SOUS UN TOIT
On lui avait donné une mansarde au grenier. Il n'en sortait que pour les repas. 11 la chérissait déjà. La fenêtre à grillage de rotin s'ouvrait en face d'un palmier-colonne qui, comme un geyser vert de palmes retombantes, fusait juste où la crête de la montagne, au loin, se creusait en gouffre azuré; et l'intérieur de cette petite pièce lui appartenait à lui seul. Là il avait pleuré les premiers jours, puis il avait enfoui son chagrin. La solitude, là, devenait sa propriété. Le cœur à sec, il considérait les encoignures, les madriers piqués de carias. On y avait laissé un vieux guéridon en bois de rose où ses livres étaient dressés; il s'immobilisait longuement devant eux. Pour se sentir bien chez lui, il était allé chercher au bord de la mer des cailloux violets qu'il mettait comme presse-papiers sur ses cahiers. Et il posait dans son pot à eau un large lis rouge d'hibiscus. Il s'arrêtait devant lui en énumérant les départements : du fond de la corolle gluante et cramoisie, qui fleurait le sucre, toujours, une fourmi de l'île, comme un grain de pollen noir, se détachait...
Quand il descendait, dans le vestibule de l'escalier, il admirait la bibliothèque : très grande... Dans la vitrine, comme des écrins, luisaient les ors et les cuirs grenat des reliures... de hauts livres, sans doute la plupart illustrés. Elle était fermée à clef! Il se sentait prisonnier... îl eût si bien su en ravir un, chaque fois, sans qu'on le remarquât! Il se coulait sans tapage, regardait les titres : Voyage du Jeune Anacharsis, les Merveilles de l'Univers, les Fastes de Versailles, Un million de faits, les Messéniennes, Don Quichotte. Il remontait, mains pendantes, le cœur navré, avide. Et, muni d'un prétexte, il redescendait dans la cour pour passer devant eux, chaque fois ému dans la pénombre par la présence des volumes derrière les vitres... Dehors il était exaspéré!
Ah ! si Nénaine 1 était là, avec qui au moins on pourrait causer!...
La seule personne qui le choyât de caresses, avec qui il bavardât en camarade, quoiqu'elle eût le double de son âge, et il l'aimait presque comme une grande sœur, quoiqu'elle fût de couleur. Elle devait arriver bientôt : à la suite d'interminables débats pour se faire employer par les tantes, elle avait obtenu d'être engagée, parce qu'elles la savaient prête « à tuer son corps au travail » en acceptant comme salaire 10 francs par mois au lieu de 15...
A table, les sœurs parlaient très peu, seulement
Eour se servir entre elles ou s'enquérir s'il avait ien éteint la bougie sitôt après s'être déshabillé, pour l'inviter à ne pas jouer avec le couteau. Elles ne le regardaient pas en face. Elles trahissaient de l'impatience, sans oser rien lui dire, quand il les observait. Il se demandait si elles
i Femme de couleur chargée de s'occuper d'un enfant en bns tige.
n'avaient pas de remords : peut-être allaient-elles soudain se rétracter et le renvoyer chez Mme Cébert?... D'en dessous elles le surveillaient, sans doute pour surprendre ce qu'il pensait d'elles; parfois, tandis qu'il longeait la bibliothèque, il les voyait apparaître, muettes; elles l'épiaient dans l'escalier, il était sûr qu'elles montaient inspecter sa chambre en son absence, et surtout qu'elles rôdaient alentour le soir, comme si elles avaient peur qu'il ne se vengeât autant qu'un homme par un « mauvais coup »... en mettant le feu!
Du matin à la nuit il sentait peser sur lui un soupçon trop lourd pour son âge.
le sacrifice de la messe
Le dimanche matin, les élèves arrivant dans la cour d honneur, demeura saisi : non, ce
p lits, garçons de la société, mais du h. us, pour aller à la messe, se présen-
taient en costumes soignes!... Les mamans, avant de se rendre au bazar, avaient trouvé le temps, à trois heures du matin, de cirer les souliers montants; le pantalon blanc, empesé la veille, tombait droit sur les chaussettes; de belles cravates rouges s'amarraient à grosses coques sur les petits vestons de drap noir. Les figures même avaient été lavées et fleuraient le savon. Par peur de s'accoster, ils marchaient les bras ballants, à pas comptés, avec des chaussures qui criaient la vantardise... Il n'y avait pas moyen de ne point sentir l'amour-propre de la classe noire, et la coquetterie que la dernière des malheureuses mettait à « faire honneur » aux chers Frères qui, pour tous les tracas de la semaine, méritaient bien la satisfaction de conduire à l'Eglise une marmaille habillée avec soin!... Au fond, c'est pour plaire aux Lianes, au blanc qu'est le bon
Dieu, aux blancs que sont les prêtres, les chers Frères, les maîtres, les maîtresses, pour leur prouver qu'ils s'appliquent à copier leur image et leur ressemblance, que les noirs envoient leurs enfants à la messe et à l'école... Alexis, sur les rangs, dans la rue, restait comme iiatté par la « bonne tenue » de l'Institution.
Dès le porche, la pension des Frères monta par le clocher pour se répandre dans la tribune. Face au maître-autel rayonnant comme un orgue de cierges, frère Jérémie s'installa, les mains sur l'harmonium. Les élèves qui avaient du gosier, par ordre de voix, se groupèrent autour de lui. Alexis était au bout de la galerie en corniche au-dessus de :a nef.
Il entendait tinter les clochettes des équipages. Les dames qui arrivaient laissaient traîner leurs robes de soie sur le marbre. Puis, langées par couleur de ceinture, deux à deux, les fines élèves du couvent de Cluny, enfants des familles riches, sous leurs bergères grises à velours noir, défilèrent vers le chœur, firent la révérence devant le tabernacle. La pension Lévéquiot, la seconde école de blanches, suivit, avec toutes ses demoiselles en robe de mousseline, ceinture amarante, chapeau maïs, collier de corail, puis la pension Bernadet vouée au blanc et au bleu. Les petites négresses des Sœurs de l'Ecole gratuite avaient, sans qu'on entendît de bruit, comblé le haut des nefs latérales. Le monde entrait; on donnait un nom à toutes les personnes qui paraissaient; chacun venait occuper sa place à son rang comme dans la société. Avec une émotion croissante, Alexis sentait l'église se remplir.
A son heure réglementaire entra la pension Cébert... les grands de la division de latin marchant la tête droite. Le cœur attaché à leurs mouvements, au point qu'il ne le sent plus battre, toute l'église, autour de sa pension, se voilant en
masse tremblante, Alexis suit, compte un à un les élèves, regarde... Egaré dans le déchirant vertige qu'on imagine aux morts s'ils peuvent chercher de l'Au-delà leur place parmi les vivants, il sent dans son cœur fasciné se creuser le vide qu'il y a laissé. Comme il voudrait deviner au visage de Mme Cébert si elle pense qu'il est là, à guetter!... A peine assis, des camarades tournent ta tôle et tâchent de l'apercevoir dans les ombres de la tribune... Son cœur jaillit, si douloureusement, qu'Alexis croit pousser un cri dans ce silence angoissant qui précède l'office...
De la sacristie s'avancèrent les chasubles vermeilles.
Alors l'orgue de frère Jérémie, avec un tapage d'or où éclatèrent les voix croisées des petits noirs, tout près de lui, roula au-dessus des nefs son tonnerre de nuages et de soleil. Ce furent de ces minutes où l'enfant, naturellement enclin à voir grand, grandi par le malheur, voit immense. Cette église qu'il croyait connaître dans ses proportions, ses colonnes éblouissantes, son chemin de croix de vitraux pourpres au soleil, ses voûtes bleues d'où oscillaient des navires parmi les lustres, se dressa dans une exaltation grandiose et intangible. Les candélabres exhaussaient leurs flammes ! Comme en un murmure de fumée, vers leur brasier, s'élevait la prière de tous les fidèles massés depuis le confessionnal jusqu'à la sainte table! Caché derrière la balustrade, présent et comme effacé, Alexis regardait au-dessous de lui toutes les familles du quartier réunies là, ainsi que depuis longtemps, et tel que pour un Jugement dernier : et eperdûment, son esprit montait...
Brusquement l'orgue se tut. Alexis baissa les yeux sur son missel : il aimait à y considérer l'image qui montre Jésus enfant debout et souriant parmi les docteurs qu'il confond par sa Iciencc... Mais iî le ferma. Alor^ les évolutions
des prêtres devant l'autel, le susurrement des oremus, les intermittences des lumières à travers les brumes de l'encensoir, la caresse du vent dehors dans les fiiaos, les mouvements tranquilles de l'élévation, peu à peu tout lui adoucit la sensation qu'il n'était plus rien... Il serra en soi l'étrange délice de se dire que personne, dans toute l'église, ne savait ce qu'il avait soufïerjt depuis qu'il était « tombé »... Puis, pour oublier, il s'appliqua à s'attrister aux Evangiles, atteignant par le malheur à comprendre la misère de Celui qui, tombé aux avatars de la vie terrestre, comme un déclassé, à travers les affronts des hommes, cria mystérieusement : « O mon père, pourquoi m'avez-vous abandonné?... »
Mais quand l'orgue recommença de tonner, quand le prêtre fit étinceler l'Ostensoir au-dessus de l'assistance, tandis que les cloches s'ébranlaient de haut, à ce moment de bénédiction où les hommes agenouillés, courbant la tête, concentrent tout le fluide de leur âme pour attirer sur eux, comme des éclairs, la grâ^e de Dieu qui gronde dans les airs, le front entre ses bras tremblants, l'enfant supplia dans son cœur :
« Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je fait pour devenir un déclassé?...
« Faites, ô mon Dieu, que je sois un jour quelque chose!... »