‹ Le Miracle et la critique historique [microform]Chapitre 8 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA CRITIQUE D'INTERPRETATION {Suite)

2° De ridée que les rédacteurs de récits miraculeux se sont faite de l'histoire.

En présence d'un récit qui s'offre comme une histoire et dont l'auteur semble sensé et véridique, devons-nous enfin tenir pour certains les faits miraculeux qu'il nous rapporte? Pas encore. L'histoire n'a pas toujours été conçue comme nous la concevons aujourd'hui et de l'idée qu'on s'en est faite dépend évidemment la valeur des faits qui y sont rapportés. A côté des fictions historiques dont nous avons déjà parlé, tels la Sagesse et le Quatrième Evangile, tels si l'on veut 7'obie et Judith, il y a un autre genre de composition littéraire qui, pour viser à être vraiment historique, n'en suppose pas moins une conception de l'histoire

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assez différente de la nôtre. Il est temps de nous en occuper. Nous ne pouvions le faire plus tôt^ car il s'agit d'entrer plus avant dans la psychologie du mémorialiste ou de Tannaliste et de nous demander quelle idée il s'est formée de l'histoire proprement dite. Pour résoudre cette question il nous faut distinguer entre l'histoire primitive, l'histoire ancienne et Thistoire moderne. Examinons-les tour à tour :

A. L'Histoire primitive, — Il n'y a point de nation dont l'histoire primitive ne soit plus ou moins mêlée de fables. Cette histoire d'un temps qui ignorait l'écriture est toujours des plus incertaines et on ne saurait Taccepter que sous bénéfice d'inventaire (1).

Que ce soit l'histoire primitive de Rome, de l'Egypte, de la Grèce, ou même celle des Juifs, il y entre trois catégories d'éléments qu'on ne saurait démêler avec trop de soin:

le mythe, la légende et l'histoire proprement dite. Y a-t-il des mythes dans VHexa-teuque^ c'est-à-dire dans les six premiers livres dé la Bible? Certains exégètes catho-

(1) C'est cette conception de l'histoire que Ch. et V. Morbet appellent la phase rudimentaire.. y° Histoire dans Grande Encyclopédie, t. XX, p. 123.

liqaes considèrent la création en six jours, la transformation d'une côte en femme, le paradis terrestre, l'arbre de vie, l'arbre de la science du bien et du mal, le serpent qui parle et ne rampe point, le jugement de lahvé et son exécution, comme des mythes (1).

Le déluge de la Genèse ressemble littéralement à une page babylonienne tout imprégnée de mythologie. Le Paradis terrestre, l'arbre d'immortalité, le reptile tentateur semblent bien avoir leurs analogues ou leurs prototypes dans le même poème auquel fut emprunté le récit du déluge.

Y a-t-il des légendes dans ces mêmes livres ? Cela ne paraît pas douteux : « Une mer qui s'ouvre sur l'ordre de Moïse, le soleil qui s'arrête par Tordre de Josué, une manne qui tombe six fois par semaine pendant quarante ans, en quantité assez grande pour nourrir plus de deux millions d'hommes, ce sont là des faits qui par euxmêmes n'entraînent pas la conviction. Ils suffiraient même, ajoute Mgr Mignot, à nous faire regarder comme légendaire un

(i) A. LoisY, Etudes bibliques, Paris, 1903, in-8% p. 45-47, et A. Loisy. Les mythes babyloniens et les premiers chapitres de la Genèse , Paris, 1901, in-S".

livre profane qui les relaterait (1). » Mais pour l'historien qui cherche à déterminer < la valeur des récits miraculeux, la Bible ne peut être considérée différemment d'un livre profane.

Voici comment un catholique apprécie la légende relative à l'histoire primitive de Rome :

« Valère Maxime conte qu'un gouffre s'entr'ouvrit au milieu du forum, puis se referma et que le sol reprit son aspect ordinaire lorsque Curtius s'y fut précipité, tout armé, avec son cheval. On lit aussi, chez lui, qu'une statue de Junon, à qui un soldat romain, lors de la prise de Veïes, demandait si elle voulait venir à Rome, répondit que oui. Tite-Live, historien plus ancien et de plus de poids est en désaccord avec lui sur ces deux faits. Il veut que le gouffre soit resté béant, après que Curtius s'y fut jeté, que de plus ce gouffre ne s'entr'ouvrit pas tout d'un coup, mais qu'il fut ancien, qu'il exista avant la fondation de Rome, et qu'on l'appela le lac Curtius après que Metius-Gurtius, Sabin, y fut tombé en fuyant l'irruption des Romains.

(1) Mgr Mignot, La Critique et la Tradition dans Le Correspondant, 10 janvier 1904, p. iO.

Quant à la statue de Junon, il dit qu'elle fît un signe affirmatif et non pas qu'elle répondit oui; que plus tard on compléta la fable en disant que la déesse avait parlé.

Pour le signe lui-même, Fimposture est manifeste ; les soldats auront fait faire un mouvement à la statue, qu'ils enlevaient, et le lui ont ensuite attribué, comme si elle l'avait fait d'elle-même, ou bien puisqu'ils interrogeaient, par raillerie, ce marbre d'une déesse ennemie et vaincue, par plaisanterie encore, ils simulèrent sa réponse ; aussi Tite-Live ne dit-il pas positivement :

« elle fit signe que oui » ; mais : « Les soldats s'écrièrent qu'elle avait fait ce signe ». Les bons écrivains ne défendent pas de pareilles fictions, ils les excusent toutefois ; car ainsi que Tite-Live, « il faut pardonner à r antiquité d' avoir mêlé aux actions humaines des actions divines et rendu ainsi plus augustes les origines des villes (1). »>

Pendant longtemps on eût cru commettre un sacrilège en traitant ainsi les récits de VHexateuque. C'est pourtant le devoir de l'historien et les catholiques eux-mêmes y arrivent peu à peu (*

(1) L. Valla, La Donation de Constantin^ éd. Liseux, Paris, 1879, in-16, p. 267-270.

(2) Lagrange Eclaircissements sur la méthode histo-

Cependant le R. P. Lagrange épilogue et n*osé se prononcer de façon ferme a a sujet de la femme de Loth changée en statue de sel(l). Il écrit: « Si nous lisions cela ailleurs que dans la Bible, nous dirions tout simplement que l'imagination populaire a donné une physionomie aux choses et que trouvant à quelque bloc de sel une ressemblance humaine, elle Ta mêlé au souvenir d'une femme disparue dans une grande catastrophe. Quand on est changé en pierre, c'est ordinairement un châtiment ; telle Niobé (2). »

Pour notre part, nous hésiterons d'autant moins à y reconnaître une légende que tout le récit a ce caractère (3). La destruction subite d'une ville par un cataclysme effroyable a toujours été jugée par les peuples anciens comme une manifestation de la colère divine. Un orage grandiose, une éruption volcanique, un tremblement de terre étaient alors considérés comme des

riquej Paris 1905, in-S, p. 60-76.— Rev. Gh. A.Briggs et F. DE HuGEL, La Commission Pontificale et le Pentateuque, Paris 1907, in-S», p. 56-57.

(1) Genèse f xix, â6.

(2) La méthode historique, p. 202.

(3) G. FuLLiQUET, Le miracle dans la Bible, p. dlO» admet que le récit contient des exagérations et des précisions légendaires.

miracles au même titre que rarc-en-ciei et que les éclipses. La discussion qui s'établit entre Dieu et Abraham au sujet des justes de Sodome et de Gomorrhe, de même que la pétrification de la femme de Lot sont des épisodes surajoutés ou tout au moins déformés sous l'influence de l'idée principale. Ils ne font qu'accentuer le caractère légendaire de toute cette céleste vengeance.

L'annaliste, assez présomptueux ou assez candide pour écrire l'histoire des origines d'un peuple, ne pouvait pas compter sur des documents écrits remontant à ces mêmes origines. Il en était donc réduit à concevoir l'histoire comme une tradition écrite et par suite à admettre à peu près sur le même rang le mythe, la légende et l'histoire. En général, il ne semble pas moins assuré des faits qui se sont passés il y a plusieurs millénaires que de ceux dont il a été témoin (1).

(1) Le P. Lagrange dit lui-même, que l'histoire primitive biblique n'a pas la physionomie de l'histoire proprement dite, La Méthode historique, p. 199, et affirme qu' « il n'y a aucun inconvénient à donner à l'histoire primitive son caractère propre, quoiqu'il n'ait pas été suffisamment compris des anciens », Zoc. ciï., p. 219. Toutefois, après de telles déclarations, l'auteur ne semble pas vouloir appliquer cette vue au récit de la chute originelle ? Loc. cit., p. 185.

B. V Histoire ancienne, — Quand il s'agit d'histoire ancienne écrite ou à peu près par des contemporains quelque vingt ou quelque cent ans après révénement, quelle fut l'idée la plus ordinaire que les chroniqueurs se firent de l'histoire? Certes chez les Romains du temps des Césars on eût difficilement reçu pour histoire les fables primitives, surtout lorsqu'elles étaient trop mêlées de mythes. Cependant le mythe survivait encore dans les conceptions religieuses de l'époque et pour un rationaliste comme Lucien ou Gicéron on eût trouvé vingt Macrobe ou vingt Hérodote.

Les mythes tendaient alors à perdre tout crédit historique ; mais ils sont encore reçus par le peuple, propagés par l'enseignement religieux, et l'atmosphère de merveilleux qui se perpétue ainsi véhicule encore des lambeaux mythologiques. Les Synoptiques ne paraissent pas complètement exempts de toute influence de ce genre^ les circonstances de la naissance et de la mort de Jésus, semblent inspirées par d'autres vies divines mais évidemment mythiques.

N'est-ce point faire du dogme un principe de discernement et d'interprétation littéraire ?

Quant aux légendes, elles sont monnaie courante chez les historiens des entours de l'ère chrétienne et par suite il est fort à craindre que les auteurs des Synoptiques n'aient pas cru nécessaire de les rejeter de leurs pieux récits. Lors de la naissance du Christ, la venue des mages, l'approche et le chant des anges, l'adoration des bergers paraissent bien relever de la légende. L'histoire ancienne ne semble donc pas conçue autrement que l'histoire primitive; mais les auteurs de cette dernière sont devenus plus susceptibles et élaguent volontiers ce qui leur semble par trop invraisemblable.

Le fond de leur conception est demeuré identique : L'histoire, c'est ce qui se raconte. On retrouve d'ailleurs cette idée de l'histoire durant tout le Moyen Age et jusqu'aux approches des temps modernes.

En présence de semblables récits, le rôle de l'historien est fort délicat, il ne s'agit plus de tout accepter ou de tout rejeter en bloc mais de discerner et de faire la part des mythes, de la légende et de l'histoire.

Il y a beaucoup de chances, il est vrai, pour qu'au terme de cette analyse la plupart des miracles se soient évanouis.

Nous avons reconnu trois sortes d'histoires : primitive; ancienne et moderne. La

première comporte une plus ou moins grande part de mythologie. Parmi les traditions qu'elle enchâsse, certaines d'entre elles supposent des croyances animistes qui pour être abolies au moment de leur rédaction n'en ont pas moins constitué jadis l'atmosphère religieuse des très incultes humanités. L'histoire ancienne n'admet plus guère la vraisemblance historique des mythes mais elle abonde en légendes et le merveilleux qu'elle accepte est désormais à base plus ou moins historique. L'histoire moderne tend à éliminer tout merveilleux, on le rencontre encore mais à l'état erratique. Il pourrait se reconnaître aux formules qui l'introduisent dans le récit ; l'auteur, devenu plus scrupuleux ou plus soucieux de vraisemblance, met de tels récits au mode impersonnel : On dit ; on rapporte...

Il ne faudrait point croire cependant que ces trois sortes d'histoires sont nettement différenciées. Ces distinctions, à peu près vraies, lorsqu'il s'agit d'histoire profane, ne le sont plus du tout dans le domaine de l'histoire religieuse. L'hagiographie et les chroniques ecclésiastiques du Moyen âge, même des temps modernes, surabondent en légendes. Les vies successives de saint

François Xavier se sont progressivement enrichies de légendes, voire de miracles éclatants tels que guérisons d'incurables et résurrections de morts.

Si nous rencontrons des miracles ou des faits merveilleux dans l'histoire religieuse moderne, ancienne ou primitive, auronsnous donc le droit de les ramener indistinctement à des mythes ou à deslégendes, ainsi que le pensait Renan ? Il n'en est rien. On serait conduit ainsi à rejeter presque toute Fhistoire des Trembleurs des Gévennes, toutes les guérisons opérées au tombeau du diacre Paris. Ces conséquences inadmissibles nous font pressentir que nous pourrions de la sorte défigurer non seulement l'histoire moderne, mais même l'histoire ancienne et l'histoire primitive.

Renan ne me semble pas y avoir échappé.

Il y a des règles qui président à cette analyse des documents. Quand il y a pluralité de récits, leur comparaison et leur classement chronologique peut suffire à déterminer leurs développements successifs. D'autres fois, un texte unique permet de retrouver l'expression métaphorique ou le jeu de mot populaire qui furent le point de départ de l'interprétation miraculeuse. En l'absence de ces indications tex-

tuelles, il faut procéder à une enquête de provenance, soit par l'étude des mythologies voisines, soit par celle du folklore des peuples qui furent en rapport avec la nation du rédacteur à l'époque où il écrivit. Certes, Thistorien mythologue ou folklorisant ne devra point se contenter d'analogies lointaines, il lui faudra retrouver les traits essentiels ou les détails significatifs qui emportent la conviction (1). Ces analogies ne doivent pas être forcées, mais capables de frapper tout esprit non prévenu. Parfois la parenté de détails sera telle que Ton sera contraint de s'écrier : Ces choses-là ne

(1) Un catholique M. Louis de la Vallée Poussin écrit à ce sujet :

. « Sans contester que l'appréciation subjective joue nécessairement ^quelque rôle dans ces recherches délicates, il existe une sorte de Grammaire de l'assentiment dont les règles doivent dominer les conjectures particulières. Dans une large mesure,cette Grammaire aprioristique est confirmée par Texpérience : le contrôle, sans doute est souvent impossible ; mais il y a des cas nombreux où les indices externes ou bien défendent toute affirmation d'emprunt, lorsque, par exemple, on compare la Pentateuque et le Rig Veda^ ou bien ratifient les arguments d*ordre littéraire qui militent en faveur de l'emprunt — comme c'est le cas pour les parallélismes de la légende postérieure de Krsna et des Evangiles apocryphes. »

Le Boudhisme et les Evangiles canoniques dans Revue BibliquCf Paris 1906, p. 356.

S Inventent pas deux fois. D'autres fois, les traits essentiels des récits légendaires ou mytkiques analogues se retrouvent si semblables dans tous les récits apparentés que Ton est presque forcé de leur donner une commune explication même s'il n'y a pas d'emprunt historiquement constaté. On leur attribuera en toute sécurité un même mécanisme de formation et de développement.

Cela seul qui résistera à ce double effort d'analyse et de comparaison pourra être considéré comme véritablement historique.

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