LE QUATORZE JUILLET
Dans notre plus vieille colonie de l'Océan Indien que la royauté couronna du titre de Bourbon, que la Révolution, en mémoire d'une de ses glorieuses assemblées, baptisa Réunion, que Napoléon, né en une île, décora du nom de Bonaparte, le 14 juillet est demeuré pour tous la plus grande solennité : plus encore que de la République, célébration unanime de la France! et, par la bigarrure des foules, l'éclat d'enthousiasme, la chaleur des réjouissances, la plus tropicale des fêtes du pays.
Depuis midi, entre le Syndicat des Immigrants, la Gendarmerie et le Trésor, la place de la Commune, à travers pétards, poussières, odeurs d'huiles de coco et de pistache, bouillonnait Lleublanc-rouge au soleil. Des guirlandes d'Indiennes, grasses comme des bouddhas sous les plis de leur pagne bétel, colliers de piastres sur les seins, un tamby à califourchon autour du cou, battaient en l'air leurs bras chargés de bracelets d'argent :
de leurs cris elles excitaient les vieux ayas enl langoutis qui, recroquevillés sur leurs jambes| comme des singes, grimpaient au suif des mâtsl de cocagne... : ils glissaient, tandis que le rira de la foule, de plus en plus violent, montait.! Dans le ciel, uuq brise gaie balançait les cerceaux^ de mouchoirs, d» chaussures et de parasols! qu'avaient donnés les négociants.
« Namsim... Colle aux dents!... La mousse!... » clamaient, en brandissant des plateaux, les petits! Cafres qui, avec des voix vinaigrées, colportaient! leurs sucreries.
Serrant des jupes de piqué blanc^au ras de leurs bottines jaunes, des modistes mulâtresses/ du Bout-du-Quartier se pavanaient, le nez aiif vent, s'arrêtaient pour se moucher à PylangJ ylang, puis de leurs voix précieuses entraînaient leurs cavaliers : « Partons en voyage sur che-| vaux de bois! » Mais les Indiens de Bombay avaient accaparé les montures. Passait et repasj sait la ronde de leurs tiares de velours vert, de peluche violette, de soie dorée : souriants, ils s '-naient tous devant eux leurs petits garçons de senoritas (Tar^nl.
« Yoïlà bcnifj échqpi
a ricanement sonore, bossus sous leurs/ ligo et roulant leurs têtes enhardies par la joie des bagarres, des Cafres des ha lions défonçaient les groupes des femme Crtsa-Bona, massées autour de la course aux sacs,. Par rangs, le corps amarré dans un gonis, de$ Maquouas à tignasse bondissaient comme des kangourous vers un râtelier en planches d'oîi pendaient ciseaux, canifs et bougeoirs. L'un trébuchant, tous tombèrent en pagaille : de dépit ils s'injuriaient, ne pouvant se battre à c de poings, et la fureur avec laquelle ils regarni la foule rire faisait crier* d'allégress-
enfants. Comme une fusillade, de partout, à chaque instant, claquaient les pétards que des va-nu-pieds, juchés sur la fourche des filaos, lançaient sur les Chinois. Tranquilles, la tresse ramenée par devant sur la cabaye à boutons d'or pour qu'on ne la coupât point, Us Compère» s'écartaient aimablement devant les pécheurs d» la Terre Sainte qui, l'accordéon appuyé k l'écharpe rouge de la hanche, marchaient #n roulant des airs de Quadrille.
« Vous autres! Voilà les Prêtres et les Frères... : donnez de l'air! »
Les blanchisseuses de la Ravine Blanche, faisant de la main s'écarter les hommes, ouvraient un passage dans la cohue : frère Hyacinthe avec le père Josselin, les deux nouveaux vicaires et frère Jérémie s'avançaient dans leurs soutanes noires. Front calme, le Directeur des Ecoles chrétiennes traversait lentement cette foule panachée d'Asie et d'Afrique qui, tout autour de lui, par des hurlements d'enfants en récréation, fêtait la République.
— Les plus heureuses aujourd'hui, — poursuivait père Josselin, sont les femmes de la classe ouvrière... Cette année, elles ont en outre l'orgueil d'envoyer leurs enfants à la guerre!... Combien ne sont venues au confessionnal me demander conseil que pour la forme!
— J'avoue, — dit frère Hyacinthe, — que je demeure étonné du peu de peine que j'ai eue à persuader la plupart de mes anciens élèves qu'ils devaient s'enrôler!... Evidemment le sang a parlé : le noir aime la bataille pour la bataille... Mais ils ont su vite comprendre qu'une occasion souveraine leur était offerte de devenir, de se montrer vraiment les égaux des blancs!... Car, au fond, ils se sentent Français autant que les fils de nos paysans. Et même plus vivement, affîrmerai-je, car chez eux il s'y mêle une fierté nouvelle:...
— Nous savons ou plutôt l'Eglise sait, — 1 reprit le père Josselin — quel dévouement | gardent à jamais pour elle ces populations qu'elle! a fait entrer dans son sein; mais la France, lai République se doute-t-elle du nombre édifiant de! dévouements anonymes, d'autant plus admi-B râbles, qui s'offrent à elle dans cette île loin-B taine?... »
Ils s'arrêtèrent pour saluer les sœurs de ClunyH et des directrices de pensionnats. Les jeunes! filles et les fillettes en uniforme de mousseline, le! mouchoir sous les yeux moqueurs, comparaient! les grimaces que des négrillons affublés de vieux! crépons de Chine, montant à l'assaut des bar-! riques, improvisaient pour le public.
— Comme si la race des noirs n'était pas | encore assez vilaine! — cria une voix de femme.! — Non seulement les blancs nous tournent en! bourriques, mais ils voudraient nous voir passer! gorilles! »
En se dandinant dans une robe bleu paon, f Péché-Mortel arrivait. Et elle tenait très haut! une ombrelle rouge dont elle courut aussitôt! abriter les vicaires fraîchement débarqués :
— Bon Dieu, qui aurait le courage de laisser le soleil d'ici manger ces jolis teints de Vierge- a Marie? »
Des volontaires noirs à épaulettes jaunes, qui pour se faire montrer du doigt, déambulaient | bras dessus, bras dessous, esquissèrent le geste 1 de l'embrocher au fil de l'épée. Péché hurla : g « Je ne suis pas pour vous! Mon cœur et mon;|| corps, je les donne à la France! » et, se campant devant eux comme pour danser le séga sur la;| pelouse, elle entonna la chanson nouvelle :
Premier coup de canon en l'air,
Volontaire!
Toi vas tomb' à terre,
Volontaire!...
A intervalles réguliers au-dessus de la foule, comme les vagues au récif, les grands éclats de rire des races mêlées jaillissaient d'allégresse...
Balzamet descendait, vêtu de blanc, la rue de la Plaine. Comme au jour de l'an, des ribambelles d'ayas en turban écarlate, les pieds dans l'eau du canal, bavardaient. Pianos sous les vérandas, domestiques qui déjeunaient en famille dans les cabanons, pigeons-bayadères roucoulant dans les dattiers au-àessus des vergers, comme si le Quartier donnait son âme au ciel où claquaient les drapeaux, tout chantait à saouler!... Dans un halètement de clochettes, chars-à-bancs, cabriolets et charrettes survenant du Gol, de Mont- Vert, de la Petite-Ile, cahotaient des hommes à plastrons parmi des femmes qui retenaient en criant des capotes extravagantes... Alexis avait besoin de regarder chacun au visage, et l'impression que tout autour de lui participait de son émotion solennelle étreignait à ce point son cœur qu'il sentait en même temps palpiter l'eau éblouissante du canal, la lumière sur les manguiers en fleurs, et les vagues derrière le mât de signaux pavoisé ainsi qu'un navire en partance.
Ça qui a soulier
rche en premier.
Ça qui a pantalon Marche en second.
Ça qui a la cuisse à Voir Marche par derrière.
— Et en avant! vive mon blanc!...
— Pas possible! — s'exclama Alexis.
Long, sanglé comme une ordonnance dans sa
tunique bleue, visage clair sous le képi, sans rire, Léon Fauvette se dressa devant lui.
— Ah! monsieur Alexis... Vous pouvez me tendre la main... J'ai eu des hausses et des baisses
depuis quatre ans... Mais à cette heure voilà Léon regrimpé : sur le plateau de Tananarive!... Quand j'ai entendu que votre camarade, M. Fragelle, battait le tambour pour ramasser du monde, cherchez Léon domestique : en tête pour faire danser le fusil!.. . Et en avant! risn crue dans la montée maintenant! Je ne sonnais plus la descente... »
Balzamet, incrédule, scrutait ses yeux bleus. L'autre d'une grimace frisa les paupières :
— Tout à fait entre nous, n'est-ce pas que Léon Fauvette, qui a passé sa vie à faire ses quarante-quatre volontés, devait finir volontaire?...
— Et le coup-de-sec? »
Léon s'approcha, et bâillant sous le nez d'Alexis :
— Sentez, s'il vous plaît, mon blanc!... Depuis que je suis entré dans l'Armée française ma bouche reste en état de grâce comme pour la première communion! Oh! là, gare : appel au clairon! »
Et la main au képi, près d'Alexis, il salua des dames devant lesquelles jadis il n'osait plus tirer le chapeau.
Alexis s'était arrêté devant l'étude. M. Ver» tère en sortit.
— Ah! ma canaille, tu venais voir si personne n'est descendu pour toi des hauts?
— Depuis ce matin, tonton Paul, j'ai veillé toutes les carrioles... cependant j'étais sûr que non.
— Puisque tu n'as pas d'amoureuse à poursuivre en ville, je te garde : tu vas te promener avec ton vieux confident... »
Quand Pavant-veille Alexis, venu, dès son retour de Cilaos, entretenir M. Vertère de sa carrière, lui eut dit sa détermination, le notaire
LE MIRACLE DE ta n '
s'était levé, et, lui prônant les mains, IV embrassé! Et brusquement, comme s'il pro de l'émotion d'Alexis, il l'avait interrogé Célina. Avec l'élan de la franchise et ainsi un père Alexis s'était confié. Alors M. Vertère lui représenta que M. Vingaud, homme de la terre, ne donnerait jamais sa fille qu'à quelqu'un qui
Eosséderait déjà une « propriété » dans le payi. oudain Alexis s'était senti désarmé par la conscience de son audace, maintenant devant la vieil demeurait saisi de la bonté de M. Vertère, mais, découragé, il ne pouvait plus tenir en place : il voulait sortir, marcher, ayant à courir pour gelle chez le Président de la Société Ouvrière, chez le Directeur de l'Ecole Laïque, à l'Ecol; Frères!... Or M. Vertère l'avait forcé de rester pour l'écouter et sur un ton froid et très ( comme s'il pensait à la mort, il lui avait ex l'état de la succession Balzamet : certes de tantes, quoiqu'elles fussent en affaires clen ; « innocentes », il fallait s'attendre à tout, îr à rien...; cependant lui, M. Vertère, par une combinaison que lui permettaient l'œuvre de Syndicat et son système de colonage, il se faisaji fort de reconstituer à Alexis des titres sur une part de l'habitation de l'oncle Médéric... « Travaille dans l'espoir, ne cesse pas d'étudier... Je n'ai rien pu faire pour toi dans ton enfance... mais c'est a bon escient que tonton Paul t'a forcé à monter avec lui à l'Uette!... Et c'est lui-mêxi e qui te promet d'y retourner bientôt afin de pari -r pour toi au père Vingaud... »
Alexis était de nature conformé pour la confiance; rien que de se retrouver aujourd'hui devant M. Vertère, il éprouvait l'illusion d'à déjà fait sa demande et d'être fiancé!
Au coin des rues, dans les boutiques des Chinois, des journaliers à écharpes tricolores, campés à l'entrée des débits, se battaient le thorax en
hurlant : Le jour de gloire est arrivé! Sous des tonnelles vertes bariolées de lampions, de menus bals, roses et bleus, tournaient au crin-crin des violonistes en gibus, assis dehors sur le trottoir... Les chiens aboyaient après la marmaille qui, pour faire claquer des drapeaux, dévalait les rues en pente. Partout des sonneries de clairons, le tambour ! Quel entrain martial, cette année, relevait la réjouissance populaire! Au lieu d'aller brailler dans les cantines, les garçons enrôlés sortaient avec leurs familles fières d'eux, en balançant leurs manches de dolmans. Et sur le perron du Dépôt de Tabac le gigantesque père Gerbin, la poitrine chamarrée des médailles de Crimée et du Mexique, clamait pour eux des chants de guerre. Dans l'enthousiasme général, Alexis marchait comme porté au-dessus de luimême !
Allongés en pachas dans des landaus de rotin, les uns derrière les autres, des Arabes passaient, soulevant leurs bonnets emperlés comme des diadèmes devant M. Vertère, leur notaire. Parmi eux ils reconnurent, promenant en ville ses deux enfants blancs, celui qui avait épousé la fille de Mme Olivette.
— Et voilà — s'écria Alexis — ceux qui réussissent à tirer fortune de notre pays alors que les Français qui y sont nés sont obligés de s'expatrier !
— Oui, répliqua M. Vertère, — parce que la concurrence entre créoles est trop âpre! mais mon œuvre de Syndicats finira par l'emousser... Cependant, mon enfant, ne montrons pas trop d'hostilité contre les Arabes! Oublies-tu que ce sont des Arabes qui, bien avant Français et Portugais, ont déniché notre île, naviguant à des milles et des milles de leur rivage sur des boutres moins solides qu'une pirogue?... Non, vois-tu, Musulmans, Chinois ou Malabares, notre petit pays, placé au centre de l'Océan, est si beau et
LE MIRACLE DE r.A H.\< 301
si riche de ressources qu'il peut donner asile à toutes les races de la Mer des Indes! Mais à cette condition que toutes s'accordent à en cultiver la terre... Que voulais-tu me dire?
— Rien! — fit Alexis. — Et il rougit car il pensait avec ardeur : « Moi aussi, j'aurai ma « propriété », je travaillerai, je ferai valoir des plantations! »
Tandis qu'ils s'engageaient sous l'ombre salée des vieux filaos du boulevard Hubert-Delisle, M. Vertèrc reprit, parlant avec son insistance maniaque comme pour imprimer en la mémoire d'Alexis ce qu'il n'avait pas eu l'énergie d'écrire :
— Ecoute-moi : à force d'étudier l'histoire de ces races et aussi de notre colonisation, je suis arrivé à aimer tout ce monde que je méprisais comme Jouvence quand j'avais ton âge... C'est leur variété qui forme aujourd'hui la plus grande beauté et, un jour, assurera la grandeur de notre petit pays! Car, moi, je suis persuadé qu'il fera noble figure dans l'Histoire de France... si, nous autres, les blancs, savons du moins dans l'avenir rester leurs supérieurs, tout en les aimant, selon la tradition de nos plus dignes ancêtres. Ah! Dieu de mes pères! si le créole tentait un effort intellectuel pour connaître la civilisation originale des populations qui l'entourent, Indiens Chinois, Malgaches, Africains, ces races que par préjugé et par paresse il prétend à jamais inférieures..., quelle riche, quelle vaillante expression d'humanité il représenterait! C'est l'exemple que lui a donné le grand poète de notre île, Lcconte
de Lisle... Voici ma formule : les Français, nés / ici, n'auront vraiment accompli le miracle de leur race que quand ils se seront assimilé le génie de toutes celles qui peuplent la colonie!... »
Ils étaient arrivés devant le Port. Une procession de parasols blancs, de châles pourpres, de robes de percale bleue, d'ombrelles violettes, crépitait au soleil le long du quai. Un grand brigan-
tin : Ville de Nantes, solitaire, effilait sur le ciel ses trois mâts papillonnant d'oriflammes. Son tillac était chargé de visiteurs. Sur l'eau verte du bassin, tout autour, traînaient, comme des cargaisons de cacatoès, les canots emplis de négresses aux corsages bariolés que des Cai'res, joyeux, poussaient à la godille.
— Comme les noirs lui font fête! dit Àlôiis. En route sur Bombay, il a voulu passer le 14 juillet en terre française...
— Ah! quand je me rappelle!.,. — fit M. Vértefë en s'accoudant à un vieux canon planté dans le chiendent. — H y a trente ans, j'ai compté en rade, là, devant nous, une cinquantaine de bâtiments... : des voiliers de Bordeaux de Nantes, de Lorient, du Havre, chargés de vanille, café, sucre et girofle! des bricks anglais à destination de l'Inde, de la Chine, de l'Australie, puis plus avant, rangées en cercle, les unités de notre Escadre de l'Océan Indien : le Surcouf, le Suffren, le d'Entrecasteaux, le d'Estaing.
« C'est à l'approche des cyclones, mon ami, que cela formait un beau spectacle, digne du pinceau de Garneraj^! Entre la terre et ces navires de guerre on ne cessait d'échanger des signaux! Quelquefois, un de ces grands croiseurs, seul, partait au large reconnaître la marche du météore, et revenait prévenir la colonie... Le signal de l'appareillage, hissé au mât de pavillons, mettait Bientôt en mouvement, d'un point à l'autre, la rade entière! Les voiliers carguaient les premiers : on les laissait prendre le vent de façon à ne pas se heurter dans la tourm«nte„. puis les bâtiments de guerre lofaient l'un après l'autre dans la brume et, pendant des jours, toute l'île restait là en quarantaine, sans communication avec le reste de la terre, seule à attendre son cyclone!... Une, deux, quelquefois trois semaines se passaient; le soleil revenait dans le ciel : alors les navires, eux aussi, réapparais-
saient! il fallait voir l'animation : la vill se portait au-devant d'eux! Les comraerç devenaient fous : il s'agissait pour ei vaisseaux qu'ils avaient déjà fi et de café n'avaient pas sombré!... Sur la teri de leur magasin, avec la longue-vue ils fouillaient l'horizon... On n'entendait parler que de la Vierge du Bon Port, du Bourbon, au Ponaichéry, du Calcutta!... Dans les rues, les noirs, poussés par leurs femmes, couraient reprendre le travail dans toutes ces Marines que tu vois aujourd'hui niées comme des tombeaux!... Ce beau te reviendra-t-il jamais?...
— Oh! oui! - fit Alexis. Cela ne dépendre que de nous, les jeunes!... Depuis ma naissance, je n'ai vu autour de moi que pleurer misère à perpétuité en regrettant les anciennes années. Moi, je dis : « On ne passe pas sa vie à faire pitié aux autres! » Qui a de l'amour-propre doit aller de l'avant!... Il faut que le bon temps revienne ici et pour tout le monde! »
Ils s'engageaient sur la jetée. M. Vertère mil la main à l'épaule de Balzamet :
Tu auras tout loisir de voir la mer : ret ne-toi un peu et regarde... »
Il avait plu dans les hauts et le soleil alla coucher. Des nuages, amassés sur les forêts de l'île, y suspendaient une voûte bleue, sombre comme la nuit. Mais, tel qu'un immense jardin de bananiers scintille sous l'are-en-ciel, toute la terre créole, avant de monter dans l'ombre, bril lait sous la fraîcheur orangée d'une merveilleuse aurore. « Quel bonheur maintenant d'admirer la nature en pensant à une jeune fille! » se disait Alexis.
Cependant M. Vertère, parvenu à l'âge où l'homme ne fait plus de rêve d'avenir que pour son pays, poursuivait :
— Puisse notre Réunion — bien nommée, puisqu'elle est peuplée d'Européen-, d'Asiatiques,
d'Africains — renaître un jour comme centre d'échanges entre le Cap et l'Inde, l'Australie et Madagascar qui va nous appartenir!... Civilisés déjà et associés afin de nous demeurer fidèles, nos Indiens, nos Arabes, nos Chinois, nos Malgaches étendraient si aisément des relations avec leurs divers pays!... Par eux, et grâce à l'élite que formerait ici une instruction appropriée, nous aurions vite fait de répandre le renom de la France, comme le disait Colbert, « sur le pourtour de la mer des Indes! »
Us étaient arrivés au bout de la jetée où les vagues violettes du soir, assaillant d'écumes les noirs brise-lames, tonnaient, avec le bruit du canon.