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CHAPITRE SECOND

§ 1. — Les lois scientifiques inconnues.

Supposons qu'un fait dit miraculeux soit aussi bien observé et décrit que n'importe quel autre fait scientifique et cependant que Ton ignore encore la loi de sa production : le savant ne sera-t-il point, dans ce cas, obligé de reconnaître qu'un tel fait est hors de la nature et d'attester au nom de la science elle-même qu'il est vraiment miraculeux ?

Il y a longtemps que Jean-Jacques Rousseau a répondu à la question ainsi posée :

« Puisqu'un miracle est une exception aux lois de la nature, pour en juger il faut connaître ces lois, et, pour en juger sûrement, il faut les connaître toutes ; car une seule qu'on ne connaîtrait pas pourrait, en certains cas inconnus aux spectateurs, changer l'effet de celles qu'on connaîtrait. Ainsi, celui qui prononce qu'un tel ou tel acte est un miracle, déclare qu'il connaît toutes les lois de la nature et qu'il sait que cet acte est une exception.

« Mais quel est ce mortel qui connaît toutes les lois de la nature ? Newton ne se vantait pas de les connaître ;

un homme sage témoin oVun fait inouï, peut attester qu'il a vu ce fait et Von peut le croire ; mais ni cet homme sage ni nul autre homme sage sur la terre n'affirmera jamais que ce fait, quelque étonnant qu'il puisse être, soit un miracle, car comment peut-il le savoir ?

« Tout ce que l'on peut dire de celui qui se vante de faire des miracles est qu'il fait des choses fort extraordinaires ; mais qui nie qu'il fasse des choses extraordinaires ? J'en ai vu, moi, de ces choses-là, et même j'en ai fait (1)

« Avec le canon, l'optique, l'aimant, le baromètre, quels prodiges ne fait-on pas chez les ignorants? Les Européens, avec leurs arts, ont toujours passé pour des Dieux parmi les Barbares. Si dans le sein même des Arts, des Sciences, des Collèges, des Académies, si dans le milieu de l'Europe, en France, en Angleterre, un homme fût venu le siècle dernier, armé de tous les miracles de l'électricité que nos physiciens opèrent aujourd'hui, l'eût-on brûlé comme un sorcier ? r eût-on suivi comme un prophète ? Il est à présumer qu'on eût fait l'un ou l'autre, il est certain qu'on aurait eu tort

(1) J'ai vu à Venise, en 1743, une manière de sorts assez nouvelle, et plus étrange que ceux de Preneste. Celui qui les voulait consulter entrait dans une chambre et y restait seul s'il le désirait. Là, d'un livre plein de feuillets blancs, il en tirait un à son choix ; puis, tenant cette feuille, il demandait, non à voix haute, mais mentalement, ce qu'il voulait savoir. Ensuite, il pliait sa feuille blanche, l'enveloppait, la cachetait, la plaçait dans un livre ainsi cachetée ; enfin, après avoir récité des formules fort baroques sans perdre son livre de vue, il en allait tirer le papier, reconnaître le cachet, l'ouvrir, et il trouvait la réponse écrite.

Le magicien qui faisait ces sorts était le premier secrétaire de l'ambassadeur de France et s'appelait J.-J. Rousseau.

Je me contentais d'être sorcier parce que j'étais modeste, mais si j'avais eu l'ambition d'être prophète, qui m'eût empêché de le devenir ?

« On vient de trouver le secret de ressusciter les noyés, on a déjà cherché celui de ressusciter les pendus ; qui sait si dans d'autres genres de mort on ne parviendra pas à

rendre la vie à des corps qu'on en avait privé Gela

n'est pas vraisemblable, soit, mais nous n'avons point de preuve que cela est impossible, et c'est de l'impossibilité physique qu'il s'agit ici. Sans cela, Dieu déployant à nos yeux sa puissance n'aurait pu nous donner que des signes vraisemblables; de simples probabilités, et il arriverait de là que l'autorité des miracles n'étant fondée que sur l'ignorance de ceux pour qui ils auraient été faits, ce qui serait miraculeux pour un siècle ne le serait plus pour d'autres ; de sorte que la preuve universelle étant en défaut, le système établi sur elle serait détruit. Non, donnez-moi des miracles qui demeurent quoi qu'il arrive, dans tous les temps et dans tous les lieux

Les miracles sont, comme j'ai dit, les preuves des simples pour qui les lois de la nature forment un cercle très étroit autour d'eux. Mais la sphère s'étend à mesure que les hommes s'instruisent et qu'ils sentent combien il leur reste encore à savoir. Le grand Physicien voit si loin les bornes de cette sphère qu'il ne saurait discerner un miracle au-delà. CELA NE SE PEUT est un mot qui sort rarement de la bouche des sages ; ils disent plus fréquemment : JE NE SAIS. » (1)

Eusèbe Salverte qui fut un esprit des plus curieux et des plus pénétrants de son temps donnait à cette même réponse cette forme audacieuse :

« Il n'y a point de miracle pour l'incrédule. Sous ses yeux vous rendez la vie à un homme décapité.... — Je croyais la chose impossible, dira-t-il, je me trompais; si

(1) J.-J. Rousseau. Lettres écrites de la montagne. Amsterdam, 1764, in-12, 1" partie, 3 e lettre, p. 89-97.

toutefois mes sens ne sont pas en proie à une illusion invincible. Constatons bien le fait ; c'est une acquisition précieuse pour la science. Mais avant que j'y visse un miracle, il faudrait me démontrer que la chose n'a pu sis ter qu'autant que Dieu aurait renversé les lois donlées par lui-même a la nature. Quant à présent, vous ne n'avei prouvé que mon erreur et votre habileté. » (1)

Depuis, cette argumentation a été souvent reprise. Vnatole France écrit :

« Quant au miracle, si c'est une dérogation aux lois laturelles ,on ne sait ce que c'est, car personne ne conatt les lois de la nature. Non-seulement un philosophe .'a jamais vu de miracle, mais il est incapable d'en amais voir. Tous les thaumaturges perdraient leur emps à dérouler devant lui les apparences les plus xtro ordinaires. En observant tous ces faits merveilleux,

ne s'occuperait que d'en chercher la loi, et, s'il ne la écouvrait point, il dirait seulement : « Nos répertoires e physique et de chimie sont bien incomplets. » Ainsi onc, il n'y a jamais eu de miracle au vrai sens du mot, u s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, parce que (aorant la nature nous ignorons également ce qui n'est as elle. » (2)

Un savant biologiste, M. Le Dantec, écrivait à on tour, dans un livre hardi :

• Comment constater un miracle, c'est-à-dire un ccroc aux lois de la nature ? 11 faudrait pour cela être

(1) E. Salverte. Des sciences occultes, ou Estai sur la magie, 's prodiges et les miracles. P., 1829, I, 131-132.

(2) Le R. P. Didon et ton livre sur Jésus Christ dans La vi

.airain, 4' série, Paris, in-12, p. 107-

sûr que Ton connaît toutes les lois de la nature et aussi toutes les conditions du phénomène observé. Qui oserait avoir une telle prétention ? J'ai écrit jadis que si je voyais un miracle, je deviendrais croyant ; je crains bien de m'être vanté ! Si j'assistais à un phénomène qui me parût en contradiction avec les lois naturelles que je connais le mieux, je. ferais probablement comme au théâtre Robert Houdin ; je chercherais la ficelle cachée, le phénomène surajouté et inconnu qui a créé l'apparence du miracle et si je ne trouvais pas, j'accuserais probablement l'imperfection de mes moyens de recherche. » (1)

L'abbé d'Houteville fut célèbre en son temps et considéré comme une sorte d'hérétique pour avoir défini le miracle un fait extraordinaire qui se produit en vertu de lois encore inconnues. On écrivit contre lui de lourdes réfutations. D'aucunes ressemblent singulièrement à des aveux.

C'est à lui que songeait Monseigneur Hay, évêque d'Edimbourg, lorsqu'il écrivait : « Il ne faut que réfléchir un moment sur notre propre esprit pour comprendre que dès que nous concevons qu'un événement, quelque rare qu'il paraisse, peut être produit par des causes naturelles ou s'accorde avec le cours ordinaire de la nature, tout aussitôt nous élob-

(1) F. Le Dantec. V Athéisme. Paris, 1906, in-12, p. 78 ; voir également p. 64. Même note chez E. Stapfer : La mort et la Résurrection de Jésus-Christ. Paris, 1898, in-12 : « Jamais un de mes contemporains, savant ou non, ne reconnaîtra un fait surnaturel. Il ne reconnaîtra qu'un fait inexpliqué mais naturel ;

il dira : l'explication m'échappe, mais il y en a une et qui est

naturelle. » p. 306-307.

gnons de notre esprit la pensée que ce soit un miracle.» (1)

Mgr Bouvier, auteur d'une théologie classique sous la Restauration, appréciait ainsi la doctrine de l'abbé d'Houteville : « Cette hypothèse est possible. Dieu a pu, en effet, se servir des lois que nous ignorons pour produire les miracles ; mais, pour nous conformer au sentiment universel et à celui qu'expose l'Evangile nous préférons voir dans le miracle des faits contraires aux lois de la nature. » (2)

Les théologiens du XX e siècle, qui rencontrent aujourd'hui cette conception, accusent les savants d'introduire pour les besoins de leur cause des lois nouvelles comme si les lois n'existaient pas avant que nous les connaissions. Ce n'est que par un sophisme enfantin qu'on fait de l'expression : lois inconnues l'équivalent de l'expression : lois nouvelles. Bien plus, d'aucuns dénoncent dans cette théorie un changement de front de la science incrédule, comme si les origines n'en étaient pas philosophiques avant d'être scientifiques. (3)

(1) La doctrine de V Ecriture sur les miracles, où Von examine et on développe avec impartialité leur nature. Paris, 1808, in-12, 1. 1, p. 25-26.

(2) Bouvier (Episcopus Cenomanensis). Institutions Théologie*. 1834, in-12. De Vera Religione, t. 1, pp. 17-18. C'est nous qui soulignons.

(3) Is. Leroy. La constatation du miracle. Croire sans voir est-il sage? Paris, 1904, in-12, p. 58-59.

Ne vaudrait-il pas mieux souscrire franchement à cette profonde pensée de Saint Augustin :

« Les hommes ne peuvent savoir ce qui est selon ou contre la nature. Nous ne contestons pas que dans le langage humain ce qui sort du cours ordinaire de la nature est dit contre nature ; tel est le sens des paroles de l'apôtre : Si tu as été coupé de l'olivier sauvage, ta tige naturelle, et enté contre nature sur l'olivier franc — ; où il appelle contre nature ce qui n'entre pas dans le cours de la nature tel qu'il est connu des hommes, à savoir que l'olivier sauvage enté sur l'olivier franc ne donne point de fruits. Mais Dieu, créateur et auteur de toutes les natures, ne fait rien contre nature, car tout ce qu'il fait entre dans la nature de chaque chose, puisque de lui vient toute mesure, tout nombre, tout ordre dans la nature. » (1)

§ 2. — Des lois scientifiques conçues comme arbitraires et indépendantes les unes des autres.

Nous pourrions sans doute nous en tenir là et déclarer le miracle indiscernable en tant qu'exception aux lois de la nature. Mais ce serait négliger certains arguments théologiques dont l'examen ne manquera point d'ailleurs d'être instructif.

Les lois scientifiques peuvent être considérées à

(1) Contre. Faust, 1. XXVI, ch. III.

deux points de vue, soit comme ayant une sorte d'existence objective, ou comme des constructions de l'esprit qui ne permettent pas de conclure sur le fond des choses.

Les théologiens sont (aujourd'hui du moins et pour ceux qui représentent la vieille tradition scolastique et officielle), des réalistes.

Les lois, pour eux, sont les rapports nécessaires, et ils diraient volontiers objectifs, qui découlent de la nature des choses. Les lois du monde /sont l'expression des décrets de Dieu, décrets d'ailleurs conformes aux natures créées, puisque lois et natures viennent du même auteur. Mais, de même que Dieu les a promulguées, il peut les suspendre ou les abolir. La nature est réglée par le déterminisme ou mieux par les décrets divins. Que celui qui en doute réponde à Jéhovah :

Où étais- tu quand je posais les fondements du monde?

Indique-le-moi si tu possèdes la Sagesse.

Qui a réglé les mesures de la Terre (tu le sais sans

[doute] Ou qui a tendu sur elle le cordeau ?

Sur quoi ses bases reposent-elles

Ou qui jeta la pierre angulaire ?

Quand les étoiles du matin chantaient en chœur

Et que les fils de Dieu poussaient des cris d'allégresse ?

Qui a fermé la mer avec des portes

Quand elle jaillit et s'élança de la vulve,

Quand je lui donnai la nue pour vêtement,

Le nuage ténébreux pour langes,

Quand je lui traçai des limites,

Que je lui posai des battants et des verrous ;

Et que je lui dis : « Tu viendras jusqu'ici, non au-delà ;

Ici expirera l'orgueil de tes flots ?

As- tu, depuis que tu existes, donné des ordres au

[matin] As- tu enseigné sa place à l'aurore ? (1)

L'ordre objectif du monde vient donc de Dieu. Mais, venant de lui, il ne saurait s'opposer à lui. Dieu peut le modifier à son gré. Les lois de la nature sont des impératifs inéluctables pour l'homme qui les subit, mais révocables par Dieu qui les impose. Le déterminisme est ainsi corrigé par l'arbitraire divin, et à celui qui s'en étonnerait, le théologien est tenté de répliquer encore par ces paroles de Job :

Les orages lui servent à la fois pour punir les hommes Et pour leur fournir une nourriture abondante.

Sais- tu quels desseins président à ses miracles Et pourquoi il fait éclater le feu de ses nuées ? (2)

Cette conception, sans doute, est émouvante et grandiose, mais elle est aussi grossièrement anthropomorphique. Elle représente Dieu à l'image de l'homme, procédant à coups de décrets successifs et souvent contradictoires, bâtissant puis corrigeant sa construction ; couvrant la plaine et la montagne de fleurs et de fruits, puis, tout à coup, pour punir sa

(1 ) Job, XXXVIII, 3 et ss.

(2) Job, XXXVI, 31; XXXVII, 15.

créature, respirant la tempête, ravageant tout de son souffle redoutable.

Une telle conception, toute primitive, a permis à certains théologiens d'expliquer comme suit la possibilité de discerner le miracle. Le miracle est pour eux la violation d'une loi physique et c'est cette violation même qui fait éclater son caractère surnaturel. N'objectez pas que ce que l'on appelle violation n'est qu'une dérogation qui s'explique par l'intervention d'une autre loi. A-t-on besoin, dit Bonal, pour savoir qu'une loi civile a été violée de connaître toutes les lois ? Ne suffit-il pas que nous connaissions cette loi avec certitude ? (1) D'autres théologiens ont cru préférable de substituer le mot loi morale à loi civile (2) sans changer toutefois la teneur de ce raisonnement ; mais, loi morale ou loi civile, la comparaison n'en vaut guère mieux. Dans le second cas elle repose sur un sophisme qui implique la confusion du juste et du possible; dans le premier cas on confond la légalité civile et le déterminisme.

Les lois physiques, qu'on les assimile, soit à des décrets, soit à des commandements, seraient donc révocables par leur auteur. Elles seraient des lois à la fois nécessaires et contingentes : nécessaires, mais de

(1) Bonal. Institutiones Theologicœ. Tolosœ, 1879, 1. 1, p. 108.

(2) Gondal. Le miracle. Paris, 1894, in-12, p. 176. — Tronchère. Il n'est pas possible de constater de vrais miracles. Paris, 1897, in-8, p. 99. ,*

façon provisoire; contingentes aussi, mais de façon intermittente. Ce ne pourrait d'ailleurs être ainsi sans provoquer les protestations des savants qui auraient bien le droit de dire qu'une telle théorie ébranle le principe d'induction : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Que fonder sur cette nécessité contingente? C'est, dans toute sa beauté, le régime de l'arbitraire érigé en idéal. Dieu assimilé à quelque sultan oriental.

Mais, admettons un instant ce système ; pourronsnous savoir quand de telles lois seront violées ? Une loi des mieux constatées, la loi de la gravitation, manifeste à nos yeux ses effets par la chute des corps à la surface de la terre et peut s'énoncer ainsi : Tous les corps situés dans le rayon d'attraction de la terre tendent au centre du globe. Cette loi est nécessaire, mais je sais que cette nécessité n'est point telle qu'elle puisse empêcher les corps de s'écarter du centre de la terre. Je vois un maçon qui monte à l'échelle, élevant avec lui des outils qui devraient cependant tendre avec lui vers le centre de notre globe. En conclurai-je que Dieu intervient dans ce cas pour suspendre la loi ? Je ne pense pas qu'une telle idée vienne à personne. C'est gufice à l'effort du maçon que l'homme et les outils s'élèvent. L'attraction que la terre exerce sur les corps qui sont à sa surface n'est pas infinie, mais assez limitée et la force de la pesanteur peut être contrebalancée par une force égale. Nous expliquons cette exception par

l'intervention d'une force connue : l'énergie humaine.

Mais si j'eusse vu San Diego s'élever du sol sans échelle et sans mouvements, tandis qu'il priait et tel nous l'a représenté MuriLlo, n'aurais-je pas été raint de reconnaître dans cette élévation surante un fait miraculeux ? Bien que la loi de la itation soit révocable ad nutum, je n'aurais pu oser qu'elle avait été suspendue par Dieu ; car is que Diego s'élevait, elle continuait d'agir, de les mouvements des mondes dans le ciel et la e des corps sur la terre. J'aurais donc été conduit nettre qu'une force invisible naturelle ou surna- 1e soulevait San Diego. De nombreux théolo- :, partant de cas analogues, ont soutenu que i force invisible c'était Dieu ou ses anges, et sans e je n'ai rien à y redire ; mais je puis supposer cette force invisible était peut-être une force relie encore mal connue. Un prêtre l'a soutenu nment dans une thèse de doctorat présentée à titut catholique de Toulouse, nsi donc la conception de lois révocables ad im ne nous sert de rien pour discerner des excep- < aux lois de la nature. Il eût fallu, pour qu'elle gnit ce but, que chaque force de la nature indépendamment de toutes les autres ; et que ois physiques fussent réellement les suites de 9ts indépendants les uns des autres. Nos législai n'ont pas eu à se préoccuper de la loi sur les

successions lorsqu'ils ont voté la loi sur le service militaire. Quand Moïse ordonna aux Hébreux de se reposer le septième jour, il n'a pas fait dépendre ce commandement de celui qui défend l'adultère. Mais, quand Dieu a fait le monde, il n'a point procédé ainsi. Il a fait un tout harmonieux dans lequel toutes les forces collaborent. Chaque mouvement de l'évolution terrestre résulte de l'exécution simultanée de toutes les lois qui règlent les mouvements de la terre. Cette solidarité des forces et des phénomènes s'étend donc aux lois et l'on peut dire qu'elles sont interdépendantes.

§ 3. — Des lois scientifiques conçues comme rigoureusement déterminées et respectées par Dieu même.

Malebranche n'hésitait pas à admettre un déterminisme absolu, ou mieux une loi générale englobant les faits rares ou singuliers aussi bien que les faits coutumiers et nombreux.

Il se fût moqué de nos modernes théologiens (à moins qu'il ne les eût pris en pitié) qui, après avoir introduit la contingence dans le monde, sous forme d'intervention divine, indépendante des causes secondes, s'érigent en défenseurs intrépides du déterninisme et de la rigueur de la science. Après La-

mennais (1) feu Bonal (2), MM. Gondal (3), Tronchère (4), Bertrin (5), G. Sortais (6) noua ont donné ce spectacle contradictoire.

Il faut choisir entre les systèmes et savoir édifier ir le terrain que l'on a une fois adopté. Ce n'est >nné, il est vrai, qu'aux esprits rigoureux. Ils sont al heureusement rares parmi les apologistes.

Malebranche ne connut point de semblables déillances. Voici le discours qu'il met en la bouche i Jésus.

« Ne t'imagine pas (ô chrétien) que mon père, par ss volontés particulières, détermine toutes mes >lontés ni celles des anges et des saints. J'ai reçu >mme bomme toute puissance dans le ciel et sur la

(1) Bien qu'on ne s'y réfère pas d'ordinaire, je croie qu'il t en effet l'inventeur de ce misérable argument. • Si, dit-il, i phénomènes les plus opposés sont également naturels, le onde est, en même temps, soumis à des lois contraires ; s lors l'idée d'ordre disparaît. Un homme s'élance dans les ils. Qu'arrivera- 1- il ? Qui peut le dire ? 11 enfonce, il est ibmergé, c'est une loi de la nature. Un homme (comme feus-Christ) marche sur les flots ; c'est encore une loi de la iture- C'est-à-dire que la nature n'a aucunes lois constantes i en d'autres termes qu'elle n'a point de lois >- De Vlndijfénet en matière de religion, IV* partie, Ch. XIV.

(ï> Bonal. ImtUutionea Théologien:. Tolos», 1879, t. I, p. 96

(3) Gondal, S. S. Le Miracle, p. 175.

(4) Tronchère, loe. cit. p. 97.

(5) G. Bertrin. Histoire critique des événements de Lourdes aris, 1305, in-lï, p. 166.

(6) G. Sortais. Providence et Miracle. Paris, 1905, in-1 2, p. 13

terre, et par conséquent j'ai la liberté de choisir les matériaux qui me sont propres et d'exécuter comme il me plaît l'ouvrage que Dieu m'a donné à faire : mais l'ordre immuable est ma règle et ma loi inviolable ; je puis tout, mais je ne puis rien vouloir qui lui soit contraire. Dieu veut l'ordre immuable et nécessaire d'une volonté immuable et nécessaire. On ne peut concevoir l'être infiniment parfait sans amour pour l'ordre ; et si on le suppose créateur de quelques esprits, on ne peut le concevoir sans la volonté que ces esprits se conforment à l'ordre. De sorte que c'est l'ordre en général qui est la règle de nos désirs et non point certaines volontés particulières par lesquelles Dieu règle notre action et rend inutile la puissance qu'il nous a donnée. Car la puissance des créatures ne consiste que dans la liberté de vouloir, puisqu'elles n'ont en elles-mêmes aucune efficacité. Ainsi tout ce que nous faisons de miraculeux (n'oubliez pas que c'est Jésus qui parle), Dieu l'exécute en conséquence des lois générales qu'il a établies et qui te sont inconnues. Dieu n'agit par des volontés particulières que lorsque l'ordre le permet ou le demande. » (1)

Il ne s'agit point pour nous d'exposer ici la théorie Malebranchienne du miracle qui est fort complexe et très nuancée (2) ; il nous suffit de constater que le

(1) Méditations chrétiennes. Médit. VIII, éd. J. Simon. In-12,

(2) Dieu n'agit point selon lui par des volontés particulières;

grand oratorien a pu incliner certains esprits à considérer le miracle comme une opération de lois générales inconnues.

On comprend par suite comment l'abbé d'Houteville (1686-1742) fut conduit à systématiser et à simplifier ainsi cette théorie des miracles :

« Un être infiniment sage doit toujours agir par les voies les plus simples ; il ne doit pas faire par le plus ce qu'il peut faire par le moins ; il ne doit pas employer des volontés particulières et de détail quand les volontés

mais il a des volontés particulières primitives, contenues d'ailleurs dans sa volonté générale. Enfin Dieu est la cause immédiate du miracle et les anges la cause occasionnelle.

Leibnitz ne pouvait admettre ni ces volontés particulières primitives, ni ces causes angéliques occasionnelles : « Je suis d'accord avec le R. P. Malebranche que Dieu fait les choses de la manière la plus digne de lui. Mais je vais un peu plus loin que lui, à Tégard des volontés générales et particulières. Comme Dieu ne saurait rien faire sans raison, lors même qu'il agit miraculeusement, il s'ensuit qu'il n'a aucune volonté sur les événements individuels, qui ne soit une conséquence d'une vérité ou d'une volonté générale. Ainsi je dirais que Dieu n'a jamais de volontés particulières telles que ce Père entend, c'est-à-dire particulières primitives. ~~

Je crois môme que les miracles n'ont rien en cela qui les distingue des autres événements ; car des raisons d'un ordre supérieur à celui de la nature le porte à les faire. Ainsi je ne dirais point avec ce Père que Dieu déroge aux lois générales toutes les fois que V ordre le veut ; il ne déroge à une loi que par une autre loi plus applicable, et ce que l'ordre veut ne saurait manquer d'être conforme à la règle de l'ordre qui est du nombre des lois générales. » Essai sur la bonté de Dieu, 1. II, § 206, 207, éd. Jacques, p. 198-199.

Puis il oppose au système des causes angéliques occasionnelles le système de l'harmonie préétablie.

générales suffisent à la production qu'il veut faire ; donc il est naturel et raisonnable de penser qu'en établissant des lois pour la conduite de son ouvrage, il a choisi les plus fécondes, celles qui réunissaient le physique et le moral tout ensemble, celles qui renfermaient le mieux le total des événements depuis le premier jusqu'au dernier jour du monde.... Toutes les révolutions, tous les changements, tous les spectacles qu'il montre dans la Nature, sont les suites de ses premières lois combinées avec ses desseins éternels ; et quelque diversité qu'on remarque dans ses ouvrages, il n'y a ni variété, ni circonstance, ni correctif dans la volonté qui les produit : « Opéra mutât, consilia non mutât. » (1)

C'était déjà la pensée de Saint Augustin : « Les prodiges ne sont pas contraires à la nature, mais seulement à une certaine notion que nous avons de la nature. (2) Les miracles ont beau être contre nature on les explique toujours en disant que telle est la nature des choses. Explication très courte, j'en conviens et réponse très satisfaisante parce que Dieu

(1) De la religion chrétienne prouvée par les faits, 1722, liv. I, chap. V, pp. 24-28. Euler (1707-1783) reproduira encore la même idée. Cf. : Lettres à une princesse d? Allemagne, 1760- 1762. Lettre XXII, éd. Saisset. P., 1843, in-12, p. 230 : « Quand un fidèle adresse à présent à Dieu une prière digne d'être exaucée, il ne faut pas s'imaginer que cette prière ne parvient qu'à présent à la connaissance de Dieu. Il a déjà entendu cette prière depuis l'éternité, et puisque ce Père miséricordieux l'a jugée digne d'être exaucée, il a arrangé exprès le monde en faveur de cette prière, en sorte que V accomplissement fût une suite du cours naturel des événements. »

(2) Saint Augustin. Oivitas Dci, 1. XXI, ch. VIII.

est l'auteur de toute la Nature » (1). Et encore : « Pour la loi souveraine de la nature élevée au-dessus de l'intelligence des impies ou des faibles, Dieu ne peut pas plus agir contre elle que contre lui-même.» (2)

Pour le philosophe, qu'il soit déterministe ou contingentiste, dès lors qu'il admet la Providence, (au sens étymologique) le miracle ne peut être qu'un fait providentiel comme tous les autres ; mais apte à remuer l'esprit des hommes qui en ignorent le secret. « Que de gens, dit Saint Augustin, et en grand nombre, qui sont plus occupés de l'admiration des choses que de la connaissance des causes par lesquelles les prodiges cessent d'être des prodiges ! Il faut les exciter à la foi des choses invisibles par des miracles visibles afin qu'ils parviennent là où ils cessent d'admirer pour se familiariser avec la vérité. Au théâtre, les hommes sont émerveillés d'un danseur de corde et se délectent à entendre les musiciens ; dans le premier cas la difficulté attache, et dans l'autre l'âme se repaît. » (3)

M. Le Dantec raconte que M. l'abbé Naudet lui dit un jour que les miracles ne sont pas en contradiction avec le déterminisme, en preuve de quoi il lui fournit cet exemple :

(1) S. Augustin. Givitas Dei. L. XXI, en. VII.

(2) Oontra. Faust. L. XXVI, ch. III. Voir : E. Nourry. Le miracle d'après St Augustin. Paris, 1903, in-8, p. 6-8. Extrait des Annales de philos, chrétienne.

(3) St Augustin. Lettre. GXX à Gonsentius.

« — Un homme dort sur le bas-port à l'ombre d'un pont ; une grosse pierre se détache à quelques mètres de hauteur, juste au-dessus de la tête du dormeur ; il est infailliblement condamné ; mais du bout de ma canne je donne une légère impulsion à la pierre, sa trajectoire dévie, et voilà mon homme sauvé ; voyezvous là quelque chose qui soit en contradiction avec les lois naturelles ? Dieu peut donc faire des miracles sans donner le moindre accroc aux lois qu'il a imposées au monde. —

Evidemment l'effort de la canne du sauveur est petit par rapport à la force vive du pavé qui tombe ; mais il n'est pas nul, et il a une équivalence mécanique ; tandis que si c'est Dieu qui est intervenu par l'exercice d'une volonté qui se manifeste sans que se modifie rien qui soit susceptible de mesure, son intervention, si minime qu'elle soit, est en contradiction avec le déterminisme universel. » (1)

Je ne sais ce que répondit M. l'abbé Naudet, mais s'il eût été de l'opinion que semblent tolérer Malebranche et Saint Augustin et qu'avait franchement adoptée l'abbé d'Houteville, il eût pu lui répondre :

J'admets qu'aucune action de Dieu dans le monde ne se produise sans que du même coup se modifie quelque chose qui soit susceptible démesure, Dieu n'agissant que par les lois générales, c'est-àdire dans et par le déterminisme qu'il a institué.

(1) F. Le Dantec. V Athéisme. Paris, 1906, p. 226. :

Mais alors, eut pu répliquer M. Le Dantec, comment discernez-vous un miracle d'un fait ordinaire par les méthodes scientifiques ? Et j'ignore comment on eût pu lui répondre.

Je me fusse contenté pour ma part de lui rappeler cette page immortelle de Spinoza :

i< Le miracle ne peut rien signifier d'autre qu'une chose dont nous ne pouvons pas expliquer la cause naturelle par l'exemple d'une chose accoutumée. La puissance de la nature n'est rien de plus que la puissance de Dieu, laquelle nous ne pouvons comprendre tant que nous ignorons les causes naturelles.

. . .Qu'il me soit permis de vous demander si nous, pauvres hommes, avons de la nature une telle connaissance que nous puissions déterminer jusqu'où va sa force ou son pouvoir et quelle chose les peut surpasser. Comme personne sans arrogance ne pourrait élever cette prétention, il ne reste plus que d'essayer sans orgueil aucun d'expliquer les événements prodigieux par des causes naturelles, autant que faire se peut, et pour ce que nous ne pouvons expliquer ou démontrer être absurde ce sera assez de suspendre notre jugement et d'édifier la religion sur la seule doctrine de la sagesse. » (1)

(1) Spinoza. Tract. Theol. polit. VI. De miraculis. Dans la traduction Saisset on pourra consulter sur ce point: Traité théologico- politique : Préface p. 10 ; ch. I. De la prophétie, pp. 26-27 ; ch. II. Des prophètes, p. 35, 36, 38, 42, 43 ; ch. III. De la vocation des Hébreux, pp. 56-58 ; Le chapitre IV tout entier : Du

§ 4. — Des lois considérées comme des constructions

subjectives de l'esprit.

Jusqu'ici, nous avons supposé que les lois de la nature sont quelque chose d'objectif et de fixé dans les choses, comme des sortes de ressorts qui les détermineraient à agir en des sens toujours définis.

Mais, après la critique kantienne, il est bien difficile d'en demeurer à cette conception périmée. La science n'est qu'une abstraction, qu'une construction de l'esprit. Certes, elle a été suggérée par les choses ; mais elle n'est qu'une image déformée des choses : L'esprit est le miroir sans lequel la science est impossible et, comme tous les miroirs, il donne des images qui sont conditionnées par sa propre nature. Chacun connaît le jeu qui consiste à se regarder dans des miroirs convexes ou concaves et les déformations qui en résultent, à la grande joie des assistants. Notre esprit n'est pas pour la nature un miroir absolument plan. La variété même des individus en témoigne. La Nature en se reflétant en lui s'y défor-

miracle; ch. VII. De l'interprétation de l'Ecriture, p. 136 ; Ch. IX. A quel titre les Apôtres ont-ils écrit leurs épîtres, p. 207 ; Ethique Prop. 17 et Schol. 2 ; Prop. 33 et Schol. 1 et 2; Epîtres XXI, XXV, qui sont les lettres VIII, X et XII de la trad. Saisset. — Voir spécialement la lettre X qui répète la citation ci-dessus.

me : mais c'est précisément cette déformation que nous appelons la science et les lignes de ce dessin que nous appelons les lois scientifiques du monde.

De ce point de départ élémentaire qui effraie les réalistes et les fait crier un peu vite au scepticisme radical on a été conduit à la thèse de la contingence des lois de la Nature.

Mais il s'agit de la bien comprendre. Cette contingence n'est pas, comme les vieux théologiens seraient tentés de le croire, une abdication de la science en faveur du hasard et un retour déguisé à l'athéisme. Les contingentistes français ont affirmé avec autant de fermeté que les orthodoxes les plus traditionalistes leur foi en l'existence de Dieu.

Si d'ailleurs tout était radicale contingence et parfait hasard, il est bien évident que le miracle demeurerait indiscernable et il n'y aurait d'ailleurs aucune raison de parler d'intervention divine, puisque nous aurions toutes raisons pour ne point parler d'un Dieu.

Qu'est-ce donc alors que la thèse de la contingence des lois de la nature et qu'entend-on par là ?

La contingence des lois de la nature suppose que les lois scientifiques ne sont que des approximations. C'est l'avis même des plus éminents parmi les savants contemporains.

« Si nous envisageons une loi particulière quelconque, écrit M. Poincaré, nous pouvons être certain d'avance qu'elle ne peut être qu'approximative. Elle est en effet

déduite de vérifications expérimentales, et ces vérifications n'étaient et ne pouvaient être qu'approchées. On doit toujours s'attendre à ce que des mesures plus précises nous obligent d'ajouter de nouveaux termes à nos formules ; c'est ce qui est arrivé par exemple pour la loi de Mariotte.

De plus, l'énoncé d'une loi quelconque est forcément incomplet. Cet énoncé devrait comprendre rénumération de tous les antécédents en vertu desquels un conséquent donné pourra se produire. Je devrais d'abord décrire toutes les conditions de l'expérience à faire, et la loi s'énoncerait alors : Si toutes les condition sont remplies, tel phénomène aura heu.

« Mais on sera sûr de n'avoir oublié aucune de ces conditions que quand on aura décrit l'état de l'univers tout entier à l'instant t; toutes les parties de cet univers peuvent en effet exercer une influence plus ou moins grande sur le phénomène qui doit se produire à l'instant t + d t. » (1)

Ainsi les lois que nous établissons ne sont que des lois approchées et, par suite, n'impliquent pas un déterminisme rigoureux.

Il y a plus, notre esprit ne pouvant concevoir la science que sous la forme d'un enchaînement, par une exagération à peu près inévitable, la nature lui apparaît comme déterminée, alors qu'elle n'est en réalité que déterminable.

Les lois scientifiques sont en effet une image déterministe de la nature. Mais cela tient aux nécessités même de notre esprit et l'on peut dire qu'en

(1) Poincaré. La valeur de la seience.

ît que ce déterminisme dépend d'une vue de iprit, il n'est en somme qu'une contingence, De la sorte, les lois scientifiques sont des abstraits itingents : contingents en ce qu'elles faussent la dite, qu'elles schématisent en la fragmentant tificiellement, j'allais dire artificieusement ; congents en ce qu'elles ne s'élaborent qu'au moyen in miroir dont le tain serait déterministe, ce qui idrait à nous faire croire qu'il y a dans le monde

déterminisme que nous avons le droit d'y suppo- ', mais qui peut-être aussi n'est, partiellement

moins, que le reflet des formes de notre esprit, itériellement, objectivement, la nature nous lappe, mais formellement elle ne nous arrive que r fragments et dans un miroir à courbure déterniste.

c La science, dit M. Le Roy, ne nous révèle qu' une :essité diffuse traversée de beaucoup de continues. Klle véhicule de la nécessité plutôt qu'elle Itablit des nécessités précises. Elle nous montre la ture déterminable plutôt que déterminée. » (1) Oui, la nature apparaît indéfiniment déternable et si la thèse de la contingence a un sens ur le savant, elle équivaut à affirmer, qu'on me rmette le mot, la déterminabilité indéfinie de la ture, mais sans plus ; c'est-à-dire en réservant la

1) E. Le Roy. Entai sur le miracle, dans Annale* de Philo ihie chrétienne, oct. 1906, p. 9.

part de la contingence possible que la nature peut objectivement renfermer dans son sein.

Dans cette hypothèse le miracle est-il discernable ? Nul ne le pensera après avoir lu M. Blondel :

« Nul fait, quelqu'étrange et déconcertant qu'il soit n'est impossible, écrivait-il en 1893, Vidée de lois fixées dans la nature n'est qu'une idole : chaque phénomène est un cas singulier et une solution unique. A aller au fond des choses, il n'y a rien de plus sans doute dans le miracle que dans le monde des faits ordinaires ; mais aussi ii n'y a rien de moins dans le plus ordinaire des faits que dans le miracle : et voilà le sens de ces brusqueries exceptionnelles qui provoquent la réflexion à des conclusions plus générales. Ce qu'elles révèlent, c'est que le divin n'est pas seulement dans ce qui semble dépasser les puissances accoutumées de l'homme et de la nature, mais partout là même où nous estimons volontiers que l'homme et la nature se suffisent. Les miracles ne sont donc miraculeux qu'au regard de ceux qui sont déjà prêts à reconnaître l'action divine dans les événements et les actes les plus habituels. La nature est si ample et si diverse qu'elle est partout équivoque ; et en frappant sur les êmes elle rend le son qu'on veut qu'elle rende. » (1)

A bon entendeur... En effet, s'il n'est rien de moins dans le plus ordinaire des faits que dans le

(1) Blondel. V Action. Paris, 1893, in-8, pp. 396-397.

miracle, on ne saurait demander au savant, en tant que tel, d'en être le témoin ou de le distinguer des autres faits de la nature.

Et nous voici ramenés encore, dans cette nouvelle hypothèse, au théorème de l'indiscernabilité du miracle de la science contingentiste.

Je n'ai voulu défendre ni la thèse de l'arbitraire divin ni celle du déterminisme absolu, non plus que la thèse du hasard ou delà contingence. Mais ayant examiné, dans chacune de ces hypothèses sur la valeur des lois scientifiques, si la science pouvait attester le miracle j'ai toujours été amené à conclure : Le miracle est indiscernable à la science. Le refrain pourra sembler monotone à ceux qui n'en sauront point tirer la leçon qu'il comporte. Le miracle n'est qu'un fait ordinaire dans lequel un esprit et un cœur pieux croient reconnaître et reconnaissent en effet l'action singulière de V Universelle Providence. L'affirmation du miracle est un point de vue de la piété ou de l'esprit religieux en faveur duquel la science ne saurait témoigner ; mais contre lequel elle ne saurait non plus protester sans sortir des limites que lui assignent ses propres méthodes.

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