‹ Le Miracle de saint NicolasChapitre 19 sur 36 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Doivent-ils aller à la mort ?

Le plus vieux des trois est si jeune !

CAGNARD

Et moi, je suis las de mon jeûne.

Las de souffrir et d'endurer,

Et cela ne peut pas durer.

Ne veux-tu pas que chacun meure?

C'est la règle : Qu'importe l'heure,

Pourvu qu'on ait vécu gaiement?

LA CACNARDE.

Vois comme ils dorment gentiment, Leurs chevelures confondues !

On dirait des brebis perdues.

Comme ils se tiennent embrassés, Qu'ils sont mignons!

CAGNARD

Assez, assez.

LA CACNARDE.

Toute leur âme s'abandonne.

<jO LE MIRACLE DE SAINT NICOLAS

CAGNARD

Puisqu'ils aiment tant la madone, Ils iront droit en Paradis.

Assez, te dis-je.

LA CAGNARDE.

Et moi, je dis Que c'est péché.

CAGNARD

Non, c'est justice.

Faut-il toujours que je pâtisse Pour engraisser quelque paillard?

Ces enfants ont volé ma part, J'ai bien le droit de la reprendre.

Femme, ôte-toi ; c'est trop attendre.

LA CAGNARDE.

Mais, si l'on sait...

CAGNARD

Pas de témoin.

LA CAGNARDE.

Et Dieu, mon homme?

CAGNARD

11 est si loin !

LA CAGNARDE.

Ah ! du moins, permets que je sorte.

CAGNARD

C'est bien fait aux gens de ta sorte.

Va-t'en dire un Miserere, Tandis que je besognerai.

// aiguise sa hachette.

A nous deux, ma petite hache ; Quand nous allions bûcheronnant, Tu n'as jamais vu, que je sache, Bois si feuillu que maintenant.

Laisse en paix le chêne et le hêtre, Pour aujourd'hui fais grâce au loup C'est la race de notre maître Qu'il faut abattre d'un seul coup.

A mort, à mort.

// se précipite sur les enfants endormis et les frappe.

PREMIER ENFANT

Adieu, ma mère, adieu, mon père.

Nous ne vous verrons plus jamais.

DEUXIÈME ENFANT

Combien je plains ceux que j'aimais !

TROISIÈME ENFANT

Tout mon cœur à vous désormais, Douce Marie en qui j'espère.

Ils meurent.

la cagnarde, rentrant, la face décomposée.

Ces cris ! Mon Dieu, je suis folle à moitié. C'est bien raison qu'on se lamente.

Tant de jeunesse et si charmante !

Ah ! chien maudit, cœur sans pitié!

CAGNARD

Eh bien, après, la belle affaire !

Vieille corneille, à quoi bon croasser?

Mais diable, ces marmots vont bien m'embarrasser. Dis-moi donc ce que j'en vais faire?

LA CAGNARDE.

La pâleur de la mort est déjà sur leur front. C'étaient de beaux enfants, leurs mères pleureront.

CAGNARD

S'il venait par hasard des hommes de police, Où les mettre ? — Ah ! dans le saloir ; Nul, à coup sûr, n'v viendra voir.

Je fais un pied de nez à toute la justice.

LA CAGNARDE.

Le cadet n'avait pas huit ans.

Il était si blond et si rose Qu'on eût dit un bouton de rose Sur l'épine verte au printemps.

CAGNARD

En poche une toupie, un livre, des pois chiches. Tudieu, je les croyais plus riches Et c'est moi qui suis le vole.

Leurs jolis yeux brillaient comme un ciel étoile. Ils avaient l'air si doux, des façons de pucelle.

CAGNARD

Et pas grand'chose en l'escarcelle ; Le monde devient si trompeur.

A qui donc se fier ? Vraiment cela fait peur !

LA CAGNARDE.

Ah ! tais-toi. N'as-tu pas de honte?

Tu ferais mieux de te cacher.

CAGNARD

Femme, tout doux : N'allons pas nous fâcher. Si nous faisons bien notre compte, N'as-tu rien à te reprocher ?

LA CAGNARDE.

Et quoi, méchant?

CAGNARD

C'est vrai, j'ai fait une sottise.

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