LA CRITIQUE D INTERPRETATION
1° Du genre littéraire des livres qui racontent
des miracles.
Les limites entre les différentes branches de la critique historique sont assez indécises et on serait très embarrassé pour préciser la ligne qui sépare la critique externe de la critique interne. II n'importe guère d'ailleurs, il suffît qu'elles tendent toutes au même but : déterminer la valeur de chaque affirmation des textes supposés historiques.
La critique d'Interprétation qui précède la critique réelle ou critique d'exactitude s'appelle aussi parfois herméneutique ou exégèse. On voit de suite quels étroits rapports elle entretient avec la critique textuelle. Elle ne saurait d'ailleurs s'en passer
puisque celle-ci doit lui fournir des textes exacts et que, d'autre part, elle collabore déjà avec la critique des textes pour préciser leur sens littéral. La critiqne dlnterprétation pourrait aussi s'appeler la critique littéraire. Son but est de déterminer d'après l'examen même des textes quelles ont été les intentions générales de leurs auteurs.
Notre premier soin sera donc de définir le genre littéraire auquel appartiennent ces sortes de récits. Il serait, en effet, puéril de nous demander si l'auteur de telle production est digne de foi quand, d'autre part, il est visible qu'il n'a point visé à l'exactitude historique. On ne recherche pas dans quelle mesure on peut se fier aux récits merveilleux d'un poète ou d'un romancier (1). Personne n'a écrite que je sache, pour défendre la réalité des miracles qui se rencontrent dans la Chanson de Roland. Quel est le prêtre qui ne se moquerait si on lui objectait les miracles de l'Odyssée ou de l'Enéide?
(1) <c La valeur des jugements qui paraissent affirmer ou nier dépend entièrement du genre littéraire où figurent ces propositions d'apparence catégorique. L'important est de bien déterminer quels sont ces genres littéraires que nous retrouvons dans la Bible avec l'apparence d'une histoire. » R. P. Lagrange, La méthode historique, p, iS^,
Il est de toute évidence qu'on ne saurait attacher aucune valeur historique aux productions littéraires dont le genre comporte une part plus ou moins grande de fiction.
C'est pour avoir négligé cette indispensable et préliminaire question que Ton a vu des gens s'embarquer en des discussions absolument oiseuses et se donner le ridicule de défendre des miracles nés de la fantaisie d'un artiste doublé d'un moraliste ou d'un théologien.
Est-il possible de voir un livre d'histoire dans le livre de Tobie? C'est un récit pieux mais évidemment romanesque. Les sept maris de Sara sont un véritable thème de conte populaire et toute l'allure du livre en révèle le genre. A quoi bon alors s'ingénier à expliquer l'apparition de Tange Raphaël, la pêche miraculeuse qu'il fit faire au jeune héros, la guérison singulière de la cécité du vieux Tobie avec du fiel de poisson, la mise en fuite du démon par des fumigations magiques et son enchaînement merveilleux dans le désert ?
Nous avons déjà signalé les procédés de la littérature hagiographique. Les clercs, les prêtres ou les moines auteurs de ces productions littéraires ne se croyaient pas
tenus àfaire œuvre véridique ; ils écrivaient ad sancfi gloriam comme jadis IFauteur dû roman de sainte Thècle pour l'amour de Paul. Poussé par ce louable sentiment ils n'hésitaient point à orner leurs histoires de récits miraculeux qu'ils puisaient aux sources les plus inattendues, non seulement dans les vies de saints plus anciennes, mais dans Hérodote ou dans Suétone, dans rinde ou dans l'Egypte, dans quelque récit grec ou latin. De telles pratiques permettent d'écrire un conte, une légende, un roman, mais non pas une biographie. Pour l'historien il ne saurait accepter le moindre miracle des mains de tels garants.
Ne sait-on pas, aujourd'hui, que le livre de Tobie lui-même est emprunté dans son fond essentiel à un très vieux conte babylonien (1) ? Groyez-vous que Thistoire de Ju-
(l)CosQUiN dans Revue Biblique, 1899, p. 50-82 et 510-o31. — Th. Reinach, Un conte babylonien dans la littérature juive , Paris 1899, in-8°. — Halévy, Tobie et Akhiabar dans Revue sémitique ^ janvier, 1900. — A. Loisy, La religion d'Israël, Paris, 1901, p. 8. — Abbé Fl. de Moor, Tobie et Akhiabar^ Louvain 1902, grand in-8o. — Pour les textes du conte babylonien parallèle voir : The Story of Akibar from the Syriac Arabie, Armenian, Ethiojic Greek and Slavonic, version by F. G. Conybeare, J. Rendel Harris and Agnès Smith Lewis, Londres Glay, 1898.
dith soit autre chose qu'une fiction? Elle contredit lés données les plus certaines de l'histoire, soit qu'on la place avant ou après la captivité. La géographie de l'auteur est de pure fantaisie. Et l'on ne voit pas, en conséquence, qu'il faille glorifier Dieu d avoir rendu Judith plus belle au moment où elle partait pour le camp d'Holopherne.
Le roman n'est point de l'histoire ni non plus de la poésie. Job, les Psaumes^ les Proverbes, VEcclésiaste^ le Cantique des Cantiques^ V Ecclésiastique sont des poèmes ou des recueils de poésies. Hymnes religieuses, centons et allégories versifiés, apologues dramatisés, il n'importe, ils ont tous un caractère commun : ce sont œuvres de poètes, écrivant ou chantant en poètes, inventant des épisodes, créant des scènes, utilisant des traditions mais ne visant qu'à édifier et à émouvoir.
Pindare^ parlant des récits mythologiques de la Grèce, déclarait que certains d'entre eux n'étaient que « fictions pures »
et c'est, ajoutait-il, « l'enchantement de la poésie qui seul a pu rendre croyable l'invraisemblable (1) ». Au reste, n'est-elle pas une perpétuelle allégorie ? c< La poésie tout
(1) Qlymp., I, 28-23.
entière est de sa nature énigmatique », dit Socrate (1). Pour Hérodote, « les poètes, mettant leur génie au service des hommes d'Etat, créèrent beaucoup de fables : les unes charmantes, dont Fagrément était fait pour amener à la vertu; les autres effrayantes, dont les noires couleurs devaient avoir pour effet de détourner du vice (2) ».
Ces appréciations des anciens Grecs s'appliquent exactement à certains livrés ou certains épisodes de la Bible.
Certes, on a le droit d'être simple jusqu'à la naïveté et de voir des personnages historiques dans Joh ou dans la Sulamite^in.m.s cela ne prouvera jamais qu'ils ont eu une ' existence plus réelle que le Cid ou la Jeannie des Pauvres Gens. Il suffit de lire le livre de Job ou le Cantique des Cantiques pour être persuadé du contraire. Mais alors pourquoi s'étonner de la présence de Satan dans les conseils de Dieu ; des malheurs miraculeux qui accablent le serviteur de laveh et de son rétablissement non moins miraculeux dans une nouvelle et étonnante fortune ? Il n'y a pas lieu non. plus de voir un miracle moral dans la pré-
(i) JP Alcibiade, p. 147 6.
(2) P. Degharme, La critique des traditions religieuses chez les Grecs, Paris, i904, grand iii-8°, p. 396.
férence qu'une bergère accorda au berger qu'elle aimait, malgré la sollicitation d'un prince riche et puissant pour lequel son cœur ne battait pas.
De la poésie parabolique ou religieuse aux traités de théologie morale ou dogmatique, il n'y a point la distance qu'on pourrait croire. Les théologiens comme les poètes n'ont nul souci de la critique historique (1). Les théologiens n'attachent d'importance réelle qu'à la doctrine qu'ils enseignent, les poètes ne se soucient que des sentiments qu'ils veulent faire naître ; les faits ne sont pour les uns et pour les autres que des illustrations destinées à émouvoir et persuader l'auditeur. En fautil des preuves ? Quel est le prêtre sérieux qui voudrait se porter garant des histoires miraculeuses qui .embellissent les grands catéchismes de Gaume et d'Hauterive ? « Il y a vraiment des recueils d'histoires pour catéchisme^ écrit l'abbé Sifflet, qui ne dépareraient les contes de Perrault ou plutôt y jureraient, parce qu'au moins les prodiges des fées sont donnés pour des contes (2). »
(1) Perrone, De locis Theol.j part. II, c. ii, art. 2, n. 227 ; Milan 1857, p. 96.
(2) Abbé Sifflet, La Justice Sociale, 26 septembre i901.
Quel est rhistorien qui voudrait recevoir sans un nouveau contrôle tous les faits rapportés dans la Mystique de Gœrres (1) ou de Ribet ?
Or, la Bible nous offre deux livres dont le but théologique et mystique est indéniable. Chacun nomme avec moi la Sagesse et le Quatrième Evangile, On objectera peut-être que ces livres se présentent sous forme historique? Ge n'est là qu'une fiction littéraire employée dans un but démonstratif.
La Sagesse se divise en deux parties dont la première (i-ix) est purement didactique et théologique, La seconde (x-xix, 5) est une revue historique des choses admirables que la sagesse de Jéhovah a faites tant pour
(1) Pour Gœrres, voici le jugement qu'en porte un catholique, Th. H. Martin : a Construire a priori la nature, au lieu de l'observer et d'en trouver les lois par l'induction ; faire d'abord un système de toutes pièces, puis à l'appui de ce système, compiler avec beaucoup de savoir et peu de critique des faits réels ou supposés', passer très légèrement sur V examen de l'authenticité de chaque fait principal ou de ses détails, pourvu que tous ces faits choisis, avec toutes les circonstances choisies aussi par le compilateur, puissent trouver leur place et leur explication dans la théorie préconçue, telle est la méthode employée dans la Mystique de Gœrres. » Les sciences et la philosophie^ Paris, 1869, in-12, p. 399-400.
la gloire que pour la défense de son peuple. Devons-nous accorder à cette énumération une valeur rigoureusement documentaire ? évidemment non ! C'est de r histoire à la façon dont la racontent la majorité de nos prédicateurs lorsqu'ils font un panégyrique ou enseignent à grand renfort d'apparitions et de miracles la réalité du purgatoire. La conclusion de la Sagesse (xix, 6 ; XIX, 20) n'est que le résumé de la vieille morale juive : Dieu punit dès ici-bas les méchants et dès ce monde récompense les justes (1). Cette affirmation incertaine et hasardée des moralistes hébreux s'est perpétuée dans la rédaction du quatrième commandement de Dieu : Honore tes père et mère afin de vivre longuement. Les meilleurs fils n'ont pas toujours vécu longtemps et si l'on voulait prouver une semblable thèse par l'histoire, on risquerait fort de n'être point véridique. La thèse de l'auteur de la Sagesse n'a pas dû lui per-
(1) Le R. P. Lagrange écrit : « Il se peut qu'on trouve dans Ja Bible l'expression de sentiments inférieurs... tel est par exemple la morale des Proverbes et de TEcclésiastique, très pratique assurément, mais souvent sans grande élévation morale. » La méthode historique^ p. 91. — On peut en dire autant de la morale de la Sagesse.
mettre davantage d'écrire équitablement soit des Hébreux, soit des Egyptiens.
Pour le Quatrième Evangile^ il présente un indéniable caractère théologique. C'est un livre de doctrine. Qui ne se rappelle ce début qui nous transporte en pleine poésie et en pleine métaphysique. « Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Dieu était le Verbe... » Les Pères de FEglise nommaient déjà cet évangile, l'Evangile spirituel ; ils avaient comme nous senti l'idéalisme qui le pénètre, après avoir présidé à sa rédaction et à son ordonnance. L'auteur entendait nous montrer le Verbe dans le Christ et justifier la doctrine du Salut par celle de l'Incarnation.
Il ne songe pas à nous raconter Fhistoire véritable du Christ, mais ayant conçu un Christ dont tous les actes et tous les discours démontreraient ou feraient éclater qu'il est le Verbe, il a ordonné l'histoire et la tradition populaire de façon à produire en nous cette conviction. Le Quatrième Evangile est une théologie de l'Incarnation, c'est le poème du Verbe incarné. L'auteur témoigne à chaque page de l'exaltation d'un poète. Est-ce, en effet, un historien qui eût osé terminé ainsi son livre ? « Jésus a fait écrivait-il^ beaucoup d'autres choses
et si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait. »
L'influence indéniable de l'école judéoalexandrine a poussé l'auteur à multiplier les allégories. Il n'a fait qu'appliquer au Nouveau Testament la méthode de Philon.
Son livre est une association étroite, entre la théologie de l'incarnation et le symbolisme cher à TEgypte. Les récits de miracles ne sont pas conçus comme des histoires mais comme des paraboles théologiques (1) :
(( La guérison du fils de l'officier royal figure la conversion des Gentils et fait valoir la théorie de la foi véritable ; on ne doit pas réclamer, comme les Juifs, des miracles pour croire, mais adhérer sans l'avoir
(1) A. LoisY, Etudes bibliques, 3® éd., Paris, 1903, in-8°, p. 74 et ss. Origène et les pères alexandrins ne s'étaient point mépris sur ce parabolisme. Cf. Abbé J. Martin, Les critiques bibliques chez Origène dans Annales de Philosophie chrétienne^ 1905-1906. L'Anglais Woolston a écrit de ce point de vue un livre excessif mais rempli d'aperçus ingénieux. Discours sur les miracles de Jésus-Christ, s.(^.,in-12; je cite la traduction française. La préface anglaise est datée de 1727. Les opinions théologiques qu'il y exposait valurent à Woolston d'être mis en prison. Il préféra d'ailleurs y mourir que de siguer une promesse de ne plus rien écrire d'analogue.
VU, dans sa manifestation historique, au grand miracle du salut qui s'est opéré et s'opère par le Christ. Le paralytique de Béthesda qui attend inutilement, depuis des années, sa guérison dans la piscine, aux cinq portiques, figure spécialement le peuple Juif qui a cherché en vain son salut dans la Loi. Par le discours qui s'y rattache, on voit que cette histoire est un symbole de la grande œuvre que le Christ est venu accomplir en ce monde. Le caractère durable de la rédemption, la permanence du don divin sont encore signifiés dans la multiplication des pains. Le miracle de Jésus marchant sur les eaux complète la leçon des pains multipliés, en faisant entendre, conformément à ce qui sera dit après le discours du pain de vie, que le Christ vivifiant est le Christ glorieux, le Christ esprit, le Verbe rentré dans la gloire de l'éternité. L'histoire de l'aveugle-né prêche le Christ-lumière ; celle de Lazare, le Christ vie. Tous ces miracles révèlent une fonction du Sauveur, un aspect de sa mission. Si certains détails peuvent être destinés uniquement à conserver aux récits l'apparence d'une histoire, il n'en est pas moins vrai que la narration s'arrête au point où il convient pour le symbolisme,
au risque de paraître suspendue ou incomplète. Le récit du paralytique se perd dans le discours qu'il introduit, de même celui de l'aveugle-né ; on ne sait où va Lazare sortant du tombeau. L'Evangéliste laisse là son symbole quand il en a tiré ce qu'il voulait (1). »
Nous avons donc le droit de négliger les témoignages historiques des œuvres littéraires dont le genre comporte la fiction (2).
(1) A. LoisY, Etudes bibliques ^ d^ éd., Paris, 1903, m-8*, p. 82-83. — Certes il faut se garder de chercher partout un sens allégorique comme les néoplatoniciens ont fait pour les œuvres de Platon, et les swedenborgiens ont fait pour la Bible. On est revenu aujourd'hui de cette hyper-herméneutique : Langlois et Seignobos, Introduction aux Etudes historiques, p. 128.
En revanche, quand il s'agit d'une œuvre écrite sous l'influence d'une école philosophique et littéraire qui ne rêvait qu'allégories, on ne saurait négliger de lui faire sa large part.
(2) Dans son livre sur la Méthode historique, le R. P. Lagrange fait remarquer que la fiction est compatible avec l'inspiration, p. 8ô, et plus loin il ajoute : « Il est tel genre littéraire dans lequel on n'affirme absolument rien quant à la réalité des faits ; ils servent uniquement de base à une leçon morale, telle la parabole. Or, l'inspiration ne change pas les conditions des genres littéraires. Chacun doit être interprété selon ses règles. Je ne crois pas avoir à insister sur cette formule qui a été pleinement admise dans les Etudes par le R. P. Prat », p. 94.
Tel est le cas des romans ou des contes même pieux, des poésies ou des poèmes même religieux, des traités didactiques de morale ou de théologie. Mais si Ton veut appliquer franchement ce premier critérium éliminatoire on sera frappé du grand nombre de prodiges dont inutilement s'alourdit Tapologétique.