‹ Le Miracle et la critique historique [microform]Chapitre 10 sur 17 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

LA CRITIQUE REELLE (Suite)

2° La critique d'exactitude.

Il ne suffît pas d'être assuré qu'un historien n'avait pas de raisons de nous tromper. Il faut encore vérifier l'exactitude de ses diverses affirmations. Lorsqu'un témoin nous rapporte sincèrement un fait, il peut cependant nous induire en erreur s'il a été victime d'une imposture ou d'une apparence. Cette possibilité de fraude ou d'illusion semble d'ailleurs s accroître lorsqu'il s'agit du miracle. Nous sommes, par suite, conduit à nous poser une question préliminaire. Les faits miraculeux qui nous ont été rapportés sont-ils recevables, si tous ceux que nous pouvons étudier de près s^expliquent par une crédulité que Ton a

abusée, lorsqu'elle ne s'est point elle-même abusée?

« Une règle absolue de la critique, écrivait Renan, c'est de ne pas donner place, dans des récits historiques, à des circonstances miraculeuses. Cela n'est pas la conséquence d'un système métaphysique. C'est tout simplem^ent un fait d'observation. On n'a jamais constaté de faits de ce genre. Tous les faits prétendus miraculeux qii on peut étudier de près se résolvent en illusion ou en imposture. Si un seul miracle était prouvé, on ne pourrait rejeter en bloc tous ceux des anciennes histoires ; car, en admettant qu'un grand nombre de ces derniers fussent faux, on pourrait croire que certains sont vrais. Mais, il n'en est pas ainsi. Tous les miracles discutables s'évanouissent. N'est-on pas autorisé à conclure de là que les miracles qui sont éloignés de nous par des siècles, et sur lesquels il n'y a pas moyen d'établir de débat contradictoire sont aussi sans réalité?

En d'autres termes, il n'y a de miracle que quand on y croit, ce qui fait le miracle c'est la foi. Le catholicisme, qui prétend que la force miraculeuse n'est pas encore éteinte dans son sein, subit lui-même l'influence de cette loi. Les miracles qu'il prétend faire ne se passent pas dans les endroits oti il faudrait. Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne point s'en servir au grand jour? Un miracle

à Paris, devant des savants compétents mettrait fin à tant de doutes I Mais hélas ! voilà ce qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le public qu'il' faudrait convertir, je veux dire devant les incrédules. La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle ne s'est produit devant ceux qui auraient pu le discuter et le critiquer. Il n'y a pas à cela une seule exception, Cicéron Ta dit avec son bon sens et sa finesse ordinaires : « Depuis quand cette force secrète a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis ,que les hommes sont devenus moins crédules (1). « ... Le miracle n'est pas l'inexpliqué : c'est une dérogation formelle au nom d'une volonté particulière à des lois connues. Ce que nous nions ce sont des interventions particulières, comme celle d'un horloger qui aurait fait une horloge fort belle, il est vrai, à laquelle cependant il serait obligé de temps en temps de mettre la main pour suppléer à l'insuffisance des rouages. Que Dieu soit en toute chose, c'est justement notre théorie ; nous disons seulement qu'aucune intervention particulière d'une force surnaturelle n'a été constatée. Nous nions la réalité du surnaturel particulier jusqu'à ce qu'on nous ait apporté un fait de ce genre démontré (2).

(1) De Divinatione, ii, 57.

(2) E. Renan, Les Apôtres^ Paris,in-8o,p.xLiii-iLVii,

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Partant de ces principes fondés, dit-il, sur l'observation, Renan s'efforce de réduire les miracles du Nouveau Testament à ce que peut en supporter un cerveau moderne : « il cherche à les expliquer, à les ramener à des légendes (1) ».

« Ce n^est pas, dit-il, mutiler les faits au nom de la théorie ; c'est partir de l'observation même des faits... Aucun miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut une grande précaution et une longue habitude des recherches scientifique. De nos jours n'a-ton pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux, attestés par des petites villes tout entières, sont devenus, grâce à une enquête plus sévère, des faits condamnables (2). Puisqu'il est avéré qu'aucun miracle contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions populaires, nous offriraient égale-

(1) Vie de Jésus, Paris, 1867, in-8°, Introduction,

p. XGV.

(2) Gazette des tribunaux, 10 septembre et 11 novembre 1851 ; 28 mai 1857.

ment, s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur part d'illusion (1).

Gela va loin, cela revient à dire : nous avons étudié de près un certain nombre de faits réputés miraculeux et nous n'avons jamais découvert que l'imposture ou l'illusion ; donc tous les faits analogues se résolvent de même. On manque ainsi gravement à la quatrième règle de méthode que s'était imposée Descartes : Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. Ce que Renan appelle un fait d'observation est le résultat d'une observation incomplète. Nous avons vu, en effet, que certains faits rapportés jadis comme miraculeux pouvaient se réduire simplement à l'inexpliqué. Les guérisons opérées jadis au tombeau de saint Louis, les guérisons qui se produisent aujourd'hui à Lourdes ne pourraient être traitées en bloc d'illusion ou d'imposture. On voyait jadis des impostures dans Tanesthésie des possédés ; on eût volontiers comparé les faits de ce genre à certains tours

(1) Vie de JésuSf Paris, 1867, in-S», Introduction,

p. XGY-XCVI.

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de bateleurs piétinant des fers rouges ou mangeant des étoupes enflammées. Jusqu'à ces dernières années on traitait volontiers d'illusions dues à des hallucinations, les cas de lévitation que relate la vie de saints personnages. On tend aujourd'hui à les recevoir pour vrais et Ton s'efforce d'en donner l'explication. Un prêtre, dans une thèse sur le miracle, les a présentés comme des faits extraordinaires mais conformes aux lois de la nature.

L''observation sur laquelle prétend s'appuyer Renan n'est donc pas exhaustive et son raisonnement est par suite insuffisant. Mais, chose curieuse, les défenseurs des miracles n'ont pas manqué d'en prendre le contrepied sans se douter qu'ils retombaient dans un autre sophisme. On ne le formule pas d'une façon abstraite, il apparaîtrait trop évidemment tel, il s'étale cependant audacieusement dans la défense du fait de la résurrection de Jésus.

La résurrection du Christ, dit-on, est véritable à moins qu'elle ne soit illusion ou imposture. On montre assez facilement que les apôtres ont dû être sincères ; mais cela fait, la difficulté commence. Il faut choisir entre la réalité et l'illusion.

Gomme on ne peut donner une rigou-

reuse démonstration historique de ce miracle éclatant, on en est arrivé à écrire :

« Si la résurrection du Christ est une illusion, la persistance de cette illusion est unique dans l'histoire, et elle-même est un miracle (1). »

Le sophisme est évident. La propagation du christianisme n'est pas plus miraculeuse dans un cas que dans l'autre puisque, dans les deux hypothèses, les apôtres croyaient à cette réalité. D'autres fois, le sophisme ne s'étale point avec cette simplicité, il s'enveloppe. On écrit: Le succès deTEvangile et le développement de l'Eglise est un miracle qui dépasse tous les autres si le Christ n'est pas ressuscité. Cependant, encore une fois, ne suffit-il pas ^que les Apôtres aient cru? Et la foi sincère n'est-elle pas contagieuse?

Pour juger sainement de l'exactitude des affirmations de miracles, choisir entre la réalité, Timpostureet l'illusion, il faut se reporter aux temps où ces sortes de faits se seraient produits. Lorsqu'on des temps ordinaires et dans des conditions vraiment

(1) L. DE Gerdtell, Les miracles du Nouveau Testament sont-ils suffisamment documentés ? Lausanne, Paris, 1906, in-8% p. 40.

ment quelconques il y a beaucoup à parier pour la fausseté des prodiges que Ton nous rapporte, il n'en est pas de même dans les temps de grande fermentation religieuse ou s'il s'agit de milieux mystiques comme les écoles de prophètes chez les juifs, les monastères chrétiens, les pèlerinages aux sanctuaires, de toutes les religions et de tous lestemps.

Sans nous arrêter à ces derniers cas, il nous faut insister sur ce que nous avons appelé les temps de grande fermentation religieuse. Ge sont des moments propices aux impostures et aux illusions ; mais ils ne le sont pas moins aux épidémies mystiques de foi, d'apostolat, de prière et d'extase.

Ge sont généralement des époques désolées où régnent la misère et la tyrannie ; le malheur des temps prépare alors les peuples à de vastes et chimériques espoirs; les homes de la crédulité reculentavec celles de l'humiliation et de la douleur. 11 est trop facile, hélas I en de semblables conjonctures, d'abuser la faible et dolente humanité.

L'histoire du Moyen Age, soit après l'invasion des Normands, soit après l'interminable guerre anglaise, est des plus fertiles en impostures, faux actes, faux serments,

fausses histoires, fausses chartes, faux miracles. Et cela s'explique par de longues années, infertiles en terrestre bonheur.

L'hypocrisie alors triomphe, s'étale et gouverne. Cependant la guerre de Cent ans avait fait fleurir une figure incomparable :

Jeanned'Arc^ messie patriotique absolument pur et désintéressé. En face d'un Pierre Gauchon et des ministres qui signèrent sa mort, la Pucelle, cette faible fille des champs inspirée par la voix de ses saintes ou les cris de son cœur, trouve des traits d'une si sublime simplicité que dans ses réponses nous sentons passer Dieu.

Lorsque Ton parle des miracles du christianisme, on néglige trop volontiers de rappeler les circonstances troublées dans lesquelles il naquit. Les Juifs, réduits en esclavage par les Césars romains, étaient dans l'attente poignante d'un Sauveur. Anxieux, ils interrogeaient tous les horizons de l'espoir. Ils espéraient un messie guerrier envoyé par lahvé et chargé par lui d'expulser l'étranger. Ce fut Jésus qui vint. Il n'apportait point le glaive attendu ; mais il savait que la fin de ce monde de rapines et de conquêtes était proche. Il annonçait la fin des royautés terrestres, l'avènement du royaume de Dieu. Les plus désespérés, ceux

qui avaient renoncé à tout espoir de délivrance, se rattachèrent à cet ultime espoir et FEglise naquit. Tout cela ne se fit point sans miracles ni prodiges et ceuxquine comprendront point qu'il y eut autre chose que des illusions et des prestiges dans ce remuement d'âmes, dans ce mouvement d'un peuple qui désespérait vers la céleste et définitive espérance, ceux-là feront bien de renoncer à comprendre quoi que ce soit à de telles floraisons.

Est-ce à dire que nous devons accepter tous les faits miraculeux rapportés dans les Evangiles sans les soumettre aux règles de la critique d'exactitude ? Il n'en est rien, mais il faut le faire sans préjugés d'aucune sorte.

Les rédacteurs des Evangiles semblent avoir été sincères ; mais ils ont pu s'abuser et voir des miracles où il n'y avait que des manifestations rares, dues à l'influence d'une foi religieuse et d'un entraînement mystique qui, en dominant l'âme et l'esprit, les rendaient moins susceptibles de critique et les inclinait trop à prendre leurs désirs pour des réalités. Au reste, aucun des quatre Evangiles ne fut rédigé par un témoin immédiat.

L'exactitude historique n'est pas ce qu'un

vain peuple pense, c'est chose rare. Noiiibre d'hommes instruits et intelligents, même parmi ceux qui se sont adonnés à l'histoire, travaillent mal :

a Leurs catalogues, leurs éditions, leurs registres, leurs monographies fourmillent d'imperfections et n'inspirent point de sécurité : quoi qu'ils fassent, ils n'arrivent jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de correction honorable. Ils sont atteints de la a maladie de Tinexactitude », dont l'historien anglais Froude présente un cas très célèbre, vraiment typique. J. -A .Froude était un écrivain très bien doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût| entaché d'erreur; on a dit de lui qu'il éldât constitutionnally inaccurate. Par exemple, il avait visité la ville d'Adélaïde, en Australie : « Je vis, dit-il, à nos pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150.000 habitants dont pas un n'a jamais connu, et ne connaîtra jamais, la moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par jour » ; or, Adélaïde est bâtie sur une hauteur ; aucune rivière ne la traverse ; sa population ne dépassait pas 25.000 âmes et elle souffrait d'une famine à l'époque oti M. Froude la visita. Ainsi de suite. M. Froude reconnaissait parfaitement TuttUté de la critique et il a même été un des premiers à fonder en Angleterre l'étude

de Thistoire sur celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la puriflcation des textes : au contraire, il les abîmait, involontairement, en y touchant (1). »

M. Langlois conseille aux gens atteints de cette sorte de daltonisme mental ou maladie de Froude de ne point exercer la profession d'érudit. Mais quand nous ne connaissons un fait que par un seul témoignage, qui nous dit que nous avons affaire à un témoignage exact ? Il y a, d'autre part, des maladies analogues qui déforment tout ce que regardent ceux qui en sont atteints. Ils rappellent les gens qui ont absorbé du semen contra et pour qui le monde entier apparaît coloré en vert. Les émotions religieuses produisent des intoxications de ce genre et créent une véritable maladie de Froude.

La simple foi même calme se fait volontiers illusion à elle-même, et elle est si peu exigeante en matière de preuves, qu'on pourrait se demander parfois jusqu'à quel point elle a souci de la vérité. Souvent elle se fait des preuves suivant son besoin et

(1) Langlois et Sbignobos, Introduction^ p. 101-102.

elle s'y repose avec autant d'assurance que si elle ne les avait pas elle-même créées. Nos évangélistes étaient des croyants absolus, qui n'écrivaient pas pour faire admettre aux autres certaines choses dont ils n'auraient pas été sûrs eux-mêmes ; cependant ils ont arrangé les récits de la passion et de la résurrection et à un tel point que la somme d'zVree/ n'est guère inférieure à ce qu'elle aurait pu être dans le cas de fausseté réfléchie et délibérée. La sincérité n'est pas d'abord entière, mais on a vite fait de passer outre aux objections de la raison :

cela dut être, donc cela fut; on le dit, et quand on Ta dit une fois, on le croit (1).

Si, d'autre part, les phénomènes dit miraculeux se sont produits au milieu d'une foule, il faut tenir compte des entraînements extraordinaires auxquels elles sont sujettes. « Il est à peu près impossible, au moins pratiquement, que les témoins se bornent à raconter sans interpréter. Tout langage implique interprétation. Percevoir, observer, c'est toujours construire une théorie. Au fond de ce qui à première vue semble donnée pure, l'analyse critique discerne sans

(1) A. LoisY, Etudes Bibliques. Introd. p. 54-56, et Autour d'un petit livre^ p. 40-45.

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peine Tinfluence des postulats plus ou moins inconscients, l'intervention déformes préconçues, mille jugements spontanés- D'instinct, l'homme explique à mesure qu'il enregistre et Texplication qu'il tente réagit sur l'enregistrement qu'il opère. En un mot, le fait brut est presque insaisissable au sens commun naïf (1). » C'est bien autre chose lorsque les cris delà foule, les mouvements de stupeur, d'admiration, de crainte, et d'exaltation créent une atmosphère affolante, désorientant l'attention en l'attirant simultanément dans vingt directions différentes. De cette tète blême au chapeau enfoncé, à cette face éclairée, les cheveux dressés sur le chef nu, l'œil va au « miracle », s'en détache, y revient ramené par quelque cri annonçant un détail inexact, et dans cette tourmente, personne ne sait plus au juste ce qu'il voit et cependant une fois le fait accompli, la foule a vu et raconte comme raconte la foule, La vision de chacun se complète alors inconsciemment et la vérité, dans sa précision scientifique tout au moins, devient inatteignable.

Malgré tout, ce sera avec la plus grande prudence qu'un historien rejettera le récit

(1) E. Le Roy, loc. oit.

d'un miracle s'il ne trouve point dans les textes eux-mêmes de raisons positives de le faire.

Sans doute les faits miraculeux qui résisteront à cette série d'analyses seront rares. Qu'importe? Solidement établis, ils se présenteront à l'historien comme des faits certains dont il lui faudra en conscience affirmer l'indiscutable réalité.

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