‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 6 sur 35 · AU BAZAR · texte numérisé non relu

AU BAZAR

Si les Blancs ont l'air de recevoir les noirs à l'église les dimanches matin, c'est au Bazar qu'ils semblent, après la messe, rendre visite aux négresses. Assises sur de petits tabourets, avec des sourires, des voix câlines, des invocations de la main, elles leur présentent le travail de la semaine en légumes frais, en fruits ruisselants, en camélias et en œillets mouillés. Les ailes bourdonnantes, abeilles et canthai ides butinent le suc des ananas rouges et des gaufres de miel disposés sur des palmes de bananiers. Au-dessus des corbeilles, de vieux ermites des vergers balancent vers les acheteurs des grappes de mangues orangées, des éventails de figues malgaches, des thyrses de bibasses vermeilles; et des grands paniers adossés comme des bouquets, dans l'écroulement des feuillages, roulent jusque sur le bitume les innombrables letchys rosés dont éclate la pulpe bleue.

M. Lenin-Fournaise, président du tribunal, M. Eugène Kédat, chef du service des Eaux et Forêts, M. Edmond Vertère, notaire, M. José Jou-

vence des Croiselles, chef du service des rhums, faisaient ensemble leur tour de Bazar. D'un chapeau large, ils saluaient les mères de famille en noir, essoufflées par leur sortie, et les jeunes filles qui se rattrapaient entre commères du silence de la messe. Toujours moqueuses, elles folâtraient par bandes, avec des rires cachés sous les grandes capelines de paille et le bruit des bracelets sous la mousseline des manches. En se promenant, M. Lenin-Fournaise guettait la forme des jeunes marchandes accroupies devant les carreaux de verdure et il leur demandait le prix des aubergines, des anones, afin qu'en se dressant pour les présenter elles cambrassent dans leurs pagnes leurs corps toujours souples à se mouler.

Un long mijotement de voix chaudes s'élevait sous le bazar couvert, assaisonné des odeurs de gingembre, de beignets de banane et de café.

— Mes amis! — dit M. Lenin-Fournaise, — ce petit Balzamet-là, qui vient de vous honorer par trois fois d'un coup de chapeau, ressemble-t-il à sa mère!

— Un faux air... — précisa M. Vertère. — Mon vieux, si tu courais un peu moins derrière les jeunes négresses et t'occupais un peu plus de ce qui se passe chez les gens de ta classe, tu saurais que les deux guenons viennent, par avarice, de jeter cet enfant chez les Frères! »

Il ajouta en notaire :

— Cet empaillé de Médéric est mort sans testament, alors qu'il m'avait toujours juré devoir léguer la moitié de sa fortune à ses bâtards et l'autre à son neveu Alexis, qui reste le seul nom de la famille.

— Gros magot? — demanda M. Lenin-Fournaise, en le fixant.

— Cent mille francs net que viennent d'empocher les vieilles, on peut dire d'enterrer!... Car, comme presque toutes les familles créoles, elles n'ont pas le courage de placer leurs fonds. Il dort

plus d'argent ici en dépôt que dans la plupart des provinces de France, mais on a peurf... Aussi le

Î>ays se meurt; on ne fait ni le chemin de fer des îauts, ni les usines centrales, ni les exploitations industr\elles les plus sûres; les jeunes gens qui débutent ne trouvent à emprunter qu'à neuf pour cent, taux légal, quand ce n'est pas...

— Mais alors, crête-de-coq! — s'écria M. de Jouvence des Croiselles, battant ses bottes de sa canne en croe-de-chien, — ce petit Balzamet doit avoir au moins un tiers, la part de son père?...

— Ouate!... — dit M. Vertere. — Son père, qui détenait vraiment le génie des mauvaises affaires, avait emprunté à \a grand'maman Balzamet, lors de son mariage et au moment de son départ pour Tamatave, des sommes — on ne sait au juste combien! — contre lesquelles il a signé une reconnaissance globale àe cinquante mille francs. Pour qui a connu la vieille pingre, sûrement il n'en a pas touché plus de trente! J'espérais que Iôs deux antiquités, en venant régler chez moi l'autre jour, auraient annulé la reconnaissance, et j'avais tout préparé comme si elles me l'avaient fait entendre a leur visite précédente : elles ont reculé comme devant un voleuï ! Le pauvre gamin attrape juste treize mille et quelques francs avec lesquels déjà elles pouvaient le mettre interne au Lycée jusqu'à dix-huit ans, mais, à ce qu'elles ont déclaré, elles veulent qu'il lui reste a ses vingt et un ans une petite somme... pour être sûres de n'avoir rien à lui prêter alors. » — Et il conclut de l'injustice du sort échu à l'enfant : « — C'est une affaire de première instance qui devrait relever de ton Tribunal, Lenin!...

— Pas possible? — fit M. Lenin-Fournaise, caressant d'une bouffée de fumée son visage gras. — Tu trouves que nous n'avons pas assex, dans un pays où les Malabares, les Carres et le* Malgaches sont empilés les uns sur les autres, de les empêcher de s'assassiner?... Dans les affaires

des Blancs entre eux, le rôle de la justice c'est de leur répéter ce qu'ils ne savent pas assez dans ce pays : Aide-toi, le ciel t'aidera. Et, au reste, pourquoi moi plutôt que toi, Vertère?

« — Tu sais bien que j'ai à entretenir au Lycée mes cinq neveux qui portent mon nom.

— Et toi, Jouvence? le sort d un fils de famille sans tuteur ne tente pas ton rfoble cœur? »

Tous, comme Ponce Pilate, s'en lavaient les mains. Cependant M. Vertère, sans sourire, regardait longuement l'enfant.

— Crête-de-coq! j'en fais mon affaire! — lança soudain M. Jouvence des Croiselles. Et, relevant le chef, après avoir médité, il se reprit à dandiner sous l'oeil des jeunes filles à qui, par ostentation, il faisait la cour, bien que s'en sachant raillé.

M. Jouvence des CroiseHes, veuf, était, en pendant des deux vieilles Balzamet, un personnage du quartier insolent de ridicule. L'habitude de commander aux noirs et de s'en laisser admirer a formé aux colonies une lignée de « Vantards » qui le « font à la pose », même devant leurs égaux. Leur infatuation s'exalte d'abord généralement à la prétention de tout savoir, quasi en naissant, comme par un privilège inné de la race blanche. « Je n'ignore de rien ! » devise du blason de Jouvence, est le mot authentique, la profession de foi qui vient naturellement à la bouche du bon créole « créolasse ». « La science, disait Jouvence, est un article de Paris dont un créole n'a pas besoin pour savoir sa valeur! » Des sentences., claquantes comme des oriflammes, par toute l'île devenues célèbres, pavoisaient la carrière de M. Jouvence des Croiselles. Entié au Lycée avec l'assurance de ses parents qu'il allait de sa précocité émerveiller ses maîtres : « Pardi! — expliquait-il, — mes professeurs me collent en queue parce qu'ils sont jaloux de ma mémoire!...» Retoqué des examens : « Flagrant déni de jus-

tice!... J'ai remis des compositions si supérieures1 qu'on a cru que je les avais copiées sur des mo- » Le vrai était que, dans les dissertations sa; ( . sur Racine, il citait des mots et

des anecdotes de Robespierre et de Marat. L'hisjpire de France lui avait tourné la tète. Il eût voulu jouer son rôle dans les « joutes oratoires » de la Révolution française. Il lui semblait que d'une réplique, beaucoup plus cinglante que les « de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace », comme d'une gifle, il eût pu faire, plus énergiquement, changer, lui, la face de l'Histoire : « Oh! si j'étais venu au monde du temps de la Convention, la postérité aurait eu de mes nouvelles! »

Incapable de se contenter du grade d'inspecteur de Guildives, il avait offert, « afin de ne pas se crétiniser fonctionnaire », des leçons pour rien aux demoiselles du pensionnat Lévéquiot. Il faisait sa classe, d'abondance, avec autorité, hurlant : « Michelet prétend que la Révolution a été un cyclone! Michelet a menti : il n'y a pas de cyclone en France! » Jusqu'à que-le apoplexie de ridicule peut aboutir, dans l'infatuation de l'ignorance princièrement entretenue, l'outrecuidance des provinciaux d'outre-mer... : pour le mesurer, il suffisait de regarder M. Jouvence des Croiselles, le visage enflammé, parader par les rues, dans une doctorale jaquette étirée en queue de morue, toujours cravaté de blanc comme pour une conférence.

La vantardise, comme l'excitation d'un sang trop vif, avait développé chez lui une danse de Saint-Guy de l'élégance qui le faisait se pavaner dans la vie avec des manières de salon de l'ancien temps. Il saluait à la marquis, et projetait en gigotant ses longues jambes de don Quichotte, la voix en trompette comme son nez. Si les demoiselles Balzamet étaient d'une race à sang gelé et chair blafarde, Jouvence des Croiselles descen-

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dait d'une famille à teint de feu et à sang de volcan ! D'aïeul en petit-fils on y était né pourpre, la circulation brûlant à la peau comme après des générations de coups de soleil, l'esprit bouillant de rage comme après des générations de coups de colère contre la chaleur, les moustiques et les nègres... A cause de sa tête écarlate hérissée haut sur cou pelé, de son allure de matamore, de ses attaques de fureur continuelle et de son juron « Crête-de-coq! », devenu un vrai tic de bouche, les gens de couleur l'avaient surnommé « Coq- Bataille ». Il ne pouvait de jour et de nuit sortir de sa maison sans se l'entendre proférer à tuetête! Aussi, sans cesse poursuivant ou poursuivi, marchait-il en coup de vent, courant après la compagnie d'un fonctionnaire plus respecté que lui de la populace.

— Jeune homme! Jeune homme? — lança-t-il. Mais Alexis n'entendit pas. Après le sacrifice

de la messe, l'enfant s'était raisonné : « Je n'irai plus dans le monde, j'y ai renoncé. » Mais aussitôt repris par la tentation de courir ïa chance, il voulait, avant de disparaître complètement, se montrer encore à ceux qui avaient connu son père et sa mère, pour voir si personne n'aurait pitié de lui. « Ah! lequel aura l'idée d'entrer dans ma vie et de me sauver? » Descendu au Bazar avec sa croix d'honneur, il ne regardait que M. de Lenin-Fournaise, espérant que le président du tribunal l'appellerait et lui proposerait de lui enseigner le latin comme il l'avait appris à Mme Cébert.

— Voyons, Balzamet, petit fanfaron ! — répéta Jouvence.

Alexis vint ôter son chapeau noir devant ces messieurs arrêtés en demi-cercle.

— Mon jeune ami! — clama Jouvence en s'époussetant la barbiche d'une main rapide, — je file en tournée, mais dans un mois, jour pour jour, venez me trouver à la maison. Je vous jyvé-

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parerai aux examens de bourse, je ferai campagne, j'ai le bras long, j'emporterai le vote des illers généraux! Votre cause est désormais mes mains. Puisque le sort ne m'a pas donné d'héritier, à vous de savoir ménager ma protection ! »

Alexis s'élança hors du Bazar.

Il erra sur la route Nationale.

Il éprouvait de la reconnaissance pour M. des Croiselles et en même temps il avait peur de cet homme ridicule. Ah! pourquoi, à défaut de M. Lenin, n'était-ce pas M. Vertère qui s'était intéressé à lui?...

M. Vertère passait aussi bien en ville pour un peu « toqué » mais, lui, parce qu'il vivait toujours enfermé avec ses livres, qu'il achetait les vieux papiers de famille, et qu'il étiquetait tout ce qu'il trouvait dans ses promenades. Il recevait de France des télescopes, microscopes et baromètres perfectionnés. Savant, il aimait à raconter et il faisait alors pour un enfant attentif des frais de conversation dont il ne se donnait pas la peine pour les dames. Son œil brûlant sous les paupières bouffies exerçait un prestige mystérieux... Il était grave toujours. On disait que jusqu'à trente ans il avait « cassé une noce de diable » avec un camarade de lycée, complice de farces cruelles, faisant pleurer les Malabares, poursuivi à coup de couteau par des Chinois; puis, soudain, ils s'étaient brouillés à mort; un auel terrible : quand il s'était vu devant son ami intime qui voulait le tuer, une conversion étrange l'avait ébranlé! Devenu très doux, il choyait sa femme que ses frasques avaient vieillie, il s'occupait des Cafres pauvres, il accourait le premier aux incendies et aux naufrages. Son frère enlevé dans son comptoir à Tuléar et supplicié par les Malgaches, il avait adopté ses cinq neveux.

« Et ils ne sont pas intelligents, pensait Alexis;

au Lycée on les appelle « petits fronts »; tout l'argent qu'il dépense ne servira à rien, il ne peut pas ne pas le savoir! Pourquoi lui, qui est un savant, ne m'adopte-t-il pas, moi qui ai toujours été le premier?... Mais je n'aurai jamais de chance! »

nu

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