CHAPITRE VIII
DE l'utilisation DBS TBMOiaNAaES MIRACU- LEUX OU DE LEUR EXPOSITION HISTORIQUE ET CRITIQUE
Après avoir enfin éliminé les faux miracles, les illusions, les faux témoins, les mythes et les légendes, il reste à traiter le résidu historique de cette longue analyse.
Le critique est loin d'avoir achevé sa tâche. Il lui faut encore utiliser les faits désormais acquis et les faire entrer dans le cadre d'une histoire plus ou moins étendue. Une peut du moins se dispenser d'en donner une description sérieuse, je veux dire véritablement complète et scientifique.
C'est alors, avons-nous dit, que la part de l'art, du roman ou de la poésie risque de devenir tout à fait prépondérante. Or, c'est précisément ce qu'il faut éviter. Le critique digne de ce nom visera à l'exactitude, et
non pas à l'effet, il évitera la rhétorique chère aux prédicateurs de la foi ou de l'incrédulité qui ne manque point d'exagérer affirmations ou négations. Bien plus, il évitera de déformer les faits par un exposé tendancieux. Pour cela, il se défiera des inspirations de sa philosophie et de sa théologie personnelles. 11 peut choisir entre trois attitudes et de ce choix dépendra presque entièrement la rigueur de ces reconstructions.
U attitude théologique. — Les historiens qui adoptent cette première attitude peuvent appartenir à des camps philosophiques assez variés : thomisme, traditionalisme, fidéisme,immanentisme,etc., etc.; mais ils s'accordent tous en un point essentiel. La raison seule ou aidée par la tradition, la foi naturelle, l'action (1), peut connaître avec certitude les motifs de crédibilité de la révélation ; bien plus, les miracles et les prophéties sont des faits rapportés par Thistoire
(1) M. Blondel écrit : « Le principe de la synthèse n'est ni dans les faits seuls ni dans les idées seules, il est dans la Tradition qui résume en elle les données de l'histoire, l'effort de la raison et les expériences accumulées de l'action fidèle. » Histoire et dogme, p. 53, et encore : « L'essentielle vérité du catholicisme, c'est l'incarnation des idées dogmatiques dans les faits historiques. » ïbid., p. o7.
et sont par suite certains d'une certitude historique.
En réalité, une semblable doctrine est imposée à l'historien par ses convictions religieuses. Les miracles en tant que ce sont des faits relèvent de la critique historique. Celle-ci peut affirmer après examen des témoignages : ce fait s'est bien réellement produit, celui-là, non. Mais ce n'est plus le rôle de l'historien de décider si ce fait qui a paru jadis merveilleux, qui le paraît peut-être encore, est vraiment surnaturel.
Le miracle comme tel est en dehors des atteintes de l'histoire et ne relève point de ses méthodes.
Cependant l'historien, plié à l'attitude théologique, est incapable de dissocier les deux points de vue et dans la pratique il ne manquera point d'exposer le fait merveilleux en soulignant, en exagérant même tous les traits qui pourraient le faire paraître plus inexplicable et plus miraculeux. C'est l'apologétique et la théologie installées dans l'histoire et commandant en maîtresses dans un domaine où elles n'ont rien à faire.
Ne devinez-vous pas tout de suite les dangers d'une semblable attitude? Sous l'influence d'une telle discipline,on aboutit
a A LE MIRACLE ET LA CRiTlOUE HISTORIQUE
aux plus extraordinaires crédulités. N'estce point pour faire paraître plus grand le miracle de la propagation du christianisme que Ton voit les légendaires apostolicistes admettre des récits invraisemblables, emT plis de miracles empruntés ou inventés (1), que Ton étale et que Ton proclame comme un mendiant ses plaies.
Cette attitude mérite le nom d'hyperhistorique. Il y a en effet surcroît, et involontairement, en voulant faire saillir le miracle, on sera tenté d'y ajouter quelque chose qui, certes, pourra embellir le récit, provoquer Tétonnement et peut-être la foi des simples mais qui sera contraire à la vérité et pourra ruiner la foi des moins crédules.
Le P. de Smedt écrit : « Nous pourrions citer plus d'un exemple dans l'histoire ecclésiastique où des questions de faits ont été résolues a priori par l'application d'un principe de théologie plus ou moins certain. Rien de plus funeste à l'esprit critique que cette déplorable méthode. Elle
(!) Sur la valeur des traditions des églises particulières, consulter : R. P. de Smedt, Principes de critique historique, Liège, 1883, in-12, p. 173-176, et sur les traditions apostolicistes. A. Hodtin, La controverse de Vapostolicité des églises de France, Paris, 1890, in-12.
"aveugle souvent bien plus encore que les affections les plus ardentes, et le mal est d'autant plus grave que le calme et la logique, avec lesquels on avance dans les déductions, donnent une paix trompeuse à la conscience de l'écrivain et en imposent facilement au lecteur trop confiant qui Fa pris pour guide. Cependant, pour peu que le principe soit faux ou mal entendu, tout l'édifice des conclusions sera ruineux (l). t> Même parmi les écrivains catholiques qui s'efforcent de fonder l'apologétique sur la tradition ou sur Faction, je n'en connais guère qui ne prétendent imposer à l'historien la tâche de l'apologiste (2). C'est là
(1) R. P. DE Smedt, Principes de critique historique y Paris, 1887, p. 37-38.
(2) Cf. M. Blondel, Histoire et Dogme. Montligeon, 1904, grand in-S», passim. et spéc, p. 65. « Ce qui demeure inébranlable, c'est la vérité de ce prodige : la pureté miraculeusement obtenue et préservée de la foi au Seigneur et Créateur, la ferveur prophétique de l'attente du Messie, la réalisation divinement déconcertante de la grande promesse du Sauveur et du grand espoir des âmes. » Nombre d'historiens à rencontre de M. Blondel ont cru entrevoir une explication du monothéisme d'Israël dans son esprit d'exclusivisme national qui lui fît rejeter les dieux voisins ; d'aucuns en plus grand nombre voient dans l'attente du Messie le cri d'une nation opprimée et ne se résignant pas à l'oppression. Ce royaume de Dieu et cette fin du monde qui forment la subs-
116 lE MiRACtE Et LA CRITIQUE HISTORIQUE
une erreur dangereuse. L'historien, qui prétend pleinement à ce titre et qui entend faire œuvre de science dans la mesure où le permettent les facultés humaines, ne doit songer qu a la vérité proprement historique. Après avoir critiqué les faits, il doit nous montrer leurs enchaînements.
Rien de plus. Il doit laisser à l'homme spirituel le soin de reconnaître son bien où il le trouve. Lui se comporte comme un cinématographe faisant défiler à son heure le miracle, sans le voiler, sans le grossir. Et ce serait le grossir que de négliger d'en donner les explications saisissables, omettre d'en exposer les antécédents qui le feraient comprendre.
L'attitude naturaliste. — Les historiens naturalistes n'admettent ni le surnaturel, ni le miracle. Il y a parmi eux des gens qui
tance prophétique de l'enseignement de Jésus, leur réalisation déconcertante sont pour beaucoup, non pas un miracle, mais une objection contre la divine science du Christ. Quant à la propagation du Christianisme et au développement de l'Eglise que l'on présente comme le miracle des miracles, ils ont leur analogue dans la formation de toutes les grandes religions. Ce qui frappe, c'est la disproportion du point de départ et du point d'arrivée. Entre la personne du Bouddha et les 300 millions de sectateurs qui croient en lui, n'y a-t-il pas une disproportion flagrante surtout, si l'on songe au néant du nirvana final.
Viennent d'horizons assez divers : les uns, athées ou panthéistes,nient Dieu ou tout au moins un Dieu créateur et personnel, lés autres déclarent Dieu et les causes surnaturelles inconnaissables. Enfin, parmi ceux qui admettent Dieu et la création, il en est qui nient la possibilité du miracle. Toutes ces opinions philosophiques s'accordent sur cette thèse : il n'y a point de miracle connaissable.
Et sans doute cette dernière assertion est défendable; mais, même démontrée, elle n'a pas à intervenir dans l'examen critique des faits historiques. Ce que d'aucuns appellent miracle peut n'être qu'un fait naturel assez singulier, la question de sa réalité historique ne doit se trancher que par des raisons purement historiques. Ce ne semble pas toujours le cas.
Un apologiste protestant remarque :
(L On dit toujours qu'il faut s'approcher des miracles du Nouveau Testament sans parti pris; par où on entend d'habitude qu'il faut avoir, de prime-abord, la conviction philosophique de l'impossibilité du miracle. Il est important que, dans ce cas, l'adversaire avoue franchement n'être pas sans parti pris. Sa position dogmatique lui interdit, en effet, un examen tranquille de
la documentation historique. En tant qu'historien, nous n'avons pas à décider ce qui^ philosophiquement parlant, est possible ou ne Test pas (1). »
Un philosophe catholique écrit de son côté : « Parler de mythes, de légendes, d'allégories pris peu à peu au pied de la lettre, j'accorde que cela suffira dans certains cas. Mais toujours? C'est la question même. Au fond des exégèses qui s'inspirent de cette méthode, il y a comme principe recteur plus ou moins secret, pour fixer les indéterminations, pour résoudre les myriades de petits problèmes que soulèvent les textes, pour rendre les probabilités concourantes et assurer leur convergence, il y a une conviction préconçue de l'impossibilité du miracle. Sans cette répugnance a priori, je me demande si Ton conclurait toujours de même (2). »
Certes, comme nous l'avons vu, Thistorien est en droit de rechercher si le fait miraculeux ne se réduit pas à une allégorie, à
(1) L. DE Gerdtell, Les miracles du Nouveau Testa" ment sont-ils suffisamment documentés, Lausanne, Paris, 1906, in-8«, p. 9.
(2) Ed. Le Roy, Essai sur la notion du miracle^ dans Annales de Philosophie chrétienne, octobre 1906, p. 29-30.
une légende ou même à un mythe, bien plus, c'est même son devoir rigoureux.
Qu'il montre à la base de toutes les déformations analogues le fait naturel plus ou moins inexplicable qui leur a donné naissance, rien de mieux.
Mais, il peut se laisser entraîner à faire davantage. Persuadés que le surnaturel et le miracle n'existent point, il sera tenté de nier tout ce qui lui paraîtra encore inexplicable dans l'état actuel de la science.
Cette attitude ne fut point inconnue des Grecs.
« Gomment a-t-on pu s'imaginer que Glaucos, le pécheur, s'était transformé en dieu marin? C'est que Glaucos, habile plongeur, un jour au fond de la mer, fut dévoré par un monstre. Comme on ne le vit plus reparaître à la surface, on crut qu'il avait voulu rester dans les flots, où depuis ce temps-là il passa son existence, pareil à un dieu de la mer. Autre exemple : La vierge arcadienne Callisto, dit la légende, fut changée en ourse. Palsephatos sait qu'il n'y a rieu de vrai dans cette histoire ; il connaît et il raconte ce qui s'est passé. Une fois, Callisto, étant en chasse, arrive seule dans une gorge sauvage où elle rencontre une ourse, qui se jette sur elle et la met en pièces. Les chasseurs ses compagnons, ne la voyant
pas revenir, s'approchent de l'endroit oii elle s'était dirigée, et à la vue de l'animal, ils se persuadent que la jeune fille a pris cette forme nouvelle (1. »
Eichorn et Paulus, à l'imitation de Palœphatos, dénaturant les traditions grecques, ont défiguré les récits évangéliques en voulant les rendre vraisemblables.
« Prenons par exemple le récit de l'Evangile sur le jeûne que Jésus aurait prolongé durant quarante jours. A en croire les rationalistes, quarante était un nombre rond pour signifier plusieurs jours, ou bien celte abstinence ne fut pas complète et n'exclut pas les herbes, les racines... Les autres faits merveilleux de la vie de Jésus s'expliquaient d'une manière analogue. La lumière céleste des bergers de Bethléem ne fut ni plus ni moins qu'une lanterne qu'on leur porta aux yeux... Quand on raconte que Jésus marcha sur la mer, cela veut dire qu'il rejoignit ses disciples à la nage ou en marchant sur le bord. Une autre fois, il calma la tempête en saisissant le gouvernail d'une main ferme. La multiplication des pains s*explique par des magasins secrets ou par des provisions que les auditeurs avaient dans leurs poches. Les anges de la résurrection ne furent
(1) P. Degharme, ha critique des Traditions reliffieuses chez les Grecs, Paris, 1904, grand in-8**, p. 406.
autre chose que des linceuls blancs, que les pieuses femmes prirent pour des êtres célestes. L'ascension fut de même réduite aux proportions d'un fait naturel par l'hypothèse d'un brouillard à la faveur duquel Jésus s'esquiva adroitement et se sauva de l'autre côté de la tnontagne (1). »
Ces façons cavalières de faire rentrer dans le rang les faits extraordinaires sont inadmissibles. On amoindrit, on dissimule tout ce qu'ils ont de singulier, tout ce qui les fait paraître impossibles ; mais n'est-ce point faire passer l'histoire entière dans le lit de Procuste. Certes, tout se simplifie; mais selon les vues et la méthode de M. Homais (2).
(1) E. Renan, Etudes d'histoire religieuse, in-S*, p. 144-145. L'opinion d'Eichhorn, qui voit dans l'arbre du bien et du mal un arbre vénéneux, eût mérité d'être soulignée par Renan. Cf. Eighhorn, Repertorium fiir biblische und morgendlàndische Literaiur, 1779, t. IV, p. 200-203. Certains commentateurs catholiques, tel le R. P. de Hummelauer, n'ont pas échappé à cette tendance. A propos de la femme de Loth, « le célèbre exégète imagine que dans l'effroyable bouleversement des choses, la malheureuse femme emportée par une vague, roulée dans une eau très salée, recouverte d'écume et de sel, n'a plus apparu aux yeux troublés de son mari que comme une masse de sel confuse ». R. P. Lagrange, loc. cit., p. 203.
(2) Cette attitude est en réalité des plus naïves ; re-
a Dans la solution des problèmes d'un ordre aussi élevé, écrivait Renan, l'hypothèse surnaturelle et les hypothèses naturelles trop simples (celles du xvm^ siècle par exemple), où tout est réduit aux proportions d'un fait ordinaire d'imposture ou de crédulité, doivent être également repoussées. On me proposerait une analyse de Jésus, au delà de laquelle il n'y aurait plus rien à chercher, que je la récuserais ; sa clarté même serait la meilleure preuve de son insuffisance (1). r>
Ces paroles sont judicieuses; mais elles laissent encore supposer que si la théologie et la philosophie brutale ne sauraient gouverner l'histoire, ce pourrait bien être le rôle d'une philosophie plus raffinée. Il nous reste à montrer qu'il n'en est rien.
L'attitude critique ou historique. — Entre ces minimistes et ces maximistes ne peuton concevoir une attitude qui ne soit commandée ni par des principes religieux, ni par des principes irréligieux, mais unique-
jeter d'uu récit les parties miraculeuses pour en recevoir le reste, c'est le considérer à la fois comme historique et comme légendaire. Elle est contradictoire et tout le merveilleux, sauf le merveilleux absurde, est préférable plutôt que la contradiction. (1) E. Renan, loc. cit., in-8», p. 199-200. .
ment par un amour passionné de la vérité historique (1).
c( Un historien sans parti pris est celui dont le jugement scientifique n'est influencé par aucune thèse préconçue, par aucun préjugé religieux^ ou antireligieux, mais uniquement par la documentation bonne ou mauvaise d'un fait historique. Il faut s'approcher des miracles du Nouveau Testament tout comme si notre enquête portait sur la crucifixion de Jésus ou les voyages missionaires de Saint-Paul (2).»
Cette conception de l'histoire, et spécialement de l'histoire des miracles, constitue précisément la caractéristique de l'Ecole critique.
Le parti-pris se manifeste surtout chez les partisans d'une philosophie de l'histoire .théologique ou rationaliste. Ils entendent les uns et les autres nous montrer les causes dernières, la loi suprême des événements : loi Providentielle ou loi de l'Evolution^ Dieu ou le Progrès. En voulant faire éclater le finalisme qui gouverne Thuma-
(1) L'expression est du P. de Smedt, Principes de critique historique, Liège, 1883, in-12, p. 17. Il ne croit pas d'ailleurs que la vérité historique puisse être en opposition avec la vérité révélée, p. 20.
(2) L. DB Gerdtbll, loc. cit., p. 9.
nité ils assument inconsciemment une sorte de charge prophétique et négligent le but véritable de la science en histoire comme ailleurs qui est d'établir les liaisons immédiatement atteignables des faits.
Uhistorien critique se défie de toute téléologie laïque ou religieuse ; il ne poursuit point la recherche aventureuse des causes finales, redoutant Y a 'priori qu'elles insinuent lentement et incessamment dès les opérations de la critique textuelle jusqu'aux opérations de la synthèse historique. En histoire comme ailleurs, les causes doivent être reléguées au rang des idoles scolastiques. Le savant ne doit connaître que des faits antécédents et des faits conséquents, rien de plus. Pour écrire l'histoire il ne faut pas avoir de philosophie de Thistoire.
Parmi les tenants d'une telle histoire on trouve des incrédules mais aussi des croyants. C'est ainsi que Ton a vu des protestants s'efforcer d'écrire une histoire impartiale des papes, ou des catholiques, une histoire sereine du protestantisme (1). Mais
(1) A. Pbrradd, « De Vimpartialité en histoire sur^ tout en histoire religieuse », dans Le Correspondant, juillet, 1898, signale l'impartialité des Hurter, des Vogt et des Rank.
LÉ WtIRACLE Et LA CRITIQUE HISTORIQUE 155
lorsqu'il s'agit des faits fondamentaux d'une religion, du christianisme par exemple, le confesseur du Christ qui prend une telle attitude apparaît à ses coreligionnaires comme coupable de trahison. C'est ce qui est arrivé à M. Loisy (1) ; il s'est vu répudié à la fois par tous les tenants divers de l'attitude théologique.
Sans doute il est difficile à l'homme de s'élever au-dessus de ses passions ; même et surtout peut-être de ses passions saintes.
Sans doute il faut un détachement noncommun pour s'élever au-dessus du diorama gigantesque de Thistoire chrétienne et le considérer dans la gravité sereine d'un homme qui aurait aboli en son cœur et les haines et les amitiés particulières. Cependant telle est la loi de Thistoire.
Cette nécessaire indépendance effraie les chrétiens lorsqu'il s'agit des Evangiles. Les Bollandistes contemporains pratiquent cette
(1) Il écrivait encore à la fin de 1906 : « J'ai toujours pensé et je pense encore, que ce qui est faux en histoire est faux partout; ce que j'ai toujours demandé, d'ailleurs inutilement, aux théologiens, était de vouloir bien ne pas trancher au nom de leurs principes a priori les questions de fait qui relèvent de la critique historique. » Revue d'Hist. et deLitU Relig. Paris, 1906, p. 578.
méthode sur le terrain hagiographique avec une sûreté, une honnêteté qui fait le plus grand honneur à l'école de Bruxelles.
Se soucieraient-ils de soumettre les Synoptiques à la même intraitable critique? J'aurais grand'peur de les voir se récuser et qu'interrogés sur les livres de l'abbé Loisy ils répondissent aux indiscrets : Nous ne nous occupons des miracles qu'après l'Evangile. Le mot est d'un historien catholique éminent et qu'ils ont souvent loué dans leurs Analecta,
Le R. P. Lagrange a promis de nous expliquer comment la méthode historique, qu'il applique d'ailleurs avec toutes sortes de réticences à l'Ancien Testament ne convient en aucune façon au Nouveau. On se rappelle sans doute cet étrange Post-scriptum à l'Avant-propos de son petit livre sur La méthode historique, « Au moment de donner le bon à tirer (2 février 1903), je crois devoir rappeler que le livre de M. Loisy, LEvmigile et V Eglise^ n'a paru qu'après que ces conférences ont été données. On verra assez que si la méthode historique est recommandée des deux côtés avec des formules semblables, il y a des différences radicales dans la manière d'en-
visager le Nouveau Testament. J'espère m'en expliquer plus tard (1). »
C'est ainsi que l'attitude théologique laisse son pli même chez des historiens ouverts et avisés. Mais vouloir ne pratiquer la méthode historique que pour les faits qui précédent ou suivent le temps du Messie
(1) Il s'en est expliqué depuis et la raison qu'il en a donnée, est qu'il ne faut pas inquiéter la masse des *^ croyants en faveur de quelques âmes troublées. Bulletin de Litt. ecclés.^ janvier 1904, p. 6. Mais attaqué à son tour par les intransigeants qui entendent que la critique n'a pas le droit de s'exercer au sujet des livres inspirés, il répond au P. Delattre : « Ces prohlèmes (ceux que posent l'Ancien Testament), il faut les résoudre sous peine d'abandonner beaucoup de consciences à une douloureuse anxiété. » Eclaircissements sur la méthode historique, p. 105. — Le R. P. Lagrange semble croire que, seuls, les miracles de l'Ancien Testament inquiètent l'esprit moderne ; c'est qu'il connaît mal son temps. Au reste, on peut reconnaître dans ses diverses explications un aveu de la nécessité d'employer la méthode critique aussi bien pour le Nouveau que pour l'Ancien Testament. Éais l'Index est toujours prêt à interdire, le Saint-office, toujours prêt à condamner, et à distance, ce post-scriptum semble dicté par la prudence ecclésiastique. Il est vrai que les Delattre, les Hetzenhauer sont là. Ils eussent sans doute souhaité que Fon accojrdât l'imprimatur au Pentateuque du R. P. Ce livre leur eût été une proie et une joie. Cf. A. Houtin, La question biblique au xx® siècle, Paris, 1906, in -8°, sur le Père Lagrange, p. 159-167 ; sur les R. P. Delattre et Hetzenhauer, p. 209-217.
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est une attitude inconséquente et qui ne pourra pas se soutenir encore longtemps.
Essayons donc sans distinction de livres, inspirés ou non, de déterminer avec précision quel sera le devoir de l'historien en présence des livres sacrés : Avesta, Ancien et Nouveau Testament, Coran, etc., ou des simples légendes hagiographiques qui rapportent des faits miraculeux.
Lorsque l'historien aborde un événement ou un personnage considérable, que fait-il ?
Il s'efforce d'en montrer les origines, de décrire les circonstances qui contribuèrent à leur développement; mais ce n'est pas tout. Après avoir ainsi encadré le personnage ou l'événement qu'il veut faire revivre en reconstituant sa genèse, en le replaçant dans son milieu il s'applique à le singulariser. Il ne saurait oublier, en effet, que l'histoire n'est pas une science, dans le sens ordinaire du mot ; il n'y a de science que du général, que de ce qui est susceptible de se répéter ou d'être reproduit ad libitum. L'histoire est une connaissance des faits individuels et singuliers. Si donc l'historien négligeait de montrer dans un homme l'originalité de sa pensée, de son cœur, de son énergie,
il faillirait à tous ses devoirs. 11 pourrait nous montrer une sorte d'homme anonyme et moyen mais il ne nous peindrait, par ce procédé, ni Bossuet, ni Napoléon. 11 en est évidemment de même pour les événements. Les actions historiques comme les . actes ordinaires peuvent être considérés soit sous Taspect qui les rend semblables à d'autres, soit sous l'aspect qui les fait uniques (1). Chaque événement a sa figure personnelle, sa physionomie particulière et si l'explication qu'on en donne était poussée jusqu'à épuisement, il est assuré que tout le singulier aurait été oblitéré comme à la main et de parti pris.
Que devra donc faire l'historien quand il s'agira pour lui d'exposer des faits réputés miraculeux? Il devra s'appliquer à faire voir comment ils ne semblent pas impossibles, comment dans une large mesure ils peuvent recevoir une explication, soit qu'ils aient des analogues, soit que les récentes interprétations scientifiques semblent pouvoir s'y adapter.
Avec non moins de soin, le critique sérieux s'appliquera à souligner ce qui reste
(1) Gf, p. Lacombb, De Vhistoire considérée comme science, Paris, 1894, in-8% voir tout le chapitre i.
en eux et malgré tout de singulier et d'inexpliqué. 11 n'oubliera pas que l'histoire est une science de particulier et indiquera les conséquents prodigieux de même que les antécédents ordinaires d'un fait réputé miraculeux.
L'historien doit procéder comme le naturaliste. L'historien du miracle doit imiter le tératologiste qui s'adonne à l'étude des monstres ou des singularités. Dans sa description, il devra n'omettre aucun détail, même s'il lui paraît indifférent. La médecine et surtout la pathologie médicale est également une étude de cas anormaux.
Combien de fois n'est-il pas arrivé qu'un détail insignifiant aux yeux de celui qui enregistre une observation singulière permit plus tard à une science plus avancée de définir à quelle maladie on eut alors affaire. C'est ainsi que Texactitudedes grands peintres italiens, lorsqu'ils peignirent les possédés, en reproduisant les bubons des aisselles, permit aux neurologistes modernes d'y reconnaître avec assurance des hystériques des plus nettement caractérisés.
L'historien doit étudier la Bible et en utiliser les témoignages sans intention de prouver quoi que ce soit ; mais simplement
pour mettre les faits dans tout leur jour et faire saillir aussi bien leur banalité que leur originalité. La Bible ne doit pas être pour lui un arsenal de miracles démonstratifs, mais un texte rapportant des faits.
Toutes les recherches historiques tendront à déterminer la nature des récits qui les rapportent : allégorie^ mythes, légendes, mauvaises ou bonnes observations, mais sans aucun souci apologétique.
Dans le récit biblique Fexposé des faits et le jugement qu'en porte le narrateur se confondent ; mais cette confusion pardonnable chez des écrivains anciens, ne saurait être admise chez un critique moderne.
Le fait c'est la réalité qui constitue l'histoire et c'est la seule chose sur laquelle on interroge le critique; le jugement qui qualifie ces faits de miraculeux est d'ordre théologique et ce n'est plus l'affaire de l'historien.
Sans doute les théologiens naturalistes ou surnaturalistes ne manqueront pas qui, après la lecture d'un exposé critique consciencieux de tel ou tel miracle, déclareront les uns qu'il n'y a point là de miracle, les autres qu'il est patent. Les uns s'attacheront aux essais d'explication ; les autres au signalement des . singularités ; ils feront
œuvre de théologiens et leurs appréciations seront autant de jugements théologiques.
Aujourd'hui, lorsqu'il s'agit de canoniser un saint, l'avocat du saint joue le rôle du théologien surnaturaliste, Tavocat du diable celui du théologien naturaliste ; enfin il est réservé à une congrégation de théologiens de décider en dernier ressort : tel fait peut ou ne peut pas être tenu pour miraculeux. Il est vrai que par une sorte d'inconséquence l'Eglise demande aux fidèles d'être les juges de miracles anciens assez mal attestés et leur refuse aujourd'hui de se prononcer sur ces matières lorsqu'il s'agit de quelque merveille contemporaine.
L'historien, conscient des limites de sa méthode, ne se prononcera donc pas plus sur les miracles anciens que sur les miracles modernes. Une seule idée le préoccupera : donner l'idée juste des faits, les faire bien voir en les éclairant d'une pleine lumière soit par l'évocation des analogues, soit par la notation de leurs singularités.
Un seul mot résumera son programme :
l'exactitude. Persuadé que la critique lui permet de se prononcer sur la vérité des faits il n'oubliera point que porter un jugement sur leur nature c'est faire de la théo-
logie ou de la métaphysique. Sans abandonner ses droits à cet égards il se gardera bien d'en user lorsqu'il prétendra faire œuvre d'historien.
Peut-être l'accusera- t-on d'indifférentisme? Ce sera pour lui le juste témoignage de son indépendance scientifique. Si d'autre part il est croyant, il pourra se contenter de répondre avec Lenain de Tillemont: c< Le critique chrétien doit se contenter de chercher la vérité des faits, et pourvu qu'il la trouve, il ne craint pas que l'on en abuse, étant certain que la vérité ne peut être contraire à la Vérité ni par conséquent à la piété qui doit être fondée sur la vérité (1).»
(1) Mémoires pour servir à V Histoire ecclésiastique durant les six premiers siècles, Paris, 1701, t. I, p. viii-ix.