LE FOND DE COUR
Tous les immeubles créoles, enfoncés sous les arbres, sont taciturnes. Aucun n'était aussi morose que celui des Balzamet. A l'intérieur de cette vaste case dont chaque chambre meublée était quotidiennement époussetée, pas un bruit. Zoé et Zélie s'y mouvaient avec des gestes si assouplis par les manies, qu'on ne savait jamais dans quelle pièce elles rodaient. Le matin, quand Alexis sortait de sa mansarde pour aller en classe, le peu de tapage qu'il provoquait suffisait à les alarmer : blêmes, les paupières battant sur leurs yeux hantés, elles surgissaient, chacune en même temps, par des portes opposées, serrant le plumeau dans leurs mains à mitaines. Muettes, elles demeuraient si impressionnantes dans leurs blouses d'alpaga verdi qu'en passant l'enfant recevait au cœur l'interdiction de leur adresser la parole, par la peur qu'il sentait chez elles de l'entendre leur demander autre chose que le gîte et le couvert!
Alexis parti, elles entraient dans sa chambre, rangeaient les chaises, le bougeoir, tiraient la lus-
trine sur le porte-manteau, s'empressant toutes deux, en silence, pour rendre à la pièce l'aspect qu'elles lui avaient toujours connu; elles s'enlevaient des yeux toute trace de la présence de cet enfant, ne pouvant le laisser prendre une place dans leur existence parce qu'il ne faisait point partie de la maison au temps de leur jeune âge où elles avaient établi dans leur tête, pour la vie, le compte complet de la famille. Les narines toujours en l'air à flairer l'odeur du pétrole, elles ne cessaient d'appréhender l'incendie que quand elles l'avaient mis dehors.
A telle obsession criez les deux gardiennes de cette maison, il comprit qu'il y avait été accepté sous condition d'y demeurer le moins possible. Les domestiques, eux, n'avaient le droit d'y pénétrer qu'en alléguant un motif de nécessité indiscutable, et en marchant sur des patins de chiffon. Alexis passa jeudis et dimanches dans la cour.
Elle était très vaste, comme celles dont s'entourèrent les demeures créoles bâties à l'âge d'or des caféeries. Les fortunes permettaient alors qu'on habitât en ville des maisons à proportions de châteaux au milieu de vergers. De la salle à manger, deux perrons à jardinières de bégonias descendaient sur une terrasse de bitume où de sveltes papayers étendaient leurs feuilles en éventail au-dessus de canapés maçonnés. Deux escaliers en bois, s'incurvant autour des touffes de lauriers rouges, conduisaient au bas de l'emplacement. Dans un bassin ovale, un jet d'eau, obéissant à la force mystérieuse d'une vieille canalisation enfouie dans les soubassements, radotait en cachette sur les safi ans marrons. Des sentiers bordés d'orangines s'obscurcissaient à travers les sapotiers et les frangipaniers, contournaient des bustes en marbre de Diane et de Cérès montés sur socles de lave, et, après les manguiers dont les fruits pendaient en grappes,
s les hauts ouatiers piqués de gousses de coton blanches comme des oiseaux, se perdaient sous des tonnelles de liane aurore. Comme la succession des escaliers, suivant la pente de la ville, établissait les différences de niveau entre
maîtres et les domestiques logés dans les cabanons, le feuillage des arbres fruitiers dérobait la vie du blanc à la vue des noirs. A la disposition architecturale des terrasses qui permettait la répartition musicale des eaux en cascades, à la conformation bocagère des masses d'arbres, à l'aménagement des kiosques et des statues, on distinguait l'amoureux souci du xvnr siècle colonial de recomposer autour de la case, dans la luxuriance de la ilore tropicale, des illusions nostalgiques de jardins de France...
De tonnelle en tonnelle, Alexis lisait les livres dans lesquels il apprenait à la pension Cébert.
Il aimait beaucoup la Géographie. En faisant rêver les enfants sur les pays « qu'ils sont appelés à voir un jour », elle leur tient à l'âme et à l'imagination; développant aux fraîches teintes des cartes l'univers sous leurs yeux, elle développe aussi leur avenir en belles couleurs. Des feetits Français nés dans une île perdue au sud du i^lobe, nulle science n'est plus chérie! Seule, par les noms chantants des villes, des fleuves, des montagnes, elle leur fait apprendre la France «par cœur » comme une poésie formée de la réunion des mots les plus fins du monde. Les histoires, à part les Croisades, ne le touchaient guère, à cause des siècles de bataille interminables dont ne se conçoit pas très bien la raison et du nombre de dates à se rappeler. De toutes il préférait celle qui, sans tenir compte de la chronologie ni de la distinction des continents), recueillait en une ^orte de musée universel —
qu'Alexis en esprit plaçait dans une île — les Hommes illustres de l'Europe et de l'Amérique. Il se passionnait surtout pour les plus jeunes années de ces grands hommes! Par le besoin de se composer une société d'enfants modèles qu'avait aggravé sa condition d'orphelin, il avait groupé dans son esprit tous les « enfants célèbres » qui, pour lui, représentaient chacun l'histoire des peuples. Il y avait Abel tué par Caïn, Joseph vendu par ses frères, Isaac qu'Abraham allait immoler, David qui de la fronde lapida le géant Goliath, Cyrus enfant, le petit Spartiate au renard, Romulus et Rémus, les Gracques et leur mère, saint Louis enfant et le fils de Jean le Bon. Mais celui qu'il préférait à tous, « qu'il aimait d'amour tendre » de même qu'une petite fille pourrait aimer Jeanne d'Arc, c'était Télémaque! Il l'admirait comme un ami idéal, séduit jusqu'à le voir, jusqu'à l'imiter, par les gestes, les bonnes manières que laissent deviner la douceur, la sérénité, la souplesse de son langage. Il était heureux, comme d'une victoire personnelle, jusqu'à sourire d'aise, de la grâce que ce pur enfant de notre xviie siècle promène intacte, inaltérable, d'île en île, de cités en peuples barbares, de naufrages en captivités...
Pour son plaisir il lisait et relisait les Choix d'auteurs. Passionné d'orthographe, d'analyse grammaticale, feuilletant le dictionnaire comme un album, il aimait le mot pour lui-même, au point qu'il se parlait à lui tout seul pour parler français, plus curieux de s'expliquer en la relisant le charme d'une phrase que de connaître la fin d'une histoire. Certaines alliances de mot qu'il n'entendait jamais autour de lui le ravi: saient dans sa solitude comme dans un émerveillement de clarté : par une belle matinée c?< printemps, à mi-côte le château flanqué de so, donjon, le serpentement du cours d'eau sous 1 saulaie et dans la prairie émailléc de fleurs; il
sentait grisé confusément par la musique de ces mots lointains unis depuis des âges par ceux qui vivaient avant lui dans la France qu'il ne con-, naissait pas... Son âme frémissait alors d'éblouissement comme s'il y était entré d'un coup trop de lumière; il laissait le livre ouvert sur le banc, s'en allait marcher sous les manguiers, cherchant le ciel entre les feuillages bosselés de grappes, revenait au livre prendre comme un bain dans les saisons : certain coucher de soleil où l'on sonnait du cor lui montrait l'automne; le Petit Savoyard, l'hiver et les frimas; les Alouettes et le maître d'un champ, l'été dans les fiés... André Theuriet le printemps dans les clairières.
Cependant les visions les plus précises qu'illuminait au fond de lui le terme : France, n'étaient Eas des images apprises dans des livres, mais ien comme des paysages de souvenir irisés au mystère d'une enfance rêveuse. L'Hiver... : tout brille blanc; les chaumières sont closes, les arbres noirs; on ne sait pas où nichent les oiseaux et les fleurs; le soleil reste endormi comme on dit que les marmottes tombent en léthargie. Le Printemps... : fauvettes, rouges-gorges et rossignols qui volent partout dans les bocages, les ramilles et l'azur, et des fleurs dans les champs; tout le monde sait que c'est le printemps; il y a beaucoup plus d'enfants que de grandes personnes sous les charmilles... Mais comme c'est loin!... trop loin môme pour qu'on puisse y rêver longtemps sans perdre conscience!...
Là, dans le fond de cour, Alexis lisait et récitait l'après-midi entière. Il aimait mieux ne plus revoir ses anciens camarades de pension, pour ne pas les envier et ne point perdre courage. Sous les arbres il se sentait couvert, caché dans une
pénombre acre, qui, pesant sur son cœur, l'empêchait au moins de se soulever en tristesses inconsolables... Mais il avait envie de parler de son sort avec quelqu'un...
Sur une feuille de papier, au dos de son atlas, il écrivit :
Bien chère madame Cébert,
Vous devez croire que je ne pense plus à vous : vous m'avez souvent puni pour distraction, mais vous n'auriez pas raison de penser que je suis de ceux qui oublient. Toute cette semaine, j'ai voulu vous écrire, mais chaque fois que je prenais la plume j'avais peur moi-même de devenir trop chagrin. Le loisir ne me manquait pas, je vous assure. Ce n'est pas de la faute des Chers Frères, mais je perds mon temps chez eux, et comme on dit, je bêtifie sur place. Frère Jérémie me fait réciter le matin huit lignes et, quand c'est fini il ne me reste plus, en classe, qu'à apprendre huit autres lignes bien comptées que je récite l'après-midi. Je suis donc forcé d'être paresseux ce qui fait que je trouve la semaine trop longue
Cependant j'aime cent fois mieux la classe qiu\ les récréations et je vous dirai pourquoi: lorsque] dans l'étude, j'entends les élèves autour de mol réciter leurs leçons de façon à remporter de.\ \ bons points, je puis, en essayant de ne pas le À I voir, oublier qu'ils sont tous de méchants petit] noirs et des enfants de domestiques; je ne put i même qu'approuver le sentiment d'amour-propr qui les pousse à vouloir s'élever au-dessus d leur condition, et j'oublie que la misère m'a faï\ tomber au dernier rang de la société. Mais quan la cloche a sonné, rien ne les retient plus, il disent de gros mots sur eux et sur leur maman l ils se font cracher le sang pour un oui ou un non on n'est jamais sûr de ne pas recevoir un mauvail
LE MIRA< : l R ICE 00
coz//j </m défigure. Ils aiment beaucoup jouen les vieux boutons d'habits qu'ils mettent dans leur bouche et se vendent les uns aux autres pour s'acheter crayon, plumes, papier, et c'est là qu'on s'aperçoit à quel point les petits noirs sont vraiment nés voleurs! Quelquefois j'en vois, qui arrivent, en classe, ayant réussi à enlever sur leurs parcours, dans les boutiques de Chinois, des bonbons de coco, de petites glaces, des boîtes de e et des paquets de cordons de souliers... Qu'est-ce que vous auriez fait, chère madame 7, si au lieu d'obéir à mes tantes j'étais au chez vous en laissant croire que j'allais chez les Frères?... Vous apprenez bien aux enfants, chère madame Cébert: on sent de jour en jour, quand on vous obéit, qu'on profite! Vous pouvez dire de ma part à mes camarades qui ne profitent pas de leur école qu'ils ont grandement tort et que je voudrais bien échanger avec eux: ils ne savent pas, comme moi, apprécier ce qu'ils ont, parce que leurs père et mère sont encore vivants.
Je n'aime pas le contact des petits noirs; Us puent Vhuile de pistache et de coco mais je ne les méprise pas parce que ce sont des enfants comme moi, après tout, et j'ai bien réfléchi: je n'ai pas honte d'aller à l'école des Frères, mais je suis chagrin parce qu'en me donnant seulement une instruction élémentaire, on me force à me rabaisser. Eux, en venant à l'école, montent, tandis que moi je redescends! Et à mesure que je grandirai, cela ne fera qu'empirer. Mais je relirai tous les livres de votre école. Je vais vendre chez les Chinois toutes les vieilles bouteilles du godon et avec l'argent j'achèterai les livres des cours supérieurs. Si je m'aide, quelqu'un peut-être un jour me tendra la main. Oh! madame Cébert, pardon de vous envoyer à lire ma confession d'enfant : pour me rassurer je me dis que vous n'avez plus à corriger mes narra-
tions. Cela me fait beaucoup de bien de lier correspondance avec vous, parce qu'en vous écrivant j'entends ce que vous répondez et j'ai la bonne impression que vous vous occupez encore de moi.
Celui qui n'est plus votre petit élève, mais qui vous sera toujours reconnaissant :
Alexis Balzamet, élève des Frères.
— Holà, petit monstre! vous travaillez en cachette de moi!
— Ah! nénaine 1 Aglaé! — dit Alexis en fermant son atlas.
— Oui, c'est Nénaine! — cria la jeune mulâtresse en venant, devant lui, sourire de ses grandes prunelles, noires de malice dans son visage couleur d'ananas.
Elle savait que, quoique fille d'une négresse, elle était jolie, et elle aimait à agiter devant les gens, en bavardant, sa figure ovale comme celle d'une blanche.
— Regardez-moi ça! ajouta-t-elle de sa voix qui chantait toujours pour les emplacements voisins. — Ça n'arrête pas d'apprendre!... Vous croyez que le cœur de votre nénaine sera au bal quand vous aurez gagné la maladie à moudre votre tête sur les livres? N'oubliez pas que j'ai juré au lit de mort de votre maman de veiller sur vous comme sur mon propre garçon! »
Et jetant un coup d'œil sur l'atlas d'Alexis :
— Ça doit être bon tout de même, — demandât-elle, — de pouvoir écrire à son contentement?... »
Le grand chagrin d'Aglaé était de n'avoir pu suivre l'école gratuite des sœurs. Recueillie dès " bas âge par la mère d'Alexis, elle avait co
i Nénaine : Bonne d'enfant.
mencé dès dix ans à répondre par ses services — elle faisait chambres, cuisine, commissions, lavage, repassage, — aux bons soins, presque maternels, de la « Petite madame Balzamet ». Se sachant un arrière-grand-père européen, fière d'avoir partagé la misère d'une blanche veuve, elle se serait crue, dans la joie de ses vingt ans, presque une demoiselle de la société si elle avait su manier la plume.
— Voilà ce que j'ai apporté pour ma marmaille! cria-t-elle encore plus haut, comme en une pressante crise de tendresse. — Voilà un peu de manioc au sirop! Mangez à cette heure devant moi! Votre nénaine nage dans la joie quand elle peut vous apporter une douceur! Laissez vos deux chipèques1 de tantines lécher toutes seules leurs friandises!...
— Nénaine, — déclara Alexis, — vous verrez comme moi aussi je saurai être bon pour vous!... Quand je serai grand, si j'arrive à quelque chose de propre, vous habiterez dans ma case et c'est vous qui surveillerez le train du ménage!...
— Ah! s'il plaît à Dieu! — lança Aglaé de sa voix argentine qui, même aux exclamations de mélancolie, était toujours alerte. Elle gardait les yeux tournés vers le ciel qui brillait partout, comme des papillons bleus, à travers les feuillages noirs des jamalacks; puis elle s'éloigna vers la salle à manger, chantonnant :
Tu m'as dit de croire à ton amour!
d'une voix plaintive qu'elle savait affaiblir à mesure qu'elle approchait de la maison des deux vieilles filles...
« Tiens, se dit Alexis, Nénaine a l'air triste et cependant elle a piqué en passant une fleur de grenade dans ses cheveux!... »
l Sorte de mante religieuse.
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