‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 32 sur 35 · I V RACE 2S · texte numérisé non relu

I V RACE 2S

térieux, à toute pensée, à tout regard, un rythme limpide comme la cadence de la ravine tintait en lui : « J'ai trouvé un lys des bois!... »

Le samedi soir, après la paie, Alexis atteignait la dernière rampe du village. D'une haie d'aloès bleu, quelqu'un bondit en levant les bras :

— Fragelle!... Toi ici!...

— Salut, mon brave!... Et devine, devine ec

qui m'amène! Le Gouvernement de la

France a déclaré la guerre à Madagascar ! Enfin ! Et moi, je suis monté dare-dare dans nos montagnes recruter des volontaires! »

Grand, le visage droit sous le casque, il scandait ses paroles de tapes promptes sur l'épaule d'Alexis. A vivre depuis deux ans au soleil de son île une existence claironnante d'enthousiasme, Fragelle avait définitivement recouvré la santé.

— Tu es magnifique, Fragelle : je ne t'ai jamais vu si heureux!... Mais comment : il y aura vraiment la guerre?... »

La Guerre! Au premier ébranlement, comme si la sensation de la mort, de tout ce qui allait être tué, en nous aussi tuait l'homme, d'abord Alexis se sentit comme terrassé. Mais, soudain, de cette commotion tout son être se redressait tel qu'en un élan physique qui l'emportait, le précipitait au-dessus de lui-même, dans l'ivresse de ne plus se sentir dépendre de rien, pas même de soi!... Puis, ainsi que quand il était enfant, il pensa à la France. C'était la France de l'histoire qui, par le canal de Suez, allait descendre sur la mer des Indes conquérir Madagascar comme jadis elle était venue, par le cap de Bonne-Espérance, prendre Bourbon, de là l'Inde, puis la Cochinchine, puis la Nouvelle-Calédonie...

— Voici, — exposa Fragelle : — les Hovas, malgré l'engagement pris vis-à-vis de nous de traiter humainement le peuple des Sakalaves, amis de la France, viennent encore de les massacrer. Cette fois, le Gouvernement a perdu patience. Notre Résident, nos Colons, nos Missionnaires, nos Frères, nos Sœurs, ont quitté Tananarive. Le bombardement de Tamatave a dû commencer! Et moi, mon caporal, — clama-t-il, — demain après la messe je parle aux populations... Tu seras à ton poste, c'est-à-dire près de moi ! »

lis marchaient. Sans doute avec l'espoir d'être un jour à Paris le Représentant de son pays, Fragelle s'était exercé à l'éloquence par des discours entre ses camarades et, dans ses promenades, recherchait les réunions des noirs pour les haranguer en leur patois. Et à dévaler en chantant, afin de fortifier son souffle, les pentes des ravines, il avait assoupli ses jarrets sur lesquels il jouait à plier. Alexis, pour son compte, ne savait ce qui se débattait en lui... Son imagination palpitait... Des jeunes gens de son âge, là-bas en Europe, allaient quitter leur « chaumière »!... Puis, il voyait Célina conduisant son frère aîné, qui voulait servir, jusqu'à l'entrée des bois... Puis il sentait brusquement que Madagascar, comme une Grande Terre malsaine, sauvage et rouge, n'était qu'à un jour de l'horizon, de l'autre côté de la mer!... Il ne pouvait arrêter son esprit sur rien... Etrange conjoncture : cette excursion dans les hauts ou il venait de donner son cœur à une jeune fille de Normandie et ce soir où il apprenait que de France la guerre allait éclater et s'étendre sur Madagascar! Devant la nuit, le saisissait cet effarement superstitieux qu'on ressent à vingt ans à croire soudain que tout ce qu'on doit voir de plus important dans son existence vient de se présenter d'un coup!... Année 1895,

LE MIRACLE DE l.\ RAC1

Les Montendre Mussard, les Rosémont Payel, les Boisjoli Fanon, les Philogène Native!, les Armel Cadet, les Orner Ouarau, les Onésippe Mondon, à dix heures entrèrent dans le cabanon honoré d'un drapeau qui servait de salle de mariage et d'école. Ils portaient avec une tranquille droiture ces noms de Normands et de Bretons qui, les premiers, dès le xvn" siècle, loin de la France, s'accommodèrent de la simplicité des paillotes de boucaniers. Peu habitués à rester dans les maisons, farauds et gênés de leurs grands castors, de leurs redingotes de cérémonie, ils s'alignaient, debout, contre les lambris rayés de soleil. La semaine brûleurs de charbon sous les fougères, défricheurs de pentes, enfonc de patate et de manioc, grands garçons indépendants qui ne supportent travailler que sur la terre de leur papa, ils se considéraient entre eux avec des yeux noirs comme le café, le cou raidi; et sur leur ligure lavée à l'eau de source miroitait la fierté du dimanche, seul jour où, bien habillés, ils sortent des bois pour mener leurs sœurs à la Chapelle.

Fragelle entra. Un camélia rouge en cocarde sur le veston blanc, il se tint debout derrière la table du maire.

— Mes amis!

« Je ne suis pas monté vous saluer comme un député pour vous mendier vos voix, je ne suis pas venu non plus prêcher comme certain curé qui vous demande d apporter tous à la quête des paquets de volailles... J'ai grimpé hier jusqu'ici pour vous annoncer que notre mère, la France...

— Vive la France! — entonnèrent en coup de tCie des planteurs de la Mare-Sèche.

— Voilà ce qui s'appelle n'avoir pas peur de l'écho!... Oui! les enfants, la France vient de déclarer la guerre aux Hov:

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— Quoi ça? les Kovas ne comptent pas : nous marchons dessus! — L'ennemi, c'est les Anglais... »

Tous cherchèrent qui avait interrompu l'orateur : un vieux blanc, au nez enfumé comme une pipe, les narines noires de tabac, avança le menton; ses yeux d'ermite pétillaient avec malice de l'envie de parler.

— Allons, père Chicot!... Cause, père GbicOt! — eria-t-on.

Mais Fragelle coupa :

— Vous avez dit la vérité, grand'papa! et vous raisonnez mieux qu'un tambour... Oui, c'est aux Anglais que la France a décidé de donner le camouflet. Cherchez bien : nous n'avons jamais eu d'autres ennemis qu'eux dans l'Océan indien!... Qui, s'il vous plaît, il y a un siècle, nous a raclé l'Inde entière que nous avions déjà mise en valeur et dont la fortune gonfle aujourd'hui le gros ventre de Sa Majesté?... Qui ensuite nous a filouté l'île Maurice que des colons de Bourbon s'étaient mis en quatre pour coloniser de leur propre initiative?... Qui aujourd'hui brocante en cachette des fusils aux Hovas pour nous balayer de Madagascar? — Ah! ils ont tout de même compris, les Goddam, qu'après nous être laissé rapiner l'înde, nous voulons au moins attraper Madagascar afin d'en faire l'Australie de nos possessions! »

Père Chicot cracha :

— Jeunes gens, traversez la mer et courez-moi bouler tous les Anglais au fond du rempart! »

Fragelle éclata de rire :

— Holà, mes coqs! — poursuivit-il, — pendant que je vous parle, je vois que vous avez le cœur réjoui : à midi vous allez manger dans votre case riz jaune et petit salé rouge; depuis ce matin, quatre heures, vous n'avez pas cessé de casser de l'oeil, et vous brûlez encore d'envie d'aller fendre le cœur de vos particulières au Bois des Amourettes!... ».

LE MIllACLE DE LA RACE -N >

En garçons susceptibles qui aimaient la sœur l'un de l'autre, sans même oser se pousser du coude, et s'empourprant, ils souriaient bas sous leurs moustaches rousses.

— Eh! camarades!... tandis que nous, nous causons bien au frais sous le ciel de notre | il y a déjà des cuirassés, des avisos, tous le libres de navires de guerre, à deux, trois cheminées, bondés de soldats, l'infanterie, le génie, canons, mulets, qui tanguent de France vers Madagascar!... Tous ces marsouins-là vont débarquer dans trois semaines sur la côte des Sakalaves. Savez-vous quel sera leur premier cri : « Gomment ! pas un failli créole de Bourbon ici pour nous dire bonjour?... L'autre siècle, il y avait des volontaires de Bourbon qui couraient faire la guerre contre les Anglais avec Mahé de La Bourdonnais, là-bas à Calcutta, là-bas à Chandernagor, là-bas à Madras, à des mois de leur pays... Et maintenant, après que leur ministre De Mahy a fait des pieds et des mains pour qu'on bombarde les Malgaches, maintenant qu'on va faire ronfler le canon à deux jours de chez eux, tous ils ont fané dans la poussière, et pas un volontaire pour prêter un coup d'épaule à ses frères de France?... » Eh bien! non, bataillon dos montagnes, je prends sur moi de relever tout de suite le déii en votre nom : la race des créoles, la race des mangeurs de riz frais n'a pas dégénéré depuis qu'un grand homme, qui les connaissait comme sa main pour les avoir conduits au feu, depuis que Mahe de La Bourdonnais a dit d'eux... écoutez : « Cette race de Bourbon est aussi remarquable par sa stature et ses proportions que par sa force et sa santé, et sous tous les rapports, elle est égale au moins, sinon supérieure aux nations de l'Europe les plus renommées!... » Et qui prétendra le contraire? Qui, ici, ne porte ses 50 kilos de patate sur sa tête de la Chapelle au petit Serré?... Qui ça, pour aller faire

loiirner en valse le corsage de son zézère, ne taille pas à pied ses quarante kilomètres sans boire?..

Souriant toujours de côté, bras croisés sur la poitrine comme à la messe, les jeunes hommes du Bras de Benjoin, du Bras Rouge, de l'Ilette à Corde, de la Roche Pendue, regardaient par les fenêtres les défrichés des montagnes où le maïs tendre pétillait au soleil... L'amour des marches forcées brûlait dans leurs yeux noirs; le bonheur solennel d'entendre parler de la France échauffait leurs pommettes; mais l'inquiétude de n'avoir jamais encore vu la mer intimidait l'élan de leur jeunesse; et s'obstinait en eux cette peur de la fièvre par laquelle leurs ancêtres, préférant l'existence modeste dans les bois à la vie opulenic sur le littoral, remontèrent, dès le xvmc siècle, vers la source des ravines.

— Moulez et remoulez le maïs : réfléchissez! — avertit Fragelle. — Ne répondez pas encore : votre Piton des Neiges n'a pas été maçonné en un jour... Quand en France on saura...

— Ah! bah! — flùta père Chicot. — - Mes enfants, allez en guerre pour le contentement du cœur, ne comptez même pas sur un soupir de remerciement : il va passer encore beaucoup d'eau dans la Rivière de Cilaos avant qu'en Fiance on lance un pauvre coup d'œil de pitié du côté de Bourbon!... il y a longtemps qu'on ne nous regarde plus là-bas que par le gros bout de la longue-vue...

— Parce qu'on ne nous connaît pas! lança Fragelle. A nous de faire parler de nous dans la mère-patrie!... Les Européens ne nous considèrent pas encore comme des citoyens à poigne, mais comme une race d'artistes planteurs, parce que nous ne produisons pas la grosse denrée, mais tout ce qu'il y a de plus fin sur le marché : la vanille, le café, les liqueurs, les parfums! Mais dès que l'on saura là-bas que c'est vous, — les blancs des hauts qui avez fait le nid dans les

montagnes connue pailli ne, qui

race pure comme l'eau de source, quand on saura quv c'est vous qui, en donnant le exemple, eh vous enrôlant, avez montré aux noirs de la bote les devoirs envers la Mère-Patri<

— Et qui va soigner nos carreaux de terre? — bredouilla un adolescent trapu dont la cravate bouffait comme un dahlia. — On ne peut tout de môme pas les laisser aux oiseaux? — Et il roiigit comme d'un coup de soleil.

— Ma mère! — s'écria Fragellc en levant les bras. — On peut dire qu'on aime, qu'on donnerait tout le ciel, toute la terre pour son fond de lentilles! on tient tout de bon à son pays par la racine de manioc!.,. Alors, mes vieux frères, laisserons-nous les soldats venus de Marseille enfoncer seuls le drapeau sur le palais de Ranavalo?... Allons donc!... sont-ce des Européens (fui, depuis vingt ans, ont fouillé des kilomètres de plantations du côté de Tamatave, de Yalomandry, d'Andévorante, ou bien des garçons de Bourbon, des cousins à vous et à moi?... Ce sont des têtes coupées de Parisiens ou bien d'enfants de Bourbon que, pour nous narguer, les chiens de Malgaches ont empalées sur des poteaux comme des crânes de bœufs au bord de la mer, en 1885?... Je dis que c'est nous qui devons les premiers manger le riz de Madagascar!... Faites comme moi le tour de notre pays : vous entendrez partout mendier la quinine; n'est-ce pas à crier pitié quand, à côté, une Grande Terre nous attend où tout pend dans la main?... Et pourquoi cette ruine ici? Parce qu'il y a un siècle les Anglais nous ont chapardé l'Inde! Sinon, nous serions tous encore aujourd'hui aussi richards! ("est pas pour l'argent que je dis ça, mais parce que ça fouette notre cœur dans la 'montée! »

Père Chicot, puis tous applaudirent.

— A cette heure, une petite confidence entre créoles — conclut Fragellc. — Que vous veniez

avec moi faire manger la poussière aux Malgaches ou non, retenez ceci : si la France, chassée de l'Océan Indien, peut aujourd'hui chercher à y relever son pouvoir en prenant Madagascar, savez-vous un peu à qui elle le doit?... A ce vaillant petit Bourbon qui, du haut de son Piton des Neiges, n'a pas cessé de guetter pour elle sur tout l'Océan Indien! Les Français de France me demanderont la preuve... La preuve? la voici : je dis que ce sont nos grands-papas qui ont obtenu, après 1815, qu'on notifiât expressément sur le traité que les Comores, Madagascar, Sainte-Marie n'étaient pas compris dans les dépendances de Maurice, comme prétendaient Messieurs les Anglais! A partir de ce jour, Bourbon seul, toute petite île de Français perdue dans la mer des Indes, a veillé, a travaillé sans faire de tapage dans les intérêts de la France; elle a envoyé des braves planter à Sainte-Marie, planter aux îles Comores, planter sur la Grande Côte ! Et, au bout du compte, à force de planter, elle s'est implantée à Madagascar... Mais assez... Filez! filez tous maintenant et dansez cet après-midi le quadrillede-la-Rivière ! Cependant, la semaine qui vient, écoutez, écoutez bien ce que vous dira l'eau de la ravine qui descend au bord de la mer!... »

Beaucoup baissaient la tête comme gardant en public la pudeur de leur décision. Mais il en était déjà qui, s'approchant de Fragelle, lui bégayaient leur nom. Puis tous s'éloignèrent du village.

Jeunes filles en chapeaux bergère et cramoisies dans le corset trop serré, vieilles demoiselles et mamans en robes à pouf, toutes les femmes les attendaient le long du chemin, dans le Bois des Amourettes. Les bas et les bottines qu'elles y avaient ôtés, pendaient à leur dos, et, quand les jeunes gens eurent, eux aussi, retiré leurs souliers, tout ce monde, pieds nus, redescendit en bande au fond des ravines chantantes.

l'engagement

Tout ce dimanche, Alexis, près de Fragelle, vécut d'enthousiasme. Afin de convaincre plus sûrement les jeunes gens, Fragelle raisonnait les vieux, ceux dont la barbe est jaune comme la mousse des bois secs et qui ne sortent que pour la messe de leurs habitations.

Il les dénichait dans les boutiques : assis suides balles de riz, raclant le sol de leurs doigts de pieds cornés, ils écoutaient...; puis, excités à l'idée que des jeunes gens allaient voir la guerre, debout, ils se disputaient entre eux pour discourir... Fragelle, sûr de les mettre d'accord, récitait la phrase de Lamartine : « Je n'ai jamais rencontré dans ma vie des créoles sans admirer ou aimer cette grande race qui associe en elle les vertus de deux ou trois continents !... »

Le long du village, dans les modestes cases toujours cirées comme pour le bal, les mères de famille aux antiques pendants d'oreilles les forçaient d'entrer. 11 fallait, chez chacune, boire café fort, miel vert ou rhum vieux.

Après dîner, comme la nuit noire ruisselait d'étoiles, les deux amis sortirent encore pour

marcher. Toutes les petites cases, recroquevillées* dormaient dans leurs haies d'aubépines. Fragelle faisait sonner sur la route sa canne d'ébène)

— Balzamet! — dit-il brusquement — le père Vertère m'a toujours conté que c'est mon arrièreaïeul qui, en 1781, a levé le corps de volontaires de Bourbon qui mena dans l'Inde la campagne de 1782 à 1783, ceux qui allumèrent le feu dans les opérations de Suffi en!... Qui sait, mon cher, si en ce moment, tandis que je recrute des soldati; pour Madagascar, je ne marche pas ici exactement sur les pas de cet ancêtre ?...

— Fragelle — interrompit Alexis — ne senstu pas comme moi ce soir, d'une façon douloureuse, qu'il grandit dans le pays non seulement en ville mais à la campagne une élite de jeunes gens qui se savent doués et cependant condamnés a languir toujours dans la médiocrité?... Leur sort est le même que celui de la colonie, qui, jusqu'ici, a dépéri parce qu'elle est trop éloignée de la France... »

Mais Fragelle, exalté, ne semblait parler que pour lui seul :

— Ah! mon cher — s'écria-t-il, — autant les gens du littoral vous attristent en pleurant fièvre et pauvreté comme des Malabares, autant celle souche de petits blancs des hauts vous fouette le cœur!... Il n'y a pas à s'y tromper : voilà le pur sang de notre race! Voila notre réserve intacte pour l'avenir. Et quels braves frères! Ça a des pattes jaunes, mais le cœur est plus propre qu'un galet de rivière; ça bégaie du bout de la langue, mais la fond du sentiment est toujours clair comme l'eau de roche!... On mange patates et maïs de la misère, tout de même oh noue le mariage à vingt ans et la femme fait beaucoup d'enfants parce que, me disait l'une, « parce que, Monsieur, la nuit on a frais! » Et puis c'est resté bon et hospitalier comme nos premiers parents dans l'île!... »

A l'écouter, Alexis se découvrait capable lui aussi de prononcer des phrases entraînantes. Cependant il suivait sur le ciel poudroyant d'astres le serpentement bossu des grands Pilons sombres derrière lesquels dormait Tîlcttè; et, la poitrine gonllée de rêve, il se sentait de cœur a prendre de nuit le chemin des bois.

Fragelle l'arrêta soudain et le regardant Aux yeux.

— Balzamet, cela va sans dire, n'est-ce pas, que tu t'engages avec moi? Tout, le quartier sait déjà que la paire de « vieilles branches » portera ensemble les épaulettes...

— Si tu crois, s'écria Alexis en reculant, que e cesse pas d'y réfléchir depuis hierl...

Depuis hier, dans sa surprise d'aussi grands événements, il restait saisi qu'ils pussent avoir une telle répercussion sur sa destinée! Au moment où enfin il pensait à son bonheur, la France, à laquelle il ne songeait que pour sa beauté, se dressait au-dessus de sa vie, lui imposait des devoirs! C'était si brusque qu'il résistait d'instinct. Il demanda d'un ton posé :

Et ma place, mon ami?... J'ai l'air de ne tenir qu'à mon intérêt quand, toi, qui es pauvre, tu offres ta vie rien que pour l'honneur!... Cependant si tu savais avec quelle peine j'y suis arrivé, i cette modeste situation!... moi qui n'ai pu omme toi passer par le Lycée...

— Ton honneur est engagé! — coupa Frajelle en lui serrant le bras. — Tu fais la campagne et tu passes lieutenant! Tananarive enlevée, avec ton diplômé d'arpenteur géomètre, tu é trouves par ta présence sur les lieux mêmes ^hef de section dans le service, car il y aura, à-bas, tu penses, après la conquête, des kilonètres de routes et des ponts à construire!

— Ce n'est pas pour les avantages que je n'engagerais! Je voudrais vivre et... me marier lans mon pays, quille à cultiver la terre...

— Si tu aimes mieux revenir, tu bénéficiera de ton temps de stage dans le service tout comni si tu avais pris un simple congé. »

Il n'avait pu, il ne pourrait de sa vie aller ci France!... Or, faire la campagne, n'était-ce pas en quelque sorte, rejoindre la France à Mada gascar? Et, comme une palpitation d'espoir ej l'avenir, Alexis sentait l'appel de son intelli gence vers ceux qui venaient d'Europe civilise une grande île de l'Océan Indien selon la tradi tion de la patrie!... Il voulait donner de suite si parole à Fragelle; cependant l'habitude de la pru dence, qui avait commandé toute son enfance pesa sur son cœur, puis, surtout dans la suscep tibilité de son caractère, la peur de se laisse de plus en plus dominer par la volonté d'ui autre.

— Ecoute, j'ai toujours marché avec toi Mais avant, comme je suis sans famille, je vai prendre conseil de M. Vertère qui s'est montn un vrai père... tu sais... dans une excursion fait ensemble l'autre semaine à l'Ilette-aux-Ben joins... »

Il s'interrompit, espérant que son ami i'inter rogerait...

— Rentrons! décida Fragelle, — car il fau que demain matin à quatre heures je décamp vers Mafatte! »

Avant de s'en retourner, ils s'arrêtèrent pou admirer les montagnes de leur île dont tous son fiers :

Comme plus hautes le soir, elles baignaien leurs échines veloutées de sommeil dans un cic froid. Par myriades, les étoiles y scintillaien avec de tels éclats qu'on croyait entendre tinte \ comme du marbre l'écho des monts abrupts j mais c'était, par-dessus les frêles nébuleuses di brumes tremblant au travers des Mornes, le brui pur des eaux qui naissent, la nuit, du silène des pierres.

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