LA CRITIQUE REELLE
1° La critique de sincérité.
Le critique qui se croit en présence d'un véritable morceau d'histoire va-t-il dès lors admettre comme tels tous les miracles qui y sont rapportés ? Non pas.
« A l'heure présente et pour beaucoup d'esprit, écrit Mgr Mignot, les miracles sont plutôt un obstacle à croire qu'un moyen de croire. L'intelligence moderne, façonnée dans le moule soi-disant scientifique, devenue très exigeante en fait de démonstration, se trouve plutôt mal à l'aise en face d'un miracle. Chez ceux-là mêmes que le surnaturel n'effraie pas, on devine une gêne, une hésitation^ une incertitude, un pourquoi, un peut-être. Tandis que les âmes simples et droites n'éprouvent au-
cune difficulté à admettre les faits miraculeux, d'autres âmes non moins chrétiennes mais plus raisonneuses, se demandent si les faits allégués comme miraculeux ont été bien vérifiés, si un contrôle a été exercé sur les témoins, si ces témoins^ quelque sincères qu'on les suppose, n'ont pas été dupes de leur imagination, de leur sensibilité, de leur crédulité, de leur ignorance des lois de la nature (1). »
Aujourd'hui tout le monde est d'accord pour demander que les témoins soient exacts et sincères. Tandis que Hume et Renan exigent que l'on s'assure qu'il y ait eu de leur part ni illusion ni imposture, les théologiens de toutes les églises, qui s'appuient sur de semblables faits, s'efforcent d'établir que leurs témoins ne furent ni trompeurs ni trompés.
Une première question se pose ou du moins a été posée : Peut-on croire des témoins qui attestent des miracles ? Hume rejetait le miracle comme ne pouvant jamais s'appuyer sur des témoignages sérieux et suffisamment autorisés. Selon lui,
(1) Mgr MiGNOT, L'Apologétique cor^temppmine, dans Revue du Clergé, t. XXIV, p. 575.
l'historien devrait nier a priori la valeur de tout récit miraculeux.
« Il n'y a point de témoignage assez fort, écrivait-il, pour établir un miracle, à moins que ce témoignage ne soit de telle nature que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu'il doit établir. Quelqu'un me dit qu'il a vu un mort ressuscité : je considère immédiatement lequel des deux est le plus probable, ou que le fait soit arrivé comme on le rapporte, ou bien que celui qui le rapporte se soit trompé, ou veuille tromper les autres ; je pèse ici un miracle contre Vautre ; je décide de leur grandeur ; et je ne manque jamais de rejeter le plus grand. C'est uniquement lorsque la fausseté du témoignage serait plus miraculeuse que le fait raconté, ce n'est, dis-je, qu'alors que le miracle a droit de captiver ma croyance et d'entraîner mon opinion (1). w
On pourrait croire tout d'abord que notre philosophe admet des cas tels que Timposture ou l'erreur des témoins serait plus miraculeuse que n'importe quel miracle. Il n'en est rien.
« Dans le raisonnement qui précède, ajoute- -t-il, nous avons supposé que le témoignage
(1) Hume, Essai sur le miracle, dans CEuvres phil., Londres, 1788, ii, 24.
sur lequel le miracle est fondé pourrait faire une preuve complète, et que la fausseté de ce témoignage pourrait devenir une espèce de prodige. Mais il est aisé de faire voir que nous avons trop accordé et qu'il n'y a point d'exemple dans rhistoire qu'un événement miraculeux ait été établi sur une aussi parfaite évidence (1). »
« Supposons, ajoute-t-il, que tous les écrivains de l'histoire d'Angleterre s'accordassent à dire que la reine Elisabeth mourut le i^"" janvier 1500 ; qu'elle fut vue devant et après sa mort par ses médecins et par toute sa cour, comme l'usage le veut pour les personnes de son rang, que son successeur fut reconnu et proclamé par le Parlement et qu'après avoir été enterrée durant l'espace d'un mois, elle reparut, se remit en possession de son trône et gouverna l'Angleterre pendant Irois ans.
J'avoue que je serais surpris du concours de tant de circonstances étranges sans cependant me sentir la moindre inclination à croire à un événement aussi miraculeux. Je ne douterais ni de la prétendue mort de cette reine, ni des circonstances publiques qui l'auraient suivie ; je me contenterais de soutenir que cette mort n'était que feinte et qu'elle n'était ni ne pouvait être réelle. En vain m'objecterait-on la
(1) Hume, Essai sur le miracle, dans Œuvres phil.f Londres, 1788, ii, 25.
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difficulté, l'impossibilité même de tromper le monde dans une affaire de cette importance ; en vain ferait-on valoir la sagesse et l'intégrité de cette grande reine, le peu d'avantages, qu'elle eût pu recueillir d'un si pitoyable artifice, ou même d'une entière inutilité. Tout cela serait capable de m'étonner mais je répondrais encore que la fourbe et la folie des hommes sont des événements si communs que f aimerais toujours mieux attribuer à leurs concours les événements si extraordinaires, que d'admettre une si singulière violation des lois de la nature (1). »
Ce scepticisme, vis-à-vis de tous témoignages humains, est aussi irrecevable que la crédulité d'un saint Thomas d'Aquin.
La tradition dominicaine rapporte que ce docteur, a. sur l'invitation malicieuse d'un mauvais plaisant, sortit de sa cellule pour voir un bœuf qui volait. — Voyez donc, frère Thomas, un bœuf qui vole I — Et le pauvre grand homme de répondre au railleur : — J'aime mieux croire qu un bœuf vole que de supposer qu'un religieux peut mentir. Gela va loin (2) ».
(1) Home, Essai sur lé miracle j dans Œuvres phiL, Londres 1788, II, 28-29.
(2) R. P. Lagraiïge, La méthode historique, p. 119.
Certains chrétiens, semblables en cela à saint Thomas, ne manqueront pas de rejeter toutes nos inductions antérieures sous prétexte que nous avons emprunté nos exemples aux livres sacrés. « Nous ne consentirons jamais, nous diront-ils, à prêter des mensonges à l'Esprit saint. »
« Autant vaudrait dire qu'un catholique peut être obligé, dans Fintérêt de la foi, à défendre Thistoricité de textes qui ne sont pas historiques. Tactique dangereuse et dont il serait superflu d'apprécier la moralité. Les conditions du témoignage sont ce qu'elles sont, et l'historien, catholique ou non, ne peut pas les changer. Si les récits ne sont pas historiques, comment justifier l'affirmation de leur historicité? S'ils ne sont que douteux, comment les fera-t-on passer pour certains ? Qui empêchera la critique indépendante de prouver à tout venant qu'ils ne sont pas suffisamment garantis?...
« La foi peut aider à mieux entendre les témoignages des évangélistes ; mais on ne voit pas qu'elle puisse en interdire la discussion. Elle ne pourrait craindre cette discussion que si elle n'était pas sûre d'elle-même, c'est-à-dire si elle n'était pas la foi mais une attitude po-
litique à l'égard de la croyance (1). »
Tous les textes, même ceux qui se présentent comme inspirés, doivent donc être soumis à Fexamen de la critique de sincérité et l'affirmation de leur caractère inspiré pas plus que celle du caractère miraculeux des faits qu'ils supportent ne permettent de préjuger pour ou contre leur sin- , ce rite.
Il faut examiner les faits dans le détail.
On est tenté parfois d'arguer en faveur d'un texte, ce qu'on appelle « l'accent de sincérité » ou a l'impression de vérité » . « C'est une impression presque irrésistible ; mais ce n'en est pas moins une illusion. Il n'y a aucun critérium extérieur de la sincérité ni de l'exactitude. « L'accent de sincérité » c'est l'apparence de la conviction ; un acteur, un menteur d'habitude l'auront plus facilement en mentant qu'un homme indécis en disant ce qu'il croit. La vigueur de l'affirmation ne prouve pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement Thabileté ou l'effronterie (2). »
On ne peut donc se fier à ce genre d'impres-
(1) A. LoisY, Etudes bibliques, 3« éd., Paris, 1903, in-S», p. 39-40.
(2) Langlois et Seignobos, Introduction , p. 136.
sion, Taccent qui ne trompe pas, n'est pas inimitable. On en est donc réduit, à propos de chaque texte, à passer en revue la liste des intentions qui auraient pu entraîner un auteur à mentir. N'est-ce pas ce que nous avons déjà fait lorsque nous nous sommes interrogés sur la part de fiction que comportent les divers genres littéraires, y compris l'histoire ? Dans un certain sens, oui; mais il n'y a pas là, à proprement parler, insincérité. Il n'y a que des façons plus ou moins libres de peindre, de chanter, ou de conter les événements.
L'insincérité est ordinairement motivée soit par l'intérêt (crainte ou profit), soit par des sentiments (amour ou haine). Les motifs de la seconde catégorie sont des plus nombreux et sont rarement tout à fait désintéressés, qu'ils se rapportent aux individus ou aux collectivités, nation, province, associations, syndicats, etc., ou qu'ils découlent des doctrines politiques ou religieuses que l'auteur professe : royalisme, républicanisme, christianisme, judaïsme, etc., etc.
Notre Moyen Age n'a pas ignoré les miracles racontés dans un but intéressé. Les vies de saints, ornées de prodiges d'emprunt ou même totalement inventés dans l'intérêt
d'an sanctuaire, ne sont point des raretés insignes. Celles qui furent enrichies des dépouilles d'autrui pour Tamour du saint ou pour la gloire du clocher sont encore plus nombreuses.
En général, tous les pieux récits, toutes les vies saintes voire divines, par le seul fait qu'elles ont visé à la glorification religieuse d'une personne ou d'une doctrine ou des deux à la fois, si elles n'obligent pas au soupçon commandent cependant d'être plus sévère lorsqu'il s'agira de la critique d'exactitude.
Hume^ parlant de cette résurrection supposée d'une reine d'Angleterre, ajoutait:
«Enfin, si ce miracle était attaché à un système de religion, les hommes de tous les âges ont été trompés par tant de ridicules histoires de ce genre que cette seule cmonstance serait une preuve complète de fausseté • frauduleuse ; elle suffirait à tous les hommes sensés pour rejeter le fait, et le rejeter même sans examen ultérieur. La toute-puissance de l'Etre auquel on attribue ici le miracle n'augmente en rien sa probabilité, puisque nous ne connaissons les attributs et les actions de cet Etre que par l'expérience qui nous découvre ses ouvrages dans le cours ordinaire de la nature. Noys voici donc en-
core réduits aux observations du passé et à comparer les exemples de la violation de la vérité dans les témoignages humains avec ceux de la violation des lois de la nature par les miracles. Et ce n'est que de cette façon, que nous pouvons déterminer ce qui est le plus vraisemblable. Or, comme la violation du vrai est plus commune dans les témoignages rendus aux miracles religieux qu^en toute autre chose, leur autorité en souffre une diminution considérable. Et nous sommes portés par là à prendre la résolution générale de ne leur jamais prêter la moindre attention, quelque spécieux que soient les prétextes dont on voudrait les colorer (1). »
On ne saurait méconnaître la valeur de cette argumentation et nier la forte impression qu'elle laisse dans l'esprit, et pourtant on sent tout de suite qu'elle excède. Elle peut entraîner l'historien à prendre une résolution générale parfaitement déraison- »
nable et comme Ton dirait aujourd'hui, hypercritique.
C'est, comme nous l'avons vu, ce qui est arrivé à Hume au sujet des miracles opérés au cimetière de Saint-Médard par l'inter-
(1) Essai sur le miracle dans (Muvres philosophiques ^ II, 32.
cession du diacre Paris. Or, précisément ces miracles furent allégués en faveur d'une doctrine religieuse, la doctrine janséniste.
L'argumentation du célèbre sceptique est donc inacceptable. Mais nous devrons cependant lui concéder que le miracle^ par le seul fait qu'il est tendancieux, nous donne droit à une plus grande sévérité dans Texamen de sa réalité.