HISTOIRE ET CRITIQUE
L'histoire est une science de faits ; elle vérifie les documents ; examine les faits qu'ils attestent ; enquête sur les témoins, leur véracité ou leur insincérité et conclut à la réalité ou à la fausseté de leurs affirmations.
Ce n'est là que la première démarche de rhistoire. En second lieu, elle enchaîne les faits et s'efforce de les expliquer. Elle les montre surgissant les uns des autres, déterminés par ceux qui précèdent, déter- ' minant ceux qui suivent et constituant une suite serrée et continue. L'histoire n'est plus alors une science, mais un art, art
savant sans doute, mais conjectural, auprès duquel l'art médical lui-même jouit d'une grande certitude. L'historien constate et explique ; lorsqu'il constate, il fait œuvre purement technique et vraiment scientifique, la critique historique tend de plus en plus à devenir une science. Lorsqu'il explique, l'historien fait œuvre d'architecte et presque de créateur, sans doute vise-t-il plus haut que le roman historique; mais sans toujours y réussir. Taine n'a vu, et non sans raison, qu'un poème sublime dans Y Histoire de France de Michelet (1).
Demandez à M. Aulard ce qull pense de la psychologie géométrique de ce dernier dans l'application qu'il en a fait à la Révolution française (2).
Dans une œuvre de synthèse, l'historien apporte presque inévitablement toute son âme. Le Discours sur V Histoire universelle ou V Histoire du peuple d'Israël et des Origines du Christianisme impliquent deux philosophies de la nature et de Dieu. Le
(1) 'E&^ais de critique et d'histoire, Paris, d900, iD-12 p. 105. '
(2) Il n'est pas jusqu'à Fustel de Coulanges dont on n'ait justement critiqué les constructions historiques. Cf. Langlois et Seignobos, Introduction aux Etudes historiques^ Paris, 1899, in-12, p. 115.
Bossuet du Discours n'est plus que le héraut de laveh dont il montre la main dans la suite des événements, l'élévation et la chute des empires. Le Renan des Origines nous apparaît comme le prophète du progrès. Son scepticisme affiché ne peut dissimuler tout ce qull attend de l'Avenir et de la Science. Sa foi profonde en l'humanité et en l'Idéal qu'elle élabore éclate à chaque livre, elle soutient toute son œuvre (1).
De tels historiens ne sont plus des critiques, mais des poètes, et les faits sollicités par leur génie s'émeuvent s'ébranlent, se groupent et s'échafaudent en de vivantes évocations qui pour être éloquentes ou sublimes n'en demeurent pas moins irrémédiablement incertaines.
On ne saurait trop se défier de ces vastes dioramas historiques, surtoutsileurauteur, tel Michelet ou Bossuet, n'a point soumis tout d'abord les faits qu'il utilise à une critique serrée, délicate, j'allais dire scrupuleuse. L'historien capable de ces résur-
(1) La théorie du progrès nécessaire et continu se retrouve chez presque tous les tenants de l'école positiviste ; mais on ne doit pas oublier que c'est là une hypothèse métaphysique. Cf. l'ouvrage de P. Lacombe, De l'Histoire considérée comme science, Paris, 1894, in-80.
rections prodigieuses peut-il s'empêcher de voir les faits dans la perspective de cette marche géante, de cet éploiement merveilleux dont il s'est tracé dès l'abord une émouvante exquisse ? C'est peu probable.
Raison de plus pour être sévère dans la première partie de son œuvre : la critique des témoignages et des faits. Que sera-ce quand il s'agira de faits réputés miraculeux? On ne saurait oublier que de tels événements sont capables de changer non seulement la couleur des décors et des toiles de fond, mais de muer les nuances de la vision, de modifier le dessin du récit, de transformer une histoire en une leçon de philosophie ou de morale, de politique ou de religion.
Mais si les règles de Thistoire constructive ou de la synthèse historique sont encore très flottantes et permettent cette liberté d'allures, il n'en est pas ainsi des règles de l'histoire analytique ou de la critique historique. Celle-ci exige dès maintenant une rigueur proportionnée aux ressources techniques qu'elle a inventées peu à peu et mises à la disposition des érudits.
La critique historique nécessite une série d'opérations assez délicates pour que chaque
catégorie de recherches constitue en quelque sorte une critique spéciale (1). La critique textuelle a charge de reproduire les textes primitifs tels, s'il est possible, qu'ils sont sortis de la plume de l'auteur, de les établir avec une minutieuse exactitude, au besoin de les corriger, et enfin d'en préciser, par des notes explicatives, le sens littéral.
La critique de provenance^ ou critique d'origine, s'occupe de déterminer les auteurs des textes ainsi édités, de faire le départ de ce qui leur appartient en propre ou de ce qu'ils ont emprunté. Elle s'efforce de situer les documents dans le temps et dans l'espace et si elle né peut arriver à l'auteur même, de déterminer sa nationalité et le temps où il a vécu. Pour un document anonyme, la critique de provenance fait un travail analogue, elle tâche de fixer le temps et le lieu de sa rédaction, ses sources assurées ou probables. Elle s'efforce enfin de démasquer les apocryphes et d'idendifier les pseudonymes.
La critique d'interprétation a pour but de déterminer non plus le sens littéral d'un texte, mais son sens réel. 11 peut être, en
(1) Sur la nécessité de la division du travail en histoire. Cf. Lànglois et Seignobos, Irufrot/wc^/on aux Études historiques, p. 197.
eifet, plus ou moins dissimulé par suite de différentes sortes d'artifices littéraires. Et celui qui s'en tiendrait au sens littéral risquerait de faire dire à un auteur ou à un texte exactement le contrepied de ce qu'il veut dire. On arrive au sens réel : d° en précisant le genre littéraire auquel un écrit appartient ; 2° en déterminant la façon dont les écrivains des diverses époques, et spécialement l'écrivain qu'on étudie, ont conçu le genre littéraire qu'ils ont adopté.
Enfin, la cnVi^z^e reW/e s'attaque à l'objet même du livre, discute sa véracité non seulement d'après les garanties de sincérité, mais d'après ce que nous savons de certain en histoire. Elle s'efforce de déterminer la valeur de chaque affirmation des textes soumis à son examen et indique pour, chacune d'elles son degré d'exactitude :
certaine, probable, douteuse, fausse.
Nous n'avons pas l'intention de faire ici un traité de critique historique, si abrégé soit-il ; mais il était nécessaire de donner une idée des diverses opérations de la critique avant de poser devant elle la question du miracle.