère, — pour n( découvrir les cirques, Cilaos, Mafatte ou Salazie qu'au lever du soleil!... C'est la seule heure oi

LE MIRACLE b]

ils ne soient pas noyés dans la mer de brouillards. Puis, à la sortie de la nuit, aux premiers rayons, j'arrive beaucoup mieux à saisir comment ils ont pu naître un beau matin, ainsi qu'une énorme fleur de feu, du cataclysme primitif!... »

Le visage en sueur, avec une douceur presque triste, de son œil unique de cyclope hanté d'énigmes géologiques, il fouillait le chaos des pitons.

— Monsieur Advisse, — repriWl en s'adressant au guide sur un ton confidentiel de savant marron, — écoutez-moi, vous aussi : vous pourrez le redire à ceux que vous conduirez ici en excursion... Mes amis, la plupart des îles, faites d'atolls microscopiques, sont nées de la patience de la nature : notre Bourbon à nous est sorti d'un fier coup de tête des feux sous-marins! »

Il sourit avec malice.

— Guettez bien le panorama : vous avez devant vous la cuve d'un seul cratère, formidable, dont le dôme un jour s'est effondré dans un bouleversement qui, au lieu d'engloutir l'île comme l'éruption du Krakatoa, l'a seulement fait éclater en rivières et en ravines, comme la chaleur ouvre en pétales le cœur d'une grosse rose. »

De la pointe du lançor, circulairement, il indiquait les traces du feu originel aux brûlures de sable soufre, les veines de tuf ferrugineu les zébrures de cendre rubis aux crevasses des remparts. — « Les Salazes, et toutes ces belles fourches de pierres thermales, en accrochant depuis des siècles les nuages charriés par la mousson des Indes, ont fait peu à peu descendre les pluies, les brumes, puis des forêts sur le bouillonnement des croûtes volcaniques... Et la grande fournaise de flammes et de cendre devenue cette splendMe corolle de laves verdoyantes et de bois.

— Ah! Monsieur Vertère, — s'écria Alexis, —

vous ne trouvez pas comme moi qu'on devrait avant tout nous enseigner dès l'école la géologie de notre île? Cela passionnerait! »

Le plaisir de découvrir un jeune hommeenthousiaste de pénétrer le passé de son paysj grisa le vieux notaire; il céda à l'émotion devantardise silencieuse qu'il goûtait toujours à sej rappeler, devant les sites, ce qu'il avait appris,,, seul, clans les Archives :

— Puisque ce que je dis t'intéresse, — poursuivit-il, — viens me voir souvent à l'étude. Jejj t'y montrerai d'ailleurs la griffe du Balzainet' dont le nom apparaît pour la première fois, en^ 1710, dans la colonie... » — Et de cette voix où; perçait toujours le chagrin de n'avoir pas d'en-j fant, il ajouta avec solennité :

— Il faudra aussi que désormais tu m'appelles tonton Paul! »

Alexis sentit qu'il avait toujours aimé M. Vertère d'une attirance irraisonnée. A la dérobée il l'examinait. Rien de sa figure ne décelait la bonté: qu'il devinait en lui; au contraire, ne dénonçaitelle pas plutôt la malhonnêteté dont ses adver-; saires l'accusaient? On demeurait toujours gêné; par cette prunelle de borgne, qui, pour faire* office des deux yeux à soutenir le regard, saj défendait par sa fixité... Son visage aussi, tout ridé, était comme résilié de ruse : mais ainsi, il est vrai, se craquelé sous le feu des regards lèù figure des hommes d'affaires obligés, toute la vie*j de faire face au soupçon. Les poches lacrymale^ gonflées laissaient plutôt croire à une sollicitude triste... Et Balzamet cherchait quel bien pouvait, depuis quelque temps, lui vouloir M. Vertère.

Ils avaient continué de marcher, à flanc de montagne, sous le couvert des jamrosas et de^j fanjans mouillés.

— Ces grands cirques, mon garçon, — reprit M. Vertère — auxquels je n'ai trouvé d'équivalents ni dans la région des volcans éteints dé;

igascar, ni en Auvergne, et que des savants de France comme Bory de Saint-Vincent sont venus exprès étudier, no\is présentent un in doublement passionnant. Ils n'ont pas élé seulement le théâtre des péripéties volcaniques à travers lesquelles dans les âges s'établit l'a géologique de notre île, mais celui de boui Eements historiques où s'est fondée notre société

le...

« L lier s Français qui, sous Louis XIV,

Louis XV, colonisèrent Bourbon, furent à peu près tous comme ceux de Flaccourt à Fort-Daupbin, des rextres plutôt que des colons : ils choyaient beaucoup plus l'cspingole que la pioche!... Leurs esclaves africains et malgaches

*t ici tout à endurer de leur violence! Dis-lui que des escouades de ces pauvres diables, choi-

'it des nuits sans lune, volaient les chaloupes de la Compagnie des Indes et à la : tâchaient de mettre le cap sur Tamatave... ( là s'engloutissaient vite dans les tempêti Aussi la plupart préféraient-ils se sauver au marron dans le pays même. Par le corridor des rivières ils remontaient jusque sur ces plateaux, et là vivaient de tortues, de cabris, de pores, de

tes. En bandes organisées, tout commi Fahavalos qui dévastent en ce moment Madagascar, ils obéissaient à des chefs... Ce fut tout un grand roman d'aventures! Du sommet des pitons ils communiquaient la nuit par des feux

les esclaves de la côte. Si un negriev d< quait de nouveaux convois, ils maraudaient sur le rivage pour engager les derniers venus à déserter. En 1748, sur six mille esclaves, plus de deux mille brigandaient à l'état sauvag

« Et quand nos grands-pères, en bas, au bord de la mer, dormaient sur les deux oreilles dans leurs cases en paille qui n'avaient que des portes de rotin, aussi vite que la ravine en temps de pluie les mutins descendaient des cirques. Ils

massacraient des familles, écorchaient les domestiques fidèles, arrachaient bijoux, argenterie et robes de foulard pou-r leurs Dulcinées, puis à l'aube ils s'engouffraient dans leurs cavernes!... Trois fois la race blanche courut dans l'île le danger d'être anéantie à jamais par de cruelles conspirations entre sorciers de la côte et nègres de l'intérieur... Et songe à ceci : nos grands-pères avaient en outre à se défendre quotidiennement, du côté de la mer, contre les forbans et les Anglais!...

« Pour mater les noirs des montagnes qu'il fallait contenir sans cesse par des expéditions, ils durent former une milice. N'ayant pour guide? ([lie des serviteurs tout juste sûrs, ils pénétrèrent par des gorges inextricables jusqu'aux derniers replis de ces cirques, et ils réduisirent par le mousquet les rebelles qui du haut des pitons les criblaient de sagaies empoisonnées... Ilein! — cria M. Vertère en battant sur l'épaule de M. Croiselles, — cTmime tout ça est loin!... Du cratère qui a brûlé ici et qui devait flamboyer à des milles et des milles en mer, je n'ai pu vous indiquer que quelques pâles traces de feu; de toutes ces escarmouches entre Européens défendant l'avenir de leur race et négroïdes d'Afrique pressés de peupler l'île à eux seuls, que restet-il?... rien que des noms malgaches par-ci par-là. Aujourd'hui, Dieu soit loué, noirs et blancs vivent ici d'accord comme de toute éternité. C'est loin de se passer ainsi aux Antilles : sous notre ciel, à nous, il y a quelque chose qui répand de Fliarmonie entre les races comme entre les plantes... »

Durant la matinée, par des raidillons en cor-i niche, par des éboulis de tuf qui, sous les souliers, s'effritait sur les précipices, par des échelles de racines tressées au-dessus desi gouffres, ils grimpèrent. En tête, le guide à

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