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LE FAIT SCIENTIFIQUE

§ 1. — Le fait scientifique est-il nécessairement un

fait expérimental?

La science positive reçoit d'ordinaire dans le langage courant le nom de science expérimentale. C'est là un abus qui n'est pas sans inconvénient. Renan et Littré, qui furent des maîtres parmi les grands esprits de ce temps, se sont laissés prendre à cette duperie de mots. Renan écrivait :

c Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté ; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort, le ferait-on ? Une commission composée de physiolostes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées la critique historique, serait nommée. Cette commission

choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire F expérience, réglerait tout le système de précautions nécessaires pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que Ton a fait une fois, et que dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussit, deux choses seraient prouvées : la première, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là ; que toujours jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public ; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple luimême qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les grands événements et dans les grands hommes quelque chose de divin, crée après coup les légendes merveilleuses. » (1)

De telles exigences dépassent celles même de la méthode scientifique (2). Il n'est pas nécessaire,

(1) E. Renan. Vie dé Jésus. Paris, 1867, in-8. Introd. p. XCVII-XCVIII. — Même idée dans Feuilles détachées. Paris, s. d., in-8, pp. XVI-XVI1, 418 et 416.

(2) t Jamais Renan, écrivait Charles Renouvier en 1897, ne connut assez les limites et la méthode des sciences expérimentales, pour comprendre qu'elles ne vont au fond de rien et qu'il leur est interdit de nier, aussi bien que d'appuyer la solution d'aucun problème philosophique d'ordre général, ou de donner

pour constater un fait, qu'il soit objet d'expérience et puisse être reproduit dans les laboratoires. L'astronome se contente d'observer. Il ne commande pas aux phénomènes qu'il enregistre et la voûte céleste n'est pas un amphithéâtre pour l'expérimentation. Cependant l'astronome affirmera qu'il a vu passer un bolide dont il décrira la trajectoire et l'apparence et personne ne rejettera son dire. (1)

La Bible nous raconte quelques événements astronomiques merveilleux : devons-nous les rejeter par cela seul qu'ils nous ont été présentés comme miraculeux ? Pouvons-nous ajouter foi à l'étoile des mages, au recul du soleil qu'attesta le déplacement de l'ombre sur le cadran d'Achaz ?

Je veux supposer un instant que les textes qui rapportent ces merveilles soient acceptés de tous comme textes historiques. Est-il admissible que les Mages aient vu surgir une étoile ? M. A. France nous fournit la réponse à cette question ;

c C'était certes un miracle pour les astronomes du moyen-âge, qui croyaient que le firmament, cloué d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle

ou de refuser un fondement aux théories de la morale et du droit plus qu'aux croyances surnaturelles. » Cité par F. Brunetiôre : Cinq lettres sur Ernest Renan. Paris, 1904, in-12, p. 34. Voir encore Ch. Renouvier : Philosophie analytique de V histoire. ~ iris, 1898, in-8, II, p. 366.

[1) Sur la distinction des sciences d'observation et d'expérisntation. G. Flammarion : L'Inconnu et les Problèmes Psyiques. Pans, 1904, in-12, p. 244-245.

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ou fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par la mort des univers et qui avons vu en 1866 une étoile s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant un mois, puis s'éteindre.

« Cette étoile n'annonçait point le Messie; elle attestait seulement qu'à une distance infinie de nous, une conflagration effroyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de ce désastre céleste était en chemin depuis cinq siècles et peut-être depuis plus longtemps.» (1)

L'apparition d'une nouvelle étoile peut donc être scientifiquement constatée, mais peut-on ne pas rejeter le récit qui rapporte le recul de l'ombre sur le cadran d'Achaz ? Qui donc a jamais vu le soleil rétrograder dans sa course ? Les conséquences de l'arrêt ou du recul du soleil eussent d'ailleurs été telles, qu'il ne fût sans doute demeuré personne pour en demander le renouvellement.

Spinosa, qui semble avoir cru à l'historicité du récit des Chroniques, se contentait d'expliquer cette merveille par une parhélie.

Ainsi, sans demander la répétition expérimentale d'un phénomène, on peut être conduit à admettre sa réalité, simplement en lui cherchant des analogues, et il est rare que la recherche soit sans résultat. Le recul du soleil, jadis considéré par les théologiens comme un miracle de premier ordre, c'est-à-dir*

(1) A. France. Le Jardin d'Epicure. In-12, p. 210-211.

réservé à Dieu seul, se conçoit par un simple jeu de la lumière dans les nuées. Ce ne fut qu'une apparence. Il s'explique plus facilement que rarc-en-ciel qui fit connaître miraculeusement à Noé l'apaisement de Jéhovah. (1)

Les données astronomiques ne sont pas d'ailleurs les seules qui échappent à l'expérimentation. On en peut dire autant pour nombre de phénomènes météorologiques et biologiques. L'incertitude des prévisions relatives au temps ; l'impuissance des médecins pour produire ou pour guérir certaines maladies en sont des preuves éclatantes.

Accordons à Renan et à Littré (2) qu'un fait susceptible d'être reproduit expérimentalement est plus facilement contrôlable qu'un fait d'observation et surtout d'observation intermittente. Mais on ne

(1) Le livre dans lequel Marc-Antoine de Dominis, évoque de Spalatro, ébaucha la théorie de rarc-en-ciel, De radiis çisus et lucis in vitris perspective, et iride, Venise, 1611, ne fut pas sans provoquer quelque scandale. Il fut brûlé avec son corps et ses autres écrits en 1624.

(2) Emile Littré s'exprime d'une façon très analogue à celle de Renan dans la préface à sa traduction de Strauss : Vie de Jésus ou examen critique de son histoire. Paris, 1836, in-8. Préface, 1. 1, pp. II-IX. Il écrivait dans La Philosophie positive (t. X, p. 440). tLe parti catholique fait appel au miracle. Je ne dirai certes pas qu'il a tort, cela le regarde. Seulement, qu'il le

iche bien, c'est peine absolument perdue auprès des gens qui >nt élevés dans la notion expérimentale de V ordre naturel et des is du monde. Désormais les miracles n'apparaissent plus qu'à •ux qui d'avance croient aux miracles. »

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saurait nier que certains faits de pure observation ne soient parfaitement et rigoureusement attestés (1).

§ 2. — Les Qualités de l'Observation Scientifique*

Les croyants, dégagés de l'antique magie, n'ont jamais prétendu que les faits miraculeux soient des faits expérimentaux ; mais en revanche tous ou presque tous sont persuadés que quelques-uns d'entre eux sont aussi certains que les plus assurés des faits scientifiques.

Le fait scientifique a une caractéristique que présentent fort rarement les faits miraculeux tels qu'ils nous sont rapportés par les historiens les plus sérieux : le fait scientifique est précis. La précision, ou mieux une précision toujours croissante, telle est la caractéristique du fait scientifique. Aussi bien certains savants, tels que M. Le Dantec, soutiennent qu'il ne

(1) Littré lui-même écrivait : « Je ne donne guère d'attention aux guérisons miraculeuses dont la théologie est aujourd'hui si prodigue que quand elles présentent quelque phénomène médical qu'il me soit possible de ranger à côté d'autres analogues, agrandissant ainsi le champ d'une pathologie où les médecins ont dissipé les erreurs. » La Philosophie positivé, t. XI, p. 165. Il publia d'ailleurs une étude intéressante dans laquelle, comme plus tard l'école de Charcot, il cherchait à expliquer scientifiquement les miracles produits au tombeau de Saint-Louis : Un fragment de médecine rétrospective* dans La Philosophie positive, U V, p. 103

saurait y avoir de fait scientifique en dehors des faits qui comportent des mesures et par suite une description impersonnelle. Il écrit : « C'est alors seulement que nous avons le droit de parler d'une connaissance scientifique des faits, c'est même là, en quelque sorte, la définition de la science. » (1)

Cette définition rigoureuse du fait scientifique exclurait nécessairement le miracle. Mais nous savons que les sciences naturelles, par exemple, nous offrent nombre de faits qui échappent encore à toute mesure et n'en sont pas moins considérés comme scientifiques. Pourtant, même les faits de cet ordre ont ce caractère de comporter une précision bien supérieure à celle des récits miraculeux. Ce sont tout au moins des faits bien observés.

L'exactitude des faits scientifiques dépend de plusieurs conditions : de l'état d'esprit de l'observateur, des circonstances générales de l'observation, enfin de la délimitation des faits eux-mêmes.

L'observation exacte n'est pas à la portée du premier venu : « Pour bien observer il faut une grande étendue de connaissances, il faut être non seulement

(1 ) Le Dantec. L'Athéisme. Paris, 1906, in-12, p. 193. Herschell écrivait déjà : « Dans tous les cas qui admettent la numération ou la mesure, il est de la dernière importance d'obtenir des nombres précis.... Mais ce n'est pas seulement à préserver d'évaluations inexactes que sert la précision numérique ; elle est • •itablement Pâme de la science. » Discours sur l 'étude de la pkii ophie naturelle, § 515, et E. Rabier notait encore : « La i -mce tend en toutes choses à la mesure. » Logique, p. 100.

habile dans la branche que Ton cultive, mais encore dans toutes celles qui peuvent mettre à même d'apprécier, de neutraliser les causes étrangères de perturbation. » (1) Cette science préalable que réclame Herschell pour l'observateur lui est doublement nécessaire : d'abord pour discerner l'expliqué de l'inexpliqué ; ensuite pour démêler les faits réels des illusions et des fraudes que peut comporter chaque catégorie de phénomènes.

La connaissance approfondie de sa spécialité ne saurait d'ailleurs suffire au savant. En présence d'un fait inattendu il lui faut encore celle des lois du mécanisme mental, cet instrument des instruments, et une grande et constante défiance contre les illusions d'ordre général auxquelles est sujet l'exercice de nos sens ou qu'entraînent avec soi des théories préconçues. (Celle de l'intervention de Dieu en est une).

Cette double science, à la fois générale et spéciale, n'est pas tout encore. Sans d'autres qualités morales non moins essentielles, à savoir : capacité d'attention, sang-froid, patience et prudence, il n'est guèret de bonne observation scientifique. Les auteurs de récits miraculeux étaient-ils de bons observateurs ? — Il s'en faut bien. Presque tous furent des hommes ignorants, imbus de grossiers préjugés populaires touchant la constitution de la nature et celle de leur

(1) Herschell. DUcoun $ur V étude de la philo$ophie naturelle p. 126.

propre^esprit ; n'ayant aucune défiance à l'égard d'eux-mêmes, aucune réserve ; s'étonnant de tout et rapportant tout fait insolite ou inaccoutumé à des causes animées ou à des esprits.

Autre chose. La préparation générale dont nous avons parlé ne suffit même pas pour obtenir de bonnes observations. Un homme bien doué et bien entraîné fera de mauvaises observations s'il ne prépare chaque observation particulière en se plaçant dans les conditions spéciales requises pour le genre d'observations qu'il entreprend. C'est généralement dans le calme, le silence et la paix qu'opèrent les savants. Les laboratoires ressemblent aux églises : ce sont des lieux de recueillement, on y respire la « paix sereine » dont parle Pasteur. Et, quand le savant opère en pleine campagne, il choisit autant que possible des coins retirés, à l'écart des routes bruyantes.

Les miracles se sont presque toujours produits au milieu des foules et chacun sait leur influence déplorable sur la plus simple observation. Les grandes floraisons de faits miraculeux ont toujours jailli dans des milieux rustiques et tourmentés, parmi des gens incultes mais pieux chez lesquels l'entraînement mystique avait aboli tout sang-froid, toute prudence et exalté au contraire les facultés extraor- "naires, l'extase et l'inspiration. Où trouver, parmi )s témoins qui observent des faits étranges au milieu

& supplications, des plaintes individuelles, des

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prières collectives, des mouvements saccadés et des élans subits, où trouver, dis-je, un observateur préparé?

Il y a plus, le fait scientifique n'existe pas en dehors de la pensée. C'est un abstrait découpé par l'esprit dans la trame de la nature. Ce découpage résulte d'un choix inspiré presque toujours par des idées préconçues. Loin d'être une photographie minutieuse, il est une schématisation qui peut différer d'un observateur à l'autre. C'est là une infirmité inhérente à l'observation. Les savants s'efforcent d'y remédier par l'application de règles essentielles. Ils demandent qu'une observation soit complète et directe.

Or tel n'est pas le cas, ordinairement, pour les miracles. La plupart des faits miraculeux dont il nous reste quelque récit ne sont que les échos de traditions plus ou moins lointaines : non des observations directes, mais de simples racontars. Les faits extraordinaires, appuyés sur les seules traditions , n'pnt aucune valeur scientifique.

Cependant les miracles de Lourdes se présentent dans de meilleures conditions. Ils sont consignés dans des procès- verbaux que rédigent des savants, et semblent fournir de véritables exemples d'observation scientifique. Il n'en est rien. Ce sont des observations incomplètes. Voici ce qu'en dit en effi" M. Huysmans :

a Le D r Boissarie et le D r Gox sont obligés de se co

tenter de pièces délivrées par on ne sait quels raédicastres, souvent mal rédigées exprès, de peur de se compromettre (?), lorsque ces gens savent que les malades les réclament en vue d'un voyage à Lourdes ; il n'y a aucune sécurité ; l'on ne peut se fier ni à la science, ni à la bonne foi de ces Diafoirus de cantons ; et la clinique, dans des cas qui pourraient être intéressants, se tait. L'on a cherché à remédier à cette incertitude et à ce désordre ; mais toutes les solutions proposées s'avèrent si l'on y réfléchit, vaines. » (1)

Ainsi c'est entendu, même à Lourdes, ce laboratoire, les miracles ne se présentent pas comme des observations scientifiques.

« Ne nous laissons pas duper par les mots, écrit M. Le Roy : aucun « bureau de constatations » ne saurait faire œuvre scientifique sérieuse ; son rôle, beaucoup plus modeste, se réduit à démasquer les supercheries grossières ou à modérer les excès compromettants d'un zèle trop exalté : police des miracles, non pas étude. » (2)

L'observation du fait miraculeux péchera toujours en effet par un vice essentiel, à savoir, la connaissance complète des antécédents. Sa production étant nécessairement une surprise (n'est-il point un fait imprévisible ?), on ne s'inquiète jamais d'observer les antécédents d'un phénomène qu'on n'attend pas et pour les seuls cas où cela semblerait possible : les

(1) J.-K. Huysmans. Les Foules de Lourdes. Paris, 1906, n-12, p. 263. — Voir aussi idem, p. 265-266.

(2) Ed. Le Roy. Loc. cit., p. 171.

guérisons obtenues dans les grands sanctuaires, c'est un fait impraticable.

Concluons donc : les faits dits miraculeux peuvent être des faits certains et emprunter leur certitude à la valeur de la méthode d'observation ; mais ils ne sont pas des faits de rigoureuse observation scientifique.

§ 3. — De V observation des faits rares et du préjugé que Von tire de leur invraisemblance.

Les faits rares ou extraordinaires jugés au critérium ordinaire sont déclarés invraisemblables. Mais, parmi ceux qui les déclarent tels, les uns les rejettent purement et simplement, ajoutant parfois en forme de justification : ce sont des faits incompréhensibles ; les autres les reçoivent, mais entendent les rendre compréhensibles en les attribuant à une intervention surnaturelle et les tiennent pour miraculeux.

Ces deux attitudes sont aussi irrationnelles Tune que l'autre et supposent un même préjugé : celui de la valeur normative, des notions de vraisemblance et d'invraisemblance. La première attitude est plus fréquente parmi les gens instruits. Montaigne la stigmatisait déjà en ces termes : « C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraysemblable:

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qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance outre la commune. » La seconde attitude est fréquente parmi les ignorants. Une chose leur paraît-elle invraisemblable ? Sans Be soucier de contrôler la vérité du fait, ils déclarent aussitôt qu'il s'agit d'une intervention de Dieu ou du diable.

Les uns et les autres pourraient profiter des leçons du passé. Les gens de suffisance, comme certains savants officiels, feraient bien de se remémorer parfois l'histoire malheureuse des oppositions soidisant scientifiques, que rencontrèrent jadis des faits alors nouveaux, sous prétexte d'invraisemblance.

« Quand Harvey annonça sa découverte de la circulation du sang, il fut traité d'insensé et d'imposteur par ses pairs. Lorsque Franklin présenta à la Société royale de Londres son mémoire sur les paratonnerres, personne ne le prit au sérieux et son travail ne fut pas inséré dans les Pkilosopkical transactions. — La théorie des ondulations lumineuses de Young, malgré les preuves qu'il apportait, lui attira toutes les moqueries et tous les mépris des savants de son temps. — Arago amusa beaucoup l'Académie des Sciences lorsqu'il disenta devant elle la possibilité de la télégraphie électrique. — Un curieux exemple encore est l'opposition énergique et imprudente de Laplace à la réalité de la chute des lérolithes. Lorsque Howard lut à la Société Royale le Londres un compte-rendu des premières recher-

ches approfondies qui avaient été faites sur ce sujet, le célèbre naturaliste genevois Pictet était présent. Passant à Paris pour retourner à Genève, ce dernier communiqua à l'Académie des Sciences de Paris ce qu'il avait entendu à Londres ; comme il s'exprima en termes qui dénotaient une entière conviction de sa part, il fut subitement interrompu par de Laplace qui s'écria: « Nous en avons assez de fables pareilles ! » et Pictet dut s'arrêter. Quelques années plus tard, une députation de l'Académie constata dans le département de l'Aisne une chute de plus de deux mille pierres météoriques qui étaient tombées à la fois. » (1)

Que devenait l'ancien argument de Lavoisier : « Il n'y a pas de pierres dans le ciel, il ne peut donc pas en tomber sur la terre. » C'était le cas de rappeler au grand chimiste et au grand astronome le mot profond de Shakespeare :

« Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre qu'il n'y a de rêves dans notre philosophie « (2)

En réalité, la notion de vraisemblable ou d'invraisemblable (ce qui est tout un), est fonction de l'habitude ou de la nouveauté. Nous ne comprenons rien à rien dans la nature et nous n'avons rendu raison

(1) Ed. Gasc-Desfossés. Magnétisme vital, expériences récentes, avec une préface de M. Boirac, doyen de la faculté de Grenoble. Paris, 1897, in-12, p. 13-15.

(2) They are more tlungs in heaven and hearth Than are dreams in of our philosophy.

de rien ; mais nous n'avons pas besoin de pouvoir rendre raison d'un phénomène pour le recevoir. S'il en était ainsi nous aurions dû rejeter les tours de Robert Houdin avant d'en avoir appris le secret dans ses mémoires (1). Il suffit aux faits invraisemblables pour devenir vraisemblables qu'on ait pu les rapprocher de faits analogues. On dit alors qu'ils sont enfin compréhensibles.

Les phénomènes électriques furent, à un moment donné, des faits extraordinaires, et certains d'entre eux furent tenus pour tout à fait invraisemblables. Ce que nous disions plus haut à propos du paratonnerre et du télégraphe en est un témoignage suffisant. Aujourd'hui tous ces faits sont devenus coutumiers, et lorsqu'on nous parle d'un phénomène fort extraordinaire tel que de paysages imprimés sur la chair des gens frappés par la foudre, il suffit de qualifier ces faits de l'adjectif « électriques » pour nous rassurer sur leur vraisemblance. Les phénomènes électriques n'ont plus rien de nouveau, ils sont devenus classiques, même pour les ignorants : ce sont des faits habituels grâce aux multiples appareils d'élec-

(1) Au XVIII* siècle l'abbé Fiard considérait encore certain tour de piquet du prestidigateur Decremps comme " non naturel ". La France trompée par les magiciens et démonolâtres du dix-huitième siècle. Paris, 1803, in-8, p. 138 et suiv.

Au reste on ne saurait oublier que nombre d'inventions mécaniques, y compris l'imprimerie, passèrent pour des œudémoniaques.

tricité qui remplissent nos usines, nos maisons et nos rues.

Les faits de suggestion hypnotique, après avoir été repoussés de la science y sont désormais reçus. La clinique hypnotique du Docteur Bérillon en est une preuve éclatante, mais on ne saurait oublier qu'il a fallu l'indépendance d'esprit d'un Richet (1) et l'intrépide conviction d'un Charcot pour oser faire violence aux préventions des corps savants. En 1889 on pouvait encore murmurer que celui qui présiderait le premier congrès de l'hypnotisme se verrait fermer l'entrée de l'Académie de Médecine, et Dumontpallier fit acte de véritable courage en acceptant cette présidence (2). Les faits de suggestion sont, il est vrai, devenus d'observation courante et nul n'ignore les merveilles obtenues aujourd'hui dans les cas d'alcoolisme par la thérapeutique hypnotique. Ces faits ont cessé d'être nouveaux. Ils sont toujours inexpliqués et, dans ce sens, demeurent extraordinaires et incompris, mais ils sont fréquents, bien plus expérimentaux et cela suffit pour qu'on les déclare vraisemblables, voire compréhensibles.

Les phénomènes du spiritisme sont encore aujourd'hui des faits extraordinaires. La plupart des sa-

(1) Gh. Richet. Annales des sciences psychiques, octobre 1906, p. 603.

(2) D r Bérillon. Discours prononcé au banquet d'honneur qui lui fut offert à l'occasion de sa nomination à la Légion d'honneur. Revue de l'hypnotisme, octobre 1906, p. 108.;

vants les rejettent. Il est à prévoir cependant que cette opposition tombera. Des hommes que leur passé scientifique garantit du reproche de sottise ou de crédulité en ont commencé l'étude. Leur nombre ira croissant (1). Des observateurs capables et entraînés se formeront, habiles à discerner l'illusion et la fraude. Des contrôles sévères permettront une sélection des faits. Certains iront rejoindre les tours des prestidigitateurs, d'autres demanderont une explication différente. En attendant qu'on la trouve ils n'en seront pas moins reçus pour vraisemblables car ils auront cessé d'être nouveaux et extraordinaires pour devenu-, sinon habituels et ordinaires, du moins nombreux et précis.

Mais tandis que les savants se corrigent euxmêmes et élargissent progressivement le champ du vraisemblable, il n'en est pas ainsi des théologier qui entendent tenir encore aujourd'hui pour mi rue' tout ce qui fut l'invraisemblable il y a cent ou deu cents ans. Certes, bien que les auteurs sacrés aier donné pour miraculeux les tempêtes et les éruptiot volcaniques, ils ont cessé de les croire miraculeu) mais il en est autrement des faits que les savant

(1) A la liste honorable des Crookes, des Riche t, des Maiwel des'Lodge, des Mosso, des Foa, des Lombroso, des Aksahoff , di Ochorowici, des Flammarion, des Schiaparelli, des de Rocha outre ceux que j'oublie, U Faut ajouter le nom d'un récei converti, le professeur M. Horselli, et : Eiaapia PaXadina et < réalité des phénomène* midianimiquei, dans Annales des sciena peyrhiques, ayril 1907.

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plaçaient hier encore parmi les faits extraordinaires

ou incompréhensibles.

" i pourrais citer nombre d'ouvrages sur l'hypnoe écrits par des prêtres ou des moines qui attriit à l'intervention diabolique (1) tous les faite îotiques. La plupart des catholiques considèrent re les faits du spiritisme comme œuvres démoues. {2)

js faite de stigmatisation, aujourd'hui, sont lis à la science. Elle essaie même de les expliquer des troubles vaso-moteurs. En effet, l'imaginatendue vers un même objet, secondée d'ailleurs un tempérament extatique, semble bien l'auteur ;able de ces merveilles. C'était déjà l'opinion de t François de Sales (3). Cependant nombre de oliques y voient encore des faits inexplicables les causes secondes et y veulent apercevoir ion directe de Dieu. (4)

î guérison des possédés ne serait pas reçue pour iculeuse par le bureau des constatations à Lour- Les médecins qui le composent savent trop bien a n'est qu'une forme de l'hystérie et

Il y a mieux : J'ai rencontré un petit livre qui date de et qni attribue tontes nos maladies au démon : Le démon

et principe de» maladies, moyen de Ut guérir, par un e du clergé de Paris. 2* édit. Paris, 1890, in-12.

Le récent ouvrage de feu le D' Lapponi, médecin de Sa «té, en est un suffisant témoignage.

TraUi de l'Amour de Dieu, liv. VI, en, XV.

Voir dans Revue pratique à" Apologétique, 1" mai 1907,

relève par suite de la thérapeutique mentale. Jésus ayant guéri des possédés, la grande masse des croyants s'imagine encore être obligée de croire que ces guérisons se firent par l'influence d'une force surnaturelle.

Cependant le champ du vraisemblable s'élargit sans cesse. Le démon sera bientôt définitivement relégué au désert par la science. Il n'en est pas de même de Dieu, mais il faut reconnaître que le savant ne se préoccupe point, dans ses recherches, de l'atteindre et n'essaie plus d'apercevoir son doigt ou sa main. Dès qu'un fait ordinaire ou extraordinaire s'impose à l'étude du savant, celui-ci, persuadé qu'il est vraisemblable parce qu'il est vrai, ne songe plus qu'à en déterminer la loi ou la série.

Le miracle, fait extraordinaire, n'est donc pas un fait scientifique, soit que les savants ne l'aient pas encore reçu comme un fait attesté par des observateurs autorisés et compétents, soit qu'ils refusent d'y voir la main de Dieu, pour n'y reconnaître qu'un des chaînons des phénomènes.

Le fait rare subit toujours une période d'attente avant d'être accepté par la science, mais le jour où il franchit le seuil des académies et des recueils officiels personne ne songe plus à se demander si ce fait pourrait être hors des lois ou des séries naturelles et

la résistance désespérée du P. Poulain à propos de la reprise de la question par le D r Dumas dans la Revue des Deux Mondes.

par suite produit par une intervention directe de Dieu. Aucun être, aucun fait n'est comme une lié dans la nature.

Le jour où le fait merveilleux cesse d'apparaître aussi singulier, et cela se produit par l'observation exacte et précise de faits analogues, il devient scientifique et, du même coup, pour la science, cesse d'être miraculeux. Ainsi on n'échappera point à cette alternative : ou bien le miracle n'est qu'un fait de connaissance vulgaire, un racontar, une histoire qu'on se répète de bouche en bouche, et la scieaoe peut et doit lui refuser le dignus intrare dans les répertoires de faits scientifiquement établis ; ou bien le miracle sera reçu dans de semblables répertoires et, comme il n'y entrera qu'avec tout un groupe de faits analogues rapportés par différents observateurs habiles, le savant lui refusera le brevet de singularité et d'irréductibilité que lui décerne le théologien.

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