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LES DIVISIONS ET LES LIMITES DE LA NATURE

§ 1. — Des classifications et de l'invariabilité des

espèces.

Les théologiens scolastiques sentent confusément que l'astronome ou le physicien ne sera plus jamais le serviteur du thaumaturge ; je veux dire : se refusera de plus en plus à reconnaître d'un fait quelconque qu'il est miraculeux ou à jamais inexplicable. Pressés par les circonstances, ils font désormais plus volontiers appel au médecin, à l'anthropologiste, au zoologiste, au botaniste, en un mot au naturaliste. C'est une tactique qui a rallié les plus habiles.

La science est une explication des choses. Or, il n'y a pas que la méthode d'explication du physicien: il y a aussi celle du naturaliste qui explique, non plus des faits, mais des êtres et qui les déclare scientifiquement enchaînés quand elle les a classés avec des êtres analogues. Les classes sont les explications des êtres, de même que les lois sont les explications des faits.

Le naturaliste (et dans ce sens très général le chimiste qui se consacre à la détermination des espèces chimiques est un naturaliste), le naturaliste se préoccupe de déterminer les espèces, les classes, les ordres, les règnes.C'est un constructeur de cadres etson effort consiste à faire rentrer les êtres nouvellement découverts dans les cadres anciens, et, s'il est nécessaire, à modifier les anciens cadres de façon qu'ils enserrent les nouveaux venus.

Peut-être ne voyez-vous pas tout d'abord comment le tenant du discernement scientifique des miracles pourra utiliser une telle méthode à ses fins.

On a cru longtemps que les espèces étaient composées d'êtres formés sur des types invariables, qu'il était aisé de définir une fois pour toutes et hors desquels il ne pouvait y avoir que des monstres, c'està-dire, étymologiquement, des miracles : monstra = prodiges, merveilles, objets ou événements étranges.

Les monstres, jusqu'au XIX e siècle, furent considérés comme des signes surnaturels, des présages ordinairement néfastes ; ils attestaient ou la colère du ciel ou quelque intervention diabolique. (1) « Rompant avec ce passé, Etienne Geoffroy St-Hilaire s'écrie avec Montaigne : Les monstres ne le sont pas

(1) Cependant it ne faudrait pas oublier ces paroles admirables de Cicéron : • Quoi ! noua serions effrayés parce qu'on noua annonce soit chez tes animaux, soit chez les hommes, quelque enfantement monstrueux! Il n'y a, je le dis en un mo qu'une seule explication de tous ces faits ; c'est dans la natui qu'est la cause nécessaire de tout être qui naît, quelle que ao

à Dieu qui voit dans l'immensité de son ouvrage Tinfinité des formes qu'il y a comprises... Isidore Geoffroy publie à son tour l'histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation. Le père nous avait laissés éblouis par quelques sentences vraies et profondes, le fils nous laisse convaincus par une œuvre achevée. De leur travail commun il reste à la France l'honneur d'avoir fait rentrer les anomalies de l'organisation et les monstruosités jusqu'alors inexpliquées ou considérées comme des contresens, dans le domaine des faits naturels, nécessaires et conséquents, les conditions qui les produisent étant données. Dans leur formation, les monstres obéissent à des lois et aux lois mêmes qui régissent le développement normal des êtres. » (1)

Depuis même, on a obtenu des monstres expérimentaux en soumettant la femelle en gestation à des conditions spéciales et calculées dans ce but. Les théologiens continuent, il est vrai, de discuter au sujet du baptême des monstres humains et d'enseigner, au moins en leurs livres, qu'on leur doit le dit

sa forme ; lors même qu'elle est contraire à l'habitude, elle ne saurait être contraire à la nature. S'il se présente donc un fait insolite, étonnant, recherche la cause si tu peux ; si tu ne la trouves pas, tiens néanmoins pour certain, que rien n'a pu arriver sans cause ; éclairé par la nature, chasse la terreur que t'a inspirée cet événement insolite ». De la Divination, liv. II ch. XXVII, mais il faudrait tout citer et je renvoie le lecteur au traité de Cicéron.

(1) J.-B. Dumas, Eloges, T. I., p. 203-204.

baptême s'ils sont nés d'animaux, mais non point

s'ils furent engendrés de quelque diable incube. Il n'empêche que l'idée du monstre miracle ne

soit aussi vétusté que celle du farfadet et ne demeure

mi'à l'état de superstition.

Ces variétés qui sont les monstres auraient bien û suggérer l'hypothèse d'une certaine variabilité as espèces ; mais la science, jusqu'à Darwin et /aJaco, croyait à la fixité des espèces comme à un ogme. Les théologiens, tous imbus d'Aristotélisme élastique, en étaient tout aussi zélés partisans, ur ce dogme ils édifièrent même une théorie scîenfique du miracle qui peut s'exprimer en ces termes : Nous ne savons pas ce que peuvent faire tous les <res de la nature ; mais de ceux que nous connaisms nous savons fort bien ce qu'ils ne peuvent pas lire sans du moins sortir des limites assignées à leur ipèce. Je crois même renforcer, en l'exprimant insi, la médiocrité ordinaire de leur argumentation. Ile se rapproche assez cependant de celle qu'a mtenue Hurter. (1)

Une des caractéristiques de l'espèce humaine est de e rien savoir sans l'avoir appris. Personne ne parle

(1) < Persaepe sufficit cognoscere, quoadusque naturo vires in ptrtingant, et legem illam naturœ quœ hisce in adjuactis îberet servari. Ita nescimus accura te, quantum oneris portare ossit homo sid eerto scimus hune vel illum actum BBSB contra jusdem legen ! H. Hurter, S. J. Theologia genr.ralis. Œniponte, 683, gr. in-8, p. 38.

une langue sans l'avoir longuement étudiée. Cependant on cite le cas d'une servante ignorante qui récitait de longues tirades d'hébreu. N'est-ce point là un fait contraire à une loi intrinsèque de la nature humaine ? N'est-ce point là un miracle ? Non point. Cette jeune fille avait été longtemps auparavant au service d'un rabbin qui avait précisément l'habitude de réciter à haute voix de longues tirades d'hébreu. Ces tirades furent emmagasinées inconsciemment par notre domestique, qui, lorsqu'elle les répéta plus tard, ne savait pas elle-même si c'était de l'hébreu ou du talapouin (1). Il n'y a donc là qu'un cas particulier d'un groupe de phénomènes très connus et dont les psychologues citent de nombreux exemples.

Ce que nous appelons caractères spécifiques correspond à ce que les théologiens appellent improprement les lois d'une nature donnée. L'ensemble de ces caractéristiques ou de ces lois équivaut à une sorte de description que l'on fait aussi précise et aussi complète que possible. Si je définis l'homme un animal raisonnable^ t que je m'en tienne à ces termes essentiels, la définition n'implique pas qu'il ne puisse pas savoir une langue sans l'apprendre. Cependant une définition exacte, c'est-à-dire complète devrait nous informer qu'il ne saurait connaître ce qu'il n'a jamais appris.

(1) Voy. H. Taine: De l'intelligence. Renaissance et effacement r l'image ; et Ribot: Maladies de la mémoire.

On ne s'étonnerait plus aujourd'hui d'un semblable phénomène tenu jadis pour preuve de l'intervention d'une espèce supérieure à l'homme, à savoir messire diable. L'emmagasinement d'une infinité de notions par la subconscience (1) d'un sujet donné et leur coordination au profit d'une personnalité qui vient parfois se substituer à la personnalité consciente, laquelle rentre à son tour dans le domaine de la subconscience, n'est plus une preuve de possession Le critérium des limites infranchissables de telles ou telles espèces est un leurre, puisqu'il est susceptible de s'étendre de manière prodigieuse et d'englober de façon inattendue des phénomènes considérés jadis comme miraculeux.

Mais il y a plus : le dogme décrépit de l'invariabilité des espèces sur lequel reposait cette théorie est encore battu en brèche d'autre façon et réduit à une hypothèse de moins en moins probable.

Hugo de Vries, savant hollandais, a obtenu des résultats extrêmement remarquables dans la culture de certaines Œnanthera. Des types nouveaux se sont montrés subitement, sans intermédiaires ni préliminaires et sept espèces d'Œnanthera ont été ainsi produites. (2)

Depuis, un Français a fait un nouveau pas en avant.

(1) Voy. Hoffding: Esq. d'une psyckol. fondée sur Vexpéi et les ouvrages de psychologie générale.

(2) Revue du mois, 1906, t. II, p. 641-657.

M. Blaringhem ayant remarqué que c'est dans les parties des champs de maïs les plus exposées aux chocs et aux vents que les anomalies apparaissent plus fréquentes, en a conclu que la mutilation pratiquée méthodiquement pouvait créer des variétés fixes et reproductibles. L'expérience a couronné ses efforts. Il a réalisé ainsi des types nouveaux qui apparaissent comme des espèces élémentaires et nouvelles puisque leurs caractères; acquis sont héréditaires et se reproduisent par graines. Cette constatation d'une variation discontinue obtenue par une sorte de chirurgie et d'affolement des plants primitifs est une porte ouverte par laquelle s'en ira tôt ou tard le vieux dogme de la fixité des espèces. On réussira plus que probablement à joindre par une série discontinue telle espèce classique à une autre espèce classique et l'on cessera de voir dans les unes et les autres les résultats de deux créations distinctes et irréductibles exprimant matériellement deux archétypes divins également irréductibles.

La foi aux caractères invariables des espèces est à jamais troublée. Mais n'y a-t-il plus d'autre croyance scientifique capable de fournir des bases à une théorie du miracle ? Que non pas.

§ 2. — Les limites des ordres de la nature sont-elles

infranchissables ?

La division de la nature en trois grands ordres était hier encore un autre dogme scientifique qui semblait favoriser l'idée de barrières naturelles infranchissables. Nul être ne pouvait, croyait-on, passer d'un ordre à l'autre ou manifester une activité qui ne fût pas du même genre que celle des êtres de son ordre propre. N'était-ce point là une autre voie permettant de définir scientifiquement le miracle ?

Chaque ordre ou chaque règne (peu importe le mot) était considéré comme l'œuvre d'une création spéciale. Cette conception était d'ailleurs favorisée par la vieille cosmogonie mosaïque que la plupart des exégètes continuent de prendre à la lettre.

La pierre (ou la terre), la plante, l'animal, l'homme formaient par suite autant de classes d'êtres absolument distincts. Bien plus, tandis que les êtres d'un ordre supérieur possédaient à des degrés divers les qualités des ordres inférieurs, on considérait que les êtres d'un ordre inférieur ou moyen pouvaient manifester une des qualités propres aux êtres d'un ordre supérieur sans qu'il y eût là un fait miraculeux ou quelque monstruosité surnaturelle.

De l'inorganique à l'organique. — De nombreux théologiens semblent avoir été surtout frappés par l'idée que le fossé qui sépare la pierre de l'être vivant, plante ou animal, ne saurait être comblé que par la puissance divine. Seule, pensent-ils, elle est capable d'y jeter la vie. N'est-ce pas Dieu, dans la Genèse, qui, de son souffle, anima la glaise qui fournit la matière du corps de notre premier père ? La pierre ne saurait fleurir et bourgeonner : ce serait là le miracle des miracles, déclare M. Bertrin, théologien et professeur de littérature, tandis que d'autres, uniquement théologiens, se contentent de protester contre la possibilité de la génération spontanée.

Sans doute, Saint Augustin et Saint Thomas ont cru à la génération spontanée, ils suivaient en cela l'opinion d'Aristote et de Diodore de Sicile. Mais il apparut aux théologiens modernes que nier la possibilité de la génération spontanée, c'était forcer la science à proclamer la nécessité d'une intervention divine dans la création. Celle-ci admise, les autres passaient à la suite.

L'idée était dans l'air, quand la fameuse querelle de Pasteur et de Pouchet, tout à l'avantage du premier, vint démontrer qu'aucune des expériences alléguées d'ordinaire en faveur de la génération spontanée n'était valable. Toutes, disait Pasteur, supposent des germes préexistants que l'on n'a pas réussi à détruire.

Ce fut alors, parmi les apologistes, un concert de

variations indéfinies sur le même thème : la génération spontanée est impossible ; l'intervention directe de Dieu est nécessaire pour l'apparition de la vie.

Pasteur avait prouvé l'insuffisance des expériences de Pouchet : mais rien de plus. Les théologiens, en s'appuyant sur lui et sur ses expériences pour soutenir la thèse de l'impossibilité de la génération spontanée, dépassaient singulièrement les droits de la saine logique. Il n'y a là, selon un mot dur mais juste de M. Le Roy, qu'une «exploitation abusive de la science. » (1)

Jadis on considérait le mouvement spontané comme caractéristique de la vie. Les mouvements de l'aiguille aimantée contredisaient cependant un tel exclusivisme. Plus tard, lorsque les apologistes devinrent plus savants, il fut de mode de défier les chimistes de produire une substance organique. On eût volontiers défini le vivant un laboratoire qui produit des substances organiques. Berthelot vint, qui opéra ces impossibles merveilles. Un courant électrique lui suffit pour faire de la synthèse organique une affaire expérimentale. — On se sauva en devenant encore plus savant. La caractéristique de la vie, déclara-t-on à la suite de Pasteur, c'est la production par le vivant de substances organiques dissymétriques. Et l'on renouvela aux physiciens

(1) E. Le Roy. Essai sur la notion du miracle, dans Annales > Philosophie chrétienne, oc 1. 1906, p. 13.

et aux chimistes le défi de l'avant- veille. Fabriqueznous, leur dit-on, des substances organiques dissymétriques.

Pasteur, encore une fois, inspirait mal les apologistes. « Il était persuadé, écrit Vallery-Radot, qu'on ne parviendra à franchir la barrière qui existe entre les deux règnes minéral et organique — et qui se traduit à nos yeux par l'impossibilité de produire dans les réactions du laboratoire des substances organiques dissymétriques, — que si Ton arrive à introduire dans ces réactions des influences dissymétriques. Le succès dans cette voie donnerait accès, suivant lui, à un monde nouveau de substances et probablement aussi de transformations organiques. » (1)

Les cassures imaginées par M. Blaringhem pour produire de nouvelles espèces de maïs ne sont-elles pas des influences dissymétriques ? Mais si des influences de cet ordre sont susceptibles de produire de profondes transformations du vivant, que donneraient des influences dissymétriques appliquées à la matière inorganique. C'est là un champ ouvert aux recherches.*Mais déjà de hardis pionniers ont essayé d'y pénétrer.

M. S. Leduc observa, après beaucoup d'autres, le rôle considérable de l'osmose dans les réactions phy-

(1) Af. Pasteur. Histoire d'un savant par un ignorant* Paris, in-12, pp. 37-38. Voir encore : R. Vallery-Radot. La vie de Pasteur. Paris, 1900, gr. in-8, p. 83-84.

logiques. C'est par osmose que les racines absorat les sucs nourriciers du sol ; la digestion, la ipiration animale supposent d'incessants phéno- «îes d'osmose. Mais de cette observation élémenre M. Leduc induisit une méthode dont la îplicité lui a donné de remarquables résultats. nsant que la vie avait dû se produire jadis dans le id des eaux et sous l'effort de diverses pressions notiques, il construisit une graine artificielle qu'il ia dans mie solution aqueuse afin d'y provoquer

phénomènes d'osmose qu'on observe chez les ants.

son attente ne fut pas trompée : il obtint aussitôt ' osmose, c'est-à-dire par échange des liquides à vers l'enveloppe de sa graine artificielle, des udo-plantes de quinze ou vingt rameaux réalisant

formes variées qui toutes rappelaient quelque me végétale.

La substance pour grandir et grossir, écrit-il, est crantée au milieu de culture ; il y a donc nutrition intussusception. L'organisation est compliquée jque, en plus de la différenciation en rhizomes horitaux, tiges verticales, feuilles et organes terminaux, xiste nécessairement un appareil circulatoire dans lel la substance membranogène et le sucre s'élèvent ju'à 30 centimètres de hauteur. Ces trois fonctions, rition par intussusception, croissance et organisation sidérées jusqu'ici comme caractéristiques de la oie, rauvent ainsi réalisées par les forces physiques. Les stances des cellules artificielles sont très sensibles à i les excitants physiques et chimiques ; elles cica-

trisent leurs blessures ; lorsqu'une tige est brisée avant l'achèvement de la croissance, les fragments se juxtaposent et se ressoudent et la croissance recommence.

« Une seule fonction reste à réaliser pour achever la synthèse de la vie : la reproduction en série. Je considère ce problème comme de même ordre que ceux déjà réso* lus. »(1)

On ne saurait nier qu'il y ait là une étape sur la route indiquée par Pasteur. Cet emploi méthodique et expérimental de l'osmose n'est pas autre chose que l'utilisation d'une influence dissymétrique. Au reste, on ne saurait oublier que M. Leduc soumet les solutions aqueuses dans lesquelles il opère, à des influences électriques qui, dans l'esprit de Pasteur, jointes aux influences magnétiques (et pourquoi M. Leduc n'utiliserait-il pas ces dernières ?) devaient aider un jour à franchir la barrière qui sépare le minéral de l'organique.

La génération spontanée n'est pas encore expérimentalement réalisée, bien que s'avèrent de plus en plus insuffisantes toutes les caractéristiques qui différenciaient jusqu'alors l'inorganique et l'organique ; mais qu'en conclure ?

« Ou bien il faut admettre que la vie existait sous forme latente et diffuse dès la première origine du monde ; et ce sera l'opinion de ceux qui estiment la matière essentiellement relative à l'esprit. Ou bien

(1) S* Leduc. Les bases physiques de la vie et la Bio genèse. onférence faite le 7 déc. 1906, Maason, in-12, p. 13-14J

si Ton accepte l'idée d'une ère cosmique primitive, où la vie -n'était point du tout, à aucun degré ni sous aucune forme, il faut admettre que la production de la vie à partir de la matière brute ne dépasse pas la puissance de la nature, puisque nous ne pouvons déterminer cette puissance que d'après ce qui se produit. » (1)

Du, règne végétal au règne animal. — Les frontières qui séparent le monde végétal du monde animal ont paru également infranchissables. Les apologistes qui soutiennent cette thèse seraient peut-être assez embarrassés si on les interrogeait sur les caractères qui différencient la plante de l'animal.

La plante, comme l'animal, naît, se nourrit, croît, se reproduit et meurt ; mais la plante est fixée au sol où elle puise la vie, tandis que l'animal se meut plus ou moins rapidement. Or, cette différence n'est pas si caractéristique qu'on le pourrait croire au premier abord. Certaines plantes sont capables de se déplacer pour se fixer dans un sol plus nourricier. Et si nous regardons aux infiniment petits, voire simplement à la classe des animaux-plantes (zoophytes), les caractères différentiels des deux règnes apparaissent aussi peu définis que possible.

Ce n'est pas d'ailleurs sur ce point précis que les théologiens font porter la discussion et ils n'ont

(1) E. Le Roy: Essai sur la notion du miracle, dans Annale* de la Philosophie chrétienne, oct 1906, pp. 13-14.

jamais cherché, comme pour la génération spontanée, à prouver que l'apparition de ranimai selon l'idée de la Genèse eût nécessité l'intervention divine. En revanche, forts de ce qu'ils considèrent comme une vérité rigoureuse, ils ont affirmé qu'une plante ne saurait manifester certaines qualités de l'animal sans qu'il y eût miracle et miracle éclatant.

Et l'on cite les verges changées en serpents tant par Moïse que par les magiciens de Pharaon, ou encore les crucifix ou les hosties qui ont répandu du sang. Pour moi, je serais disposé à accorder aux théologiens que les verges, le bois des crucifix, le pain azyme des hosties, bien qu'issus de substances végétales, peuvent être mis au nombre des substances inertes et que le miracle n'en est que plus grand.

Malheureusement, nous savons ce qu'il faut penser des récits de l'Exode et nous pouvons d'ailleurs présumer que la tradition biblique n'est que le souvenir d'un tour commun parmi les peuples orientaux. Certains serpents ont la propriété de tomber dans une raideur cataleptique lorsqu'on les touche à la tête et de se déraidir sous l'influence du souffle du charmeur.

Pour les crucifix saignants, ils sont, de façon définitive, classés parmi les récits indiscutablement et radicalement légendaires. Ce n'est point ici le lieu d'en indiquer l'origine.

Il semble que la difficulté soit plus grande au sujet des hosties sanglantes. Chacun sait sans doute

que le pain ne saigne pas. Une pâte de farine de blé, surtout après avoir été cuite, ne semble pas pouvoir produire du sang. Le blé, substance végétale, ne saurait engendrer une substance animale. A ce compte nous devons être certains que le miracle de Bolsène, immortalisé par Raphaël, dépasse les forces du monde des plantes. Une hostie qui saigne est une hostie miraculeuse.

« Les académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort embarrassées d'expliquer un fait si étrange.On n'est même pas tenté de le nier depuis la découvert e d'un champignon microscopique dont les colonies établies dans la farine ou dans la pâte, ont l'aspect de sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé, pensant avec raison que c'était là les taches rouges de l'hostie de Bolsène, appela le champignon Micrococus prodigiosus. » (1)

Tout s'explique sans qu'il soit nécessaire de passer d'un ordre de la nature à un autre. Champignon, catalepsie animale, il y aura toujours des êtres ou des phénomènes que la science ne connaîtra pas. « C'est pour cela qu'elle devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout miracle et dire des

(1) A. France. Le Jardin d'Epicure, p. 212. — La fraude suffit d'ailleurs quelquefois à expliquer ce miracle. Le Concile de Cologne en 1452 fut obligé de recommander aux ordinaires d'exercer toute leur vigilance relativement « aux hosties que des quêteurs charlatans faisaient paraître comme changées en chair ou en sang. » Mgr Héfélé. Histoire des Concile* > irad. D*larc y \t.X i p. 335.

plus grandes merveilles, comme de l'hostie de Bolsène : ou cela n'est pas ou cela est, et si cela est, cela est dans la nature et par conséquent naturel. » (1)

De V animal sans raison à V animal raisonnable. — Un chanoine de l'avant-dernier siècle écrivait : « On ne connaît pas toutes les propriétés de la nature, mais néanmoins on en connaît assez pour juger qu'elle ne peut produire la pensée. » (2) C'est d'ailleurs en s'appuyant sur un postulat de ce genre que maints théologiens ont interprété les phénomènes que présentent les « tables tournantes » et concluent à l'intervention du diable. Il est vrai qu'ils sont aujourd'hui seuls de leur avis ; on ne voit pas que la présence du diable ou des esprits défunts soient nécessaires pour expliquer les réponses intelligentes que fournit un bois inintelligent. Chevreul, et plus tard Babinet, expliquèrent les mouvements des tables par les impulsions inconscientes des doigts que l'on pose sur elles. D'autres, aujourd'hui, inclinent à voir dans certains cas de ce genre l'action d'un fluide humain capable d'être impressionné par notre subconscience et d'actionner des corps matériels.

(1) À. France. Le Jardin éFEpicure, p. 213.

(2) Berbis de Gorcelles. Dissertation sur la nature et les caractères distinctifs des vrais miracles. Beaune,1774, in-12,pp. 37-38. Dn retrouve la môme idée dans un ouvrage plus récent du R. P. Lescœur. La science et les faits surnaturels contemporains. Paris, 1900, in-12, p. 252

Au reste, qu'est-ce que la matière et qu'est-ce que la pensée ? Le matérialiste ne voit partout que matière et phénomènes matériels. La pensée, dit-il, est une force analogue aux forces physiques. Et d'ailleurs ce n'est pas chimère que d'espérer qu'en vertu du principe de l'équivalence des forces, on parvienne à enregistrer le mouvement vibratoire et mesurable auquel elle se réduit. Le phrénographe sera dès lors à la pensée ce que le phonographe est au son. Les expériences que fit jadis le Docteur Luys à la Charité peuvent même indiquer la voie. Des couronnes aimantées, transportées de la tête d'un sujet A à la tête d'un sujet B semblaient modifier le cours de la pensée du second dans le sens de la pensée du premier. Bien plus, les rayons N du Docteur Blondot ont fait espérer un moment que l'on pourrait enfin réaliser une photographie des vibrations cérébraies.

A la thèse du matérialiste, l'idéaliste répond : Etre et penser sont rigoureusement la même chose. Il n'est rien de réel dans la nature que la pensée, les phénomènes matériels sont pure apparence. La matière se résout en forces inétendues indivisibles et purement spirituelles. Nous ne connaissons pas le côté gauche d'une température ni le haut ou le bas d'une odeur. On ne saurait mesurer l'étendue d'un bémol. La couleur elle-même, qui a permis à nos sens d'acquérir la notion d'étendue, es une pure qualité. Le langage scientifique nous faii

illusion parce qu'il s'exprime en termes optiques, mais tout se résout en états de conscience, c'est-àdire en quelque chose d'inétendu et d'indivisible.

En réalité, les notions de matière et de pensée sont tellement vagues, tellement imprécises qu'on peut défendre avec autant de raisons ces opinions divergentes. Je suis persuadé que l'assertion du chanoine Berbis de Corcelles n'eut aucunement impressionné Berkeley, évêque de Cloyne.

Mais reprenons pied sur le terrain strictement scientifique. Nombre de naturalistes catholiques ou non nous diront que la pensée est le propre de l'homme et que c'est la Raison seule qui nous distingue de l'animal. Est-ce bien certain ? Je livre le fait suivant à leurs méditations :

« Un de nos amis, écrit M. Hachet-Souplet, nous ayant rapporté un merveilleux trait d'intelligence de la part d'un coati, nous avons résolu de provoquer artificiellement autour d'un autre coati, des circonstances analogues à celles dans lesquelles le premier s'était trouvé quand il donna une si grande preuve de sagacité. On sait que l'espèce est très friande d'oeufs de poule ; nous en plaçâmes un sur une haute cheminée, de façon à ce qu'il put être vu du coati et, après avoir éloigné légèrement les sièges, nous quittâmes la pièce en nous arrangeant toutefois de manière à ne rien perdre de ce que ferait notre sujet.

Il s'agita d'abord, sauta deux ou trois fois, mais

voyant que son élan ne le portait qu'à mi-hauteur de la tablette, il semblait réfléchir un instant. Il se dirigea ensuite vers une chaise en chêne ciré qu'il aya d'attirer du côté de la cheminée, mais ses Ltes glissaient sur le bois et il renonça à son entrese ; il semblait désespéré. Cependant il aperçut :is un coin un paquet de vieux chiffons et parut ppé d'une véritablejdée. Ayant pris une des baneues, il en entoura le pied de la chaise et se mit à itirer à reculons. Quand le siège fut contre la aminée, en deux bonds mon coati monta sur cellect] s'empara de l'œuf. J'estimai qu'il l'avait bien %né et je lui en offris plusieurs au nom des psychoses reconnaissants. » (1 )

Nous 'venons de voir ce qu'il faut penser des ultés du singe. La théorie de Darwin qui en fait jeendre l'homme n'est qu'une hypothèse, mais on t saurait opposer aucune impossibilité.

< Cette distinction entre les différents ordres de la ture, écrit M. l'abbé Bros, est très légitime pourvu e l'on ne se fasse pas illusion sur sa nature objece. Elle est une vue de l'esprit, utile pour classer monde des choses, mais qui n'existe que pour tre pensée. En réalité, la vie psychique, la vie anide, la vie végétative et la matière sont unies et rs lois se compénètrent tellement qu'il est impos-

sible d'affirmer que dans un cas donné les lois de la pensée sont en cause, ou celles de la matière. »

Une hirondelle ne fait pas le printemps et M. l'abbé Bros ne représente pas l'opinion traditionnelle, mais on peut être assuré que la thèse de l'impossibilité de passer d'un ordre de la nature à un ordre supérieur de cette même nature, disparaîtra fatalement de l'apologétique.

§ 3. — Les limites de la nature universelle.

Les limites des espèces sont indécises, et celles des ordres de la nature tout aussi peu fixées, c'est entendu. Toutefois les théologiens ont le sentiment que certains faits surpassent, non point seulement les forces de telle nature spécifique ou de tel ordre de la nature, mais les forces de toute la Nature.

Saint Thomas écrivait : « Une chose est dite miracle, au sens propre, qui arrive en dehors de l'ordre de la Nature. Mais il ne suffit pas qu'elle arrive en dehors des lois d'une nature particulière pour être un miracle au sens strict. Autrement celui qui jette une pierre en l'air ferait un miracle, puisque cela n'est pas dans la nature de la pierre. Un miracle est donc ce qui est en dehors de toute la Nature créée. Or, cela, Dieu seul peut le faire. » (1)

(1) Summa theologica, l' Pars q. CX, art. .IV in corp.

LE MIRACLE ET Lit CRITIQUE SCIENTIFIQUE

L'Ange de l'Ecole a mis les théologiens dans l'obligation de savoir discerner quand un fait est en dehors de toute la Nature créée. Ils n'y ont pas failli. Mais ne pouvant s'appuyer alors sur un critérium d'ordre scientifique, puisque la science se refuse à fixer les limites de la Nature et de sa puissance, ils ont eu recours au sens commun.

C'est ainsi que deux apologistes contemporains, et non des moindres si l'on en juge par le corps auquel ils appartiennent, font du discernement du miracle une affaire de bon sens ou d'élémentaire évidence. (1)

Il y a certains faits qui sont propres à Dieu, ce sont même ceux que l'on appelait jadis les miracles de premier ordre ; par opposition à ceux qui pouvaient être imités par le diable, et n'étaient par suite que des miracles de second ordre. (2)

(1 ) De Bonniot. Le miracle et tes contrefaçons. 3* éd. P., 1895, în-12, p. 64. Je cite cet ouvrage car dans eon livre intitulé Miracle et Savants. L'objection tcientifique contre le miracle. Paria, 1882, io-12, il n'aborde même pas la question du discernement du miracle.

G. Sortais. La Providence et le Miracle devant la Science moderne. P., 1905, in-12, p. 102 Il y a selon ce dernier des cas

où la cause naturelle est • évidemment absente », et il cite eu preuve les miracles de Lourdes.

Même argumentation dans Hgr E. Mérie. Le Merveilleux et la Science. Paris, s. d., in-12, p. 410.

(2) Cette distinction m'a toujours paru des plus faibles. Le démon, dit-on, ne saurait ressusciter un mort, mais il pe animer un cadavre et le faire agir comme s'il était le corps et'

? Les théologiens estiment que ressusciter un mort, arrêter le soleil, rendre à un membre atrophié sa vigueur, etc., etc., (1) sont oeuvres aussi difficiles que de créer et par suite œuvres exclusivement divines. Cette appréciation n'est en rien fondée puisque nous ne saurions mesurer la difficulté de créer, pas plus que celle de ressusciter un mort ou de rendre sa vigueur à un membre atrophié. En réalité, les théologiens qui soutiennent cette opinion n'ont pas d'autres raisons que celle-ci : Tous ces faits sont impossibles à la Nature et, soulignent-ils, aux forces de la Nature entière, donc ils sont divins.

• Impossible : voilà le grand mot lâché ou plutôt retrouvé. Il sera bon d'en préciser le sens et la portée.

D'un fait inhabituel on dit volontiers qu'il est invraisemblable ; ce qui équivaut à dire qu'il est étrange, la vraisemblance résultant, comme nous l'avons vu, de l'accoutumance.

On dit d'un fait qu'il est inexplicable quand on n'en peut découvrir les lois. Cela ne signifie pas qu'il n'ait point de loi, mais seulement que nous ne la connaissons pas encore.

Enfin, d'un fait dont on est incapable d'imaginer un comment, on dit qu'il est impossible. Dès que

homme vivant. Comment discerner cette réanimation d'une vraie résurrection. Il n'y a pas d'exemples qui ne puissent §tre expliqués par les deux hypothèses : Diable ou Dieu.

(1) Ch. Pesch, S. J. Prodectiones dogmaticœ. Friburgi Brisgovia, 1889, gr. in-8, 1. 1, p. 110.

nous réussissons à combiner un mécanisme qui permette non pas de reproduire un fait, mais de nous représenter une façon dont il peut se produire, nous pensons que ce fait est possible. A vrai dire, le possible n'est que la mesure de notre imagination et lorsque nous disons qu'un fait est impossible nous avouons simplement que notre imagination est à bout de ressources. Ce n'est pourtant pas miracle que notre imagination soit quelquefois déconcertée.

« Il semble, dit Nicole, que l'ignorance où les hommes sont de la puissance de la nature leur ôte tout droit de définir ce qui est possible ou impossible ». (1) J'ajouterai qu'à cet égard il n'y a personne qui n'ait le devoir de se défier de soi.

L'idée du possible et de l'impossible est fonction du temps où l'on vit, des connaissances générales du dit temps, de nos connaissances particulières et de notre capacité d'invention. Elle est donc infiniment variable. Exemple : Nos physiciens savent depuis longtemps décomposer la lumière et, par suite, déterminer la nature des sources lumineuses. Or, dix ans avant la découverte de l'analyse spectrale, Auguste Comte déclarait qu'il était impossible de connaître jamais la composition chimique des astres. Autre exemple : De nombreux savants ont poursuivi presque jusqu'à nos jours l'impossible solution de la quadrature du cercle.

(1) Nicole. Pensées. Paris, 1806, in-12, p. 94.

«M. Lmdeman, s'inspirant des profondes recherches d'Hermite sur la transcendance du nombre e, a pu établir l'impossibilité de la quadrature du cercle, proposition dont depuis deux mille ans'on cherchait en vain une démonstration rigoureuse ; la démonstration, considérablement simplifiée, peut figurer aujourd'hui dans l'enseignement élémentaire de nos Universités. » (1)

Rien n'est donc plus incertain que les limites de l'impossible en dehors des contradictions mathématiques. Mais alors l'impossibilité devient l'absurde et n'est pas plus possible à Dieu qu'à la Nature. Quand le R. P. Pesch affirme que s'élever dans les airs est chose impossible selon la nature, il n'en donne aucune raison : il atteste son sentiment. On trouve d'ailleurs d'autres théologiens pour penser le contraire. Il faudrait, pour que le P. Pesch eût cause gagnée, que les faits de lévitation impliquassent une contradiction mathématique et si l'on parvenait à l'établir on pourrait être assuré qu'il ne s'en serait jamais produit.

Cet appel au sens commun, comme juge de l'évidence, est un coup de désespoir. Ne faut-il pas, en effet, désespérer de sa cause pour faire juge de la possibilité ou de l'absurdité scientifique le bon sens populaire et cela précisément en des matières où

(1) E. Picard. La science moderne et son état actuel. Paris, 1906, in-12, p. 85.

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les savants eux-mêmes n'ont pas trop de toute leur prudence et de toute leur habileté ?

Si demain on venait à rendre une jambe vivante à un amputé,(l)le savant devrait-il donc renoncer tout d'abord à chercher de cet heureux fait une explication ? Le grand chrétien que fut Ch. Lenormand ne le pensait point : « Un homme qui tremble devant un phénomène naturel, écrivait-il, ou qui surseoit à en rechercher la cause dans la crainte de substituer un fait indifférent de la nature à une preuve de la puissance de Dieu n'est pas un chrétien. » (2) S'il croit, en vérité, qu'il y a des faits purement indifférents, croit-il donc vraiment à l'universelle Providence ?

(1) Ce miracle singulier, se raconte en Espagne. Cardinal de Retz. Mémoires, t. V, p. 100.

(2) Ch. Lenormant. De la divinité du Christianisme dans se rapports aoec V Histoire. Paris, 1869, in-8, p. 166.

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