‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 8 sur 35 · LA VENTE · texte numérisé non relu

LA VENTE

La pendule venait de compter sept heures comme, une à une, sept petites pièces d'or sur le marbre de la console. Zoé et Zélie s'exaspéraient qu'Alexis ne fût pas encore descendu!... Comme il s'était laissé déchirer le canotier par un chenapan de l'école, il avait osé leur en réclamer un neuf... Elles lui avaient déniché un casque en alpaga gris qui avait coiffé Médéric enfant. Seulement, comme il était un peu défraîchi, elles avaient eu l'attention de le teindre à l'encre noire. Le visage enflammé, sans les remercier, il l'avait saisi et grimpé quatre à quatre dans sa chambre!... Un quart d'heure après elles l'y entendaient encore rager, donner des coups de poing sur la cloison!

Enfant mal élevé et colère! D'ailleurs, dans la famille tous les hommes étaient emportés ! A travers les histoires contées par leur mère, ils apparaissaient constamment furieux contre les noirs, prêts à les battre, les tuant parfois de coups de pied au ventre, irrités par la chaleur et par les versatilités de la nature tropicale qui, coup sur

coup, détruit les récoltes. Quand leur père vivait, la maison retentissait de scènes qui éclataient comme des orages; puis son visage redevenait aimable, il les appelait avec tendresse, leur faisait manger devant lui des assiettées de confitures, et il regardait la campagne en sifflant. Leur mère disait plus tard que ses cheveux en avaient blanchi...

En camisole de dentelle crème, la tresse de nuit sur le dos et deux cordons bleus sur les hanches, tante Zoé s'avança par le vestibule et, prudemment, pour voir si personne dans la rue ne passait, écarta les rideaux... Eviter le regard des curieux sur leur chair de vierges était une des plus fixes préoccupations des deux célibataires : elles disaient n'avoir jamais voulu voyager pour ne pas coucher dans des draps qui auraient pu toucher le corps d'un homme! Et tante Zoé, comme chaque matin, alla faire l'inspection de la façade.

Sous les touffes violettes de vieux-garçons, le long de la grille, le soleil brillait sur quelque chose de blanc. C'était un paquet. Le papier déficelé, Zoé distingua deux verres à toilette, bleu et rose, une brosse à dents et une botte de poudre parfumée... Des marchandises recelées, déposées là par quelqu'un qui n'avait pu venir les reprendre?... Ou un signal entre voleurs qui s'indiquaient pour le soir suivant la maison Balzamet?... C'était précisément une de ces semaines où les vols, sautant par-dessus les murs, se suivaient de cour en cour.

— Alexis! — commanda froidement Zoé en l'entendant descendre, quatre à quatre, l'escalier, au risque de faire tomber le lustre. — Rendezmoi, je vous prie, le service d'aller ramasser immédiatement ces bien drôles d'objets et de les jeter ostensiblement au milieu de la rue!...

— Pas le temps! Ce matin, la Vente! Gardez pour vous ces vieilleries ! »

Interdite, Zoé pinça ses lèvres; et, par habitude de penser à voix basse l'une pour l'autre :

— Cet enfant, — prononça-t-elle, — devient aussi insolent que la valetaille. »

Elle vit un jeune mulâtre rejoindre Alexis au réverbère et l'entraîner par le bras.

— Mon Dieu! A force de frayer avec la bassecour des domestiques, à qui il doit raconter tout ce qui se passe dans la maison, ce vaurien sera cause qu'un jour les voleurs feront une descente dans la case et nous laisseront sur la paille... s'ils ne commettent pas un crime sur nos personnes!... »

Dès les premiers jours, Alexis avait entendu les élèves des Frères diviser le temps scolaire en « avant, après la Vente ». Frère Jérémie, quand il menaçait, déclarait : « Je vous donne rendezvous à la Vente ! »

Le jeudi, tout le monde avait remis aux Frères ses bons points et le samedi de la fête était arrivé. Pas de leçon ni de devoir! On était entré sans bruit dans la classe. Sur une longue table, comme sur un comptoir de magasin, s'alignaient des objets étiquetés. Le crâne chauve luisant ainsi qu'un pamplemousse rose sous la réverbération blanche du mur, le Frère Supérieur présidait au silence qu'imposait d'un coup le regard de ses yeux gris d'acier. Frère Jérémie debout, avec un sourire à surprise, appelait chaque élève et lui remettait ce que lui avait valu la monnaie de ses « exemptions ». Des enfants de charbonniers à Casabona revenaient, les yeux baissés sur la vitre bombée des médaillons où leur souriait de compassion la plus belle des blanches, le visage de la Vierge modelée dans le plâtre. Avec l'air de donner la communion à la sainte table, frère Jérémie distribuait à mesure des portraits

de Léon XTTT sous cadre de cuivre, du bienheureux La Salle sur tranches de peluche, des statuettes en biscuit de sant Vincent de Paul, des tableaux-bénitiers.

Cette propagande par l'image poursuit dans le logis et dans l'imagination idolâtre du noir l'action moralisatrice des cérémonies et des serinons de l'Eglise. Elle meuble de saintetés durables la case ou le garçon écrit ses devoirs sur un coin de la table à repasser, orne ces oratoires que la maman drape de dentelles comme le lit et que. les petites filles fleurissent d'ccillets éclos dans des marmites cassées. Premier de l'An du catholicisme colonial, la Vente enrichit la paillote des serviteurs de ces objets que les maisons de blancs se lèguent de génération en génération, comme des souvenirs de famille. Peut-être à cause de ces étrennes qui embellissent leur alcôve, les Frères comptent parmi les négresses autant de bigotes que les prêtres. Réservant à ceux-ci les chagrins distingués de l'âme, elles accourent confier aux chers Frères, comme à des vétérinaires de la vie terrestre, les embarras du ménage.

Dehors, à la porte de l'Institution, les mamans étaient venues attendre le résultat de la loterie, toutes bavardant, excitées de leurs souvenirs d'école et chacune prête par gaîté à se contenter de « son lot ».

En classe ou en cour, où les blancs de la ville ne le voyaient pas, Alexis se sentait tranquille. Dans la rue, par pudeur devant la société, il souffrait, il marchait vite, il s'esquivait...

— Préférences et injustices! — sifila-t-on derrière lui.

Alexis se retourna : — il avait remporté un crucifix et vit Ange Zéline, le bâtard, qui grima-

Sait gris, n'ayant gagné qu'une image d'enfant ésus. Alexis cracha.

A peine s'était-il avancé, un galet sonna sur

son casque, puis vite un autre! Il fit face. Trois, quatre petits noirs se dressaient à côté de Zéline, ameutés par lui, posant sur le trottoir leurs livres ficelés pour mieux le lapider. D'autres accouraient, serrant du ceinturon leurs pantalons toujours prêts à tomber, les feutres fripés sur le front. Se balaneant\dans leurs costumes rapiécés de carrés sombres, u grands cris ils insultèrent son chapeau.

— ■ Carapace de tortue... coco de Seycheîîes! bidon-cabinet!... »

Dédaigneusement, il leur tourna le dos.

— La cloche! allons sonner la cloche! » Aussitôt une tape s'abattit sur sa nuque, deux,

trois, sans qu'il pût faire volte-face : ils voulaient lui enfoncer le casque jusqu'au cou pour l'aveugler. -Son cœur claquait à rompre. Des coups de poing dans le dos, des ruades..., ils n'osèrent pas le gifler... Il n'eut que le temps de s'appliquer au mur : les galets à nouveau retentirent sur sa tête qu'il inclina pour n'er^ point recevoir sur les dents. Des mottes de terre s'y écrasèrent.

— Cacatois blanc, cacatois!

— Je porte mon nom! — commanda-t-il de toute sa force, — je ne veux pas de surnom!

— Àh! ti tires ton français? A cause ti tires pas aussi ton soulier? Tu vas voir comme nous allons faire manger à toi la boue.

— Des nègres sales... des nègres saies! — jetait sourdement Alexis.

Il bouillonnait, se raidissait pour se tenir droit sous les projectiles... Il n'y avait pas deux ans, le Collège et l'Ecole des Frères, pour laver de vieilles querelles de classes, ensanglantaient les coins des rues de vraies batailles où de jeunes blancs, afin d'échapper aux morsures, devaient se cacher jusque dans la boue, sous les ponceaux!... Il percevait qu'il allait tomber en convulsion comme dans son enfance, quand il se sentit déli-

vré par un monsieur. Tl put soulever son casque : toute la racaille s'enfuyait.

Alors les pleurs ruisselèrent sur ses joues souillées de poussière.

Le monsieur s'en allait, chassant devant lui, avec son parapluie, les dernières bandes.

Elles lançaient de loin : « Cacatois!... » Plus que tout, le sobriquet l'humiliait I II avait une peur atroce du surnom, qui diminue et déconsidère pour la vie, du ridicule. L'enfant ne veut pas qu'on rie de lui : il a l'instinct qu'il doit essayer d'être admiré plutôt que bouffonne. Il entend qu'on le respecte, parce qu'il a besoin de n'avoir que confiance en lui-même, pour s'élever! Cette susceptibilité attentive, c'est déjà le point d'honneur de la race.

Son cœur battait à coups précipités; mais, quand il arriva près de la maison des Balzamet, il recouvra la force de courir!

Au galop, il franchit le barreau, la véranda et dans le corridor s'arrêta devant ses tantes qui arrivaient au bruit.

Il prit son casque cabossé et terreux, de toute sa violence le jeta contre la glace...

— Voilà! — jura-t-il, pour vous apprendre à ne pas me faire respecter par les noirs!... »

Elles mordirent leurs bouches.

« Je sais bien, après tout, que tonton Médéric a laissé de l'argent pour moi!...

— Qui vous a insinué cela?

— Ça ne vous regarde pas!

— C'est votre Nénaine...? — siffla froidement Zélie : — elle sera chassée!...

— C'est toute la ville! C'est les petits noirs! Et Mme Cébert dit à qui veut l'entendre que vous aurez des comptes à me rendre plus tard!... »

Il ne voulut pas venir à table. — Dans son lit,

il grelottait de fièvre. Puis l'envie de boire froid le tortura jusqu'au délire :

— Je vous demande pardon! — criait-il à travers la cloison, — mais donnez-moi au moins un iphon d'eau de Seltz à sucer! »

Il redemandait, suppliait!... Les tantes avaient expressément défendu à Nénaine de bouger ; immobile, de ses yeux humides, celle-ci implorait Zoé et Zélie qui, à plus lentes gorgées que de coutume, avalaient leur café. A la un, elle n'y put fenir, courut à la pharmacie, et, entrée sans Tapage dans la chambre d'Alexis, posa le siphon /pntre ses mains brûlantes : il était tout embué, il sortait de la glacière ï

Ramin le Danseur

Un trois-màts russe, le Nijni-Novgorod, en route pour l'Australie, s'était fait remorquer dans le port. Depuis quelques jours les matelots descendaient à terre. La population entière s'ébahissait devant ces hommes du Nord. Grands et musclés tels que des géants, ils regardaient tout, en souriant comme des enfants. Arrêtés au coin des rues, ils essayaient de causer avec les mulâtresses en blouse qui bondissaient des cours pour les contempler. Mais, ne comprenant pas la langue de ces Européens aussi baroque que du chinois, elles s'esclaffaient en examinant leurs petits yeux couleur de savon gris. Alors eux, soulevant leurs rouges épaules décolletées, le poignard au ceinturon par derrière, le béret blanc oscillant comme une bouée, repartaient vers le bout du quartier. A six heures, ils rentraient à bord : la hauteur des palmiers-colonnes dans les parterres les faisait stopper d'admiration, et leurs mains, lourdement, balançaient des cannes à sucre, des grappes de letchys dans leurs feuillages et des cages rouges de bengalis. Dans les misérables cantines du boulevard La Bour-

donnais ils chantaient, s'entonnaient, trépignaient à l'accordéon jusqu'à minuit. Un soir ils voulurent craquer l'allumette dans la chevelure des mulâtresses qu'ils avaient inondées de rhum : des noirs des Marines levèrent la matraque; ils attaquèrent à coups de poignard! Le navire dut prendre le large.

Pour assister au départ du voilier, Alexis descendait au port.

— Oh! petit garçon! vous passez hien fier à cette heure? »

Ramin, le Malabare, qui lui faisait matin et soir un salam gentil quand il allait en classe, sifflait, posté sur son perron. Le paliacate pourpre autour de la tête, les yeux vifs comme l'argent dans son visage brun, il frottait au tripoli une tiare qui prenait au soleil l'éclat du cuivre.

Dans un pavillon d'un vieux jaune gingembre, juste en face du Tribunal, Ramin tenait salon de coiffure; un grand tamarinier saupoudrait de folioles vertes son toit qu'un cocotier, aux soubresauts du vent, balayait de ses palmes...

— Venez! — dit Ramin, — que je coupe un peu votre tignasse qui est grande comme des cheveux de Yang.

— Par économie, — répondit Alexis, — elles ne me donnent de l'argent pour ça que tous les trois mois!... Et elles ont essayé d'abord de me faire elles-mêmes des chemins de rat dans la tête!... Je vais vous payer un jour, Ramin!

— Ah! non, alors! petit monsieur Alexis, c'est pour mon plaisir et mon honneur! »

Alexis s'assit dans le fauteuil. Et déjà Ramin, agitant avec pétulance ses ciseaux, les faisait sonner pour la rue comme les oiseaux chantent, afin d'exprimer à tout le monde sa joie fringante de vivre.

Fils d'un simple engagé des Sucreries, Ramin n'avait pu encore s'habituer à l'idée que luimême taillait les cheveux du curé, du président du tribunal, de la plupart des fonctionnaires. Par ses laçons de passer la main sur le crâne de a

s blancs pour prêter forme à leur coiffure, avec le don d'ensorcellement des doigts indiens, il savait leur faire sentir en même temps, comme un magique fluide, son attachement et sa vantardise. La certitude qu'il laissait les messieurs enchantés de lui, lui étourdissait la tête de reconnaissance au point qu'il vivait devant sa glace, en chantant, sifflant, riant à tous, emporté du désir de plaire toujours davantage, comme ces Hindous qui, en dansant devant leur dieu, ne savent plus s'arrêter.

— Vous savez, — dit Ramin, — à cause vos tantines sont vilaines pour vous?... Parce qu'elles ne peuvent pas croire que, joli comme ça, vous êtes de leur famille... Depuis tout à l'heure, je ne cause pas, je regarde votre figure. »

Le visage d'Alexis se reflétait dans la glace avec cette fixité mélancolique que l'on met à deviner son avenir d'homme sur ses traits d'enfant... Ses grands-parents étaient d'Arles; mais la carnation européenne tempère moeileusement sa richesse aux colonies : un sang moins pourpré que celui des Méridionaux rosissait les joues d'Alexis dont la blancheur chatoyait de lueurs d'ambre... Toute la chaleur et l'enthousiasme qui éclatent des prunelles provençales, des lèvres vives, et s'enivrent à fleur de chair, s'étaient comme lentement résorbées sous un charme de pudeur qui, chez l'enfant, annonçait déjà l'expérience de la sensibilité... Sur ces physionomies de jeunes Français d'outre-mer qui rappellent avec plus de tendresse languissante le type de la race telle qu'elle se conserve dans la première patrie, il s'accomplit dans la distinction une étrange et rare beauté d'exil.

— Ramin, — demanda Alexis pour dissiper le silence, — est-il vrai que votre femme Çarana n'est pas à vous et que vous l'avez volée à un Malabare des Casernes? Vous n'avez pas peur de la vengeance?-»

Ramin suspendit un instant le bruit de ses ciseaux. Il se savait d'une race dolente, mais que la protection de la Justice française rend fanfaronne.

— Bah ! Ramin bécote la veine ! — déclara-t-il. Il serra de plaisir son éeharpe écarlate autour

de sa taille, et, regardant Alexis de ses prunelles aimantées : — Sans manquer ! c'est votre gentille Nénaine qui vous a raconté ça... Est-ce qu'elle parle souvent de moi?

— Oh! Nénaine est un moulin : elle parle de tout le monde! »

Il sourit comme s'il comprenait qu'Alexis se refusait à servir ses amours. Puis, pour s'expliquer :

— A vrai dire, — reprit-il, — Çarana n'a jamais rempli mon cœur. J'étais faible : cette grosse femme-là me chatouillait tout le temps de compliments : je l'ai laissée descendre dans ma case; son mari là-haut la rinçait de coups!... Mais Çarana commence à prendre trop de place dans le lit, et elle boit comme une dame-jeanneî... Qui sait, bientôt peut-être elle retournera à son premier mari et alors, oh! là, seigneur^, Ramin passe libre comme un cabri!... »

Il venait de pomponner de poudre à la rose le visage d'Alexis.

C'était fini.

Cependant Ramin reprit vite, avec sa façon mielleuse d'improviser des litanies sur ce qu'il aimait :

— Elle est jolie, cette Nénaine-là!

« Elle cause avec les yeux!...

« Il aura de la chance celui qui va la mener dans sa case!

Le miracle dk ta tiACE 83

« J'ai parie dans mon cœur d'épouser Nénaine. Sinon, moi, Kamin, je coupe mon cou avec un rasoir!... »

Mais, leste, il avait sauté dans la chambre voisine. 11 revint. Il avait endossé une de ces lourdes armures de parade sous lesquelles les Indiens figurent aux cérémonies du Temple.

— Oh! là! mon z'enfant! préviens votre Nénaine que c'est Ramin qui cette année danse devant le Bon Dieu! — Et il commença de tourner.

Du diadème incrusté d'or qui pétillait sur sa tête, de grandes tresses de laque rouge bétel retombaient avec un bruit de chapelet en bois sur ses reins glissants. Il s'était mis à chantonner. Ses mains, palpitant à travers les pendeloques, les {faisaient sonner comme des crotales. Brusquement, battant le parquet de ses pieds nus, il s'arrêta. Tout son vêtement de mica autour de lui s'arrondit en cloche. Il plia en l'air un genou, ouvrit comme un livre sa main gauche au-dessus de son diadème, et, le coude aigu, debout dans la pose d'une statue de pagode; il rit de son collier de dents claires, dans la glace, au petit blanc qui souriait à son bonheur d'Indien.

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