CHAPITRE ÏV
l'évolution des idées de mature, de science et de surnaturel
§ I. L'état d'esprit tkéologique. — Dans un préoédent travail (1) les données de la science nous ont permis de préciser l'attitude que doit adopter l'historien en face de phénomènes singuliers, qui lui paraissent d'ailleurs suffisamment attestés. L'histoire va pouvoir nous fournir à son tour des indications générales qui nous feront mieux sentir pourquoi, ainsi que nous l'affirmions au début de cette étude, le miracle répugne de plus en plus à l'esprit contemporain.
A. L'animisme ou la confusion primitive. — Longtemps l'homme u'a vu dans le monde qu'un troupeau d'être divins aussi dissemblables qu'étranges (2).
(1) P. 3aintyves. Le Miracle et la Critique Historique. Paris, Nourry, 1907, iri-lî. 1 fr. 36.
(!) Avant l'animisme on peut supposer une période pauive, durant laquelle l'homme ne s'élevait guère au-dessus des idées de l'animal.
La nature était pour lui toute entière animée, et du rocher à l'étoile, tout vivait d'une façon indéfinissable, mais réelle. Presque dès ses premiers pas, l'homme raisonnable a senti sur ses mains, sur son front les larmes des choses ; en cela semblable à cet enfant qui montrant à son petit camarade les premières lueurs des éclairs dans la nue y voyait : « les clignements d'yeux de l'orage » (1). Les dieux ne lui paraissaient point distincts de choses.les roulements du tonnerre étaient les grondements de leur voix et le souffle doux des vents d'été la tiédeur de leur haleine. La science se confondait alors avec la croyance, c'était une physique divine qui ne visait guère qu'aux applications pratiques. Ne fallait-il pas apaiser le courroux du torrent ? et l'irritation de l'écueil ? contraindre l'esprit des vents à respecter l'abri primitif ? Le culte était avant tout un art et une technique et se résolvait en magie. L'art de cuire les viandes, l'art de construire une hutte étaient des arts rituels, c'étaient aussi des formes de la morale. Dans ce monde des peuples animistes tout était dieu ; la nature entière était divine ; la science ne se distinguait guère de la technique, mais le surnaturel n'existait pas.
B. Le Polythéisme spiritique. — Pour des hommes moins grossiers les dieux apparurent plus dis-
(1) Sur l'animisme chez l'enfant. Voir Renan, Oahie.rt Ir
tinets des êtres matériels, célestes et terrestres ; ils habitèrent la nature à la façon dont l'homme habite sa demeure, mais ne se confondaient plus avec elle. L'œil de la contemplation a cessé d'être tourné uniquement vers les choses inhumaines. L'homme avec le monde regarde l'homme. Les dieux s'enfoncent dan3 les sources ou s'élèvent de leurs vapeurs ; se cachent dans les arbres ou jouent sous leurs ombrages, mais ils ne sont que les hôtes du monde ; comme l'homme ils habitent des tentes. Par ce caractère essentiel les dieux du polythéisme se différencient des dieux de l'animisme, ils ne se confondent plus avec la nature, leurs mouvements sont distincts de ses mouvements.
Les phénomènes que l'homme peut reproduire, et ceux qui, indépendants de lui, manifestent une régularité frappante l'amènent à ne plus voir l'action des dieux dans les phénomènes coutumiers. La croissance des pins est un phénomène naturel, bien qu'elle puisse être favorisée par un dieu ; mais la plainte du vent d'orage dans leurs branches est une plainte divine. Les dieux sont des magiciens à la façon des sorciers humains ; mais ils n'interviennent que dans les cas extraordinaires. Les dieux prennent un aspect plus moral, il y a désormais de bons et de mauvais génies. La prière dès lors se mêle à la magie, l'intercession suppliante aux rites de contrainte. Le sacrifice don tend à remplacer dans nombre de cas le sacrifice de communion. La science et la technique
commencent à se séparer de la religion et du culte. La science, ou ce qui l'annonce, distingue les êtres naturels de leurs habitants divins. La Nature cesse d'être le corps même des dieux et ceux-ci se dégagent de sa gangue. Le surnaturel est fréquent et le miracle apparaît à chaque instant, décelant ici ou là, la présence de quelque divinité. Les seuls caractères du miracle sont alors l'étrangeté ou la force, la singularité ou la violence. C'est à peine si parfois s'y joint quelque notion morale.
C. Le monarchisme divin. — Enfin l'homme émergeant de l'égoïsme, se contemplant lui-même, non
Si
plus seul, mais dans la société des hommes, conçoit la morale avec la justice. Les dieux qui jusqu'alors s'étaient contentés d'être puissants s'idéalisent. Les vertus humaines deviennent des dieux et les dieux anciens, dont l'histoire était médiocrement exemplaire, se corrigent à leur tour. Les philosophes allégorisent leurs légendes jusqu'à en faire un récit édifiant. Les dieux tendent à se hiérarchiser sous le sceptre d'un Dieu père, seul vraiment Dieu, source et modèle de toute morale et de toute justice. Les dieux cèdent la place à Dieu et celui-ci progressivement, lentement mais sûrement emplit le ciel de l'Idéal.
La magie est rejetée en marge de la religion. * a science peu à peu se coordonne, mais à l'image e l'ancienne théologie elle n'a pour but que la rech -
che des causes. La Nature se définit enfin en fonction de la Providence ; mais d'une Providence à plusieurs degrés. La Nature se divise alors en deux ordres de faits, les] uns coutumiers, les autres extraordinaires, mais qui tous relèvent d'un seul Dieu, les uns par l'intermédiaire des causes secondes matérielles, les autres directement ou tout au plus par l'intermédiaire de créatures spirituelles: anges ou démons. Ce sont les faits de cette dernière catégorie qui constituent les prestiges ou les miracles. La notion de loi s'élabore, mais se confond encore avec ce que l'on appelle le cours ordinaire de la nature. Saint Thomas définit précisément le miracle un fait en dehors de la Nature ou bien en dehors du cours ordinaire de la Nature.
Dès qu'on eut atteint ces distinctions, les savants n'eussent dû connaître que les causes secondes matérielles et abandonner aux théologiens le discernement des causes surnaturelles, anges, démons ou Dieu. En fait, il était rare que le savant ne fût pas doublé d'un théologien et qu'il se contentât de dire : ceci passe mon savoir je ne puis l'expliquer. Cicéron avait cependant indiqué cette attitude. Mais soit que le savant d'autrefois redoutât d'avouer ce qu'il eût considéré comme une humiliation, soit qu'il craignit de passer pour hostile à l'Eglise ; arrivé au bout de sa science il ne manquait guère de conclure à l'intervention de quelque agent spirituel.
La crainte du pouvoir religieux n'était pas sans
quelque fondement. Un pape comme Calixte III, qui crut devoir exorciser la comète de Halley lors de son apparition en 1682 était fort capable d'excommunier les savants trop préoccupés d'étendre le rôle des causes naturelles dans le monde.
Cependant la science inventait ses méthodes et mesurait ses forces. Apparurent Bacon et Galilée. Les théologiens, il est vrai, s'effarouchèrent. Kepler découvrit alors quelques-unes des routes accoutumées des planètes : la notion de la loi définitivement se précisait. Et pourtant le grand astronome, nourri de théologie, continuait de penser que des anges étaient assis à la barre des vaisseaux célestes. Toutefois il croyait devoir protester contre la prohibition qui continuait de peser sur le système de Copernic.
Enfin lorsque Newton eut promulgué la loi de la gravitation et de l'attraction des mondes, nombre de bons esprits crurent voir ces pilotes des cieux s'enfuir sur les routes de l'exil, ou plutôt hors du monde gagner les frontières de l'univers.
Des gens d'Eglise lui reprochèrent d'avoir « enlevé à Dieu cette action directe sur son œuvre, que lui attribue constamment l'Ecriture sçinte, pour la transférer à un mécanisme naturel » et de substituer « la gravitation à la Providence ».
Malgré ces inutiles et regrettables reproches, désormais la part des phénomènes abandonnés aux agents libres allait se rétrécir sans cesse. Dais le sein même
du christianisme une sorte de polythéisme allait décroître. L'univers décidément se prolongeait aux yeux de l'homme ébloui, comme les allées d'une forêt infinie. A chaque loi nouvelle que proclamait la science, Dieu semblait, comme un soleil.se lever et chaque jour emplir davantage l'horizon.
La science, en effet, arrivait progressivement à éliminer tous les agents invisibles. La médecine avec Jean Wier (1) avait entrepris de guérir les démoniaques ; avec Galmeil, Gharcot, Bourneville, Janet, Sollier, elle a fini par ne plus rencontrer d'autre agent chez les possédés que la folie ou l'hystérie. Les démons des pluies, des grêles, des tempêtes, qui jadis faisaient des pactes avec les sorciers : tempestiaires, semeurs de grêle, faiseurs de pluie, ont quitté notre planète. Durant un long temps on les ennuya beaucoup avec les sonneries religieuses et ils s'en vengèrent souvent en faisant tomber la foudre sur les clochers ; mais depuis que les électriciens dressent des paratonnerres, depuis surtout que les vignerons, voire les maraîchers, ont braqué des canons à grêle vers le ciel on ne les voit plus. Ils ont déserté les régions de l'air. C'est ainsi que peu à peu,
(1) J. Wier. Histoires, disputes et discours des illusions et impostures des diables, des magiciens infâmes, sorcières et empoisonneurs, des ensorcelez et démoniaques et de la guérison d'iceux : item de la punition que méritent les magiciens, les empoisonneurs et les sorciers. Paris, 1885, 2 vol. in-8° (réimprimé d'après l'édition de 1579).
dans tous les domaines de la science, on a abandonné les explications théologiques (1). Il n'y a plus guère de savants qui oseraient admettre aujourd'hui des interventions démoniaques pour expliquer des phénomènes plus ou moins singuliers. Même les plus conservateurs ne donnent pas d'autre but à la science que la recherche des causes naturelles (2). On peut dire que la conception théologique de la science se meurt, si elle n'est déjà tout à fait morte.
§ IL La recherche des causes abstraites. — L'état d'esprit métaphysique. — Les premiers savants qui osèrent dédaigner les causes surnaturelles et réduire le domaine des agents spirituels furent considérés
(1) Cf. A. D. White. Histoire de la lutte de la Science et de la Théologie» Paris, 1889, in-ô°. Les titres de certains chapitres sont déjà par eux-mêmes fort suggestifs :
I. De la Création à l'Evolution. — III. Des signes et présages à la loi des deux, ou de l'Astrologie à l'Astronomie. — V. De la Genèse à la Géologie. — XI. Du Prince des Puissances de l'air à la Météorologie. — XII. De la Magie à la Chimie et à la Physique. — XIII. Des Miracles à la Médecine. — XIV. Du Fétiche à l'hygiène. — XV. De la Possession diabolique à l'aliénation mentale, — XVI. Du Diabolisme à l'Hystérie. — XVII. De Babel à la Philologie comparée. — XVIII. Des Légendes de la mer Morte à la Mythologie comparée, etc.
Il ne faudrait point croire que les explications par l'intervention des démons aient disparu dans les temps modernes. Certains catholiques voient le diable non seulement dans les tables tournantes et dans le somnambulisme mais dans le titre des maladies, parce que, disent-ils, au siècle dernier le prêtre autrichien Gassner les guérissait par des exorcismes. Th. ï Martin. Les Sciences et la philosophie. Paris, 1869» in-12, p. 471
(2) Cf. 0. Sortais. Miracle et Providence. 1905, in-12, p. 91
comme des athées. On crut qu'ils entreprenaient sur le domaine de Dieu. Remettre au second plan le rôle des causes premières, j 'entends par là toutes les causes surnaturelles, pour ne se préoccuper que des causes secondes parut longtemps une sorte de sacrilège.
Cependant à côté des savants indépendants auteurs de traités de magie naturelle ou d'écrits alchimiques, chercheurs de causes occultes et scrutateurs des secrets de nature, la scolastique ellemême donnait enfin une large place aux propriétés, facultés, vertus, essences et autres causes secondes naturelles. Certes la plupart de ces causes secondes n'étaient guère que des entités nominales, des abstractions personnifiées, c'était pourtant un progrès dans la conception du monde.
« L'humanité des humanistes, écrit M. Faguet, attribue la création des phénomènes non plus à des êtres, non plus à un être ; mais à des abstractions. On ne dira plus Cérès, on dira la Nature ; on ne dira plus Zeus, on dira l'Attraction et l'on sera porté à croire que la Nature est un être et que l'Attraction en est un autre. C'est l'état naturel d'un esprit qui est habitué à voir dans le monde des causes qui sont des êtres, et qui, déjà, n'y saisissant plus que des lois, prend ces lois pour des causes et ces causes pour des êtres, et leur donne par habitude des noms propres » (1). C'était sans doute un état d'esprit fort
(1) E. Faguet dans Politiques et Moraliste* du XIX» siècle, 2» série. 1898, ia-12, l'étude sur Auguste Comte, p. 293. Il ne
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dangereux ; car il inclinait à se payer de mots et &
conserver l'habitude de s'en payer.
Ce verbalisme était véritablement, comme le dit
™ m "» M. Faguet, «un reste de théologie exténuée cée », mais ce n'était qu'un reste et cet aninùsusai n'était plus qu'un fantôme de l'animis- •naturaliste. Il était à prévoir que ces divinités pies ne tarderaient pas à être traitées avec un açon cavalier. On leur demanda de justifier Salité. Ce fut tout le procès de la conception hysique de la science. Ce n'est pas ici le lieu aire l'histoire. Chacun sait que le monde des ., des facultés et des essences est un monde On dira encore qu'une infusion de pavot fait r ou que la rhubarbe purge, mais on ne croira cpliquer leur action en alléguant l'existence vertu dormitive ou d'une faculté laxative.
prits de l'ancienne alchimie, non plus que les i animaux de l'ancienne médecine sont dédit défunts. On ne conçoit plus les acides comme rtes d'esprits dangereux et dévorants. On a le se représenter les chancres comme des bâtes «s qui rongent les malades (1).
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disons cependant que parmi les mineurs on en rencontre mbre qui continuent de personnifier Jo grisou. {Revue de "opul. II, 412) et que bien des paysans personnifient la maladie. D' Cabanes, Bemidet de bonnet femme; 213- Ce sont des surviTances de l'esprit théologique.
Les Pères et les Docteurs de l'Eglise, St Thomas et St Augustin eurent le sentiment fort net que les miracles n'étaient point hors de la nature bien que rares et singuliers. Ils imaginèrent même de les expliquer par une de ces entités nominales qu'inventaient si naturellement des esprits à demi-scientifiques. La notion de la loi au sens moderne du mot leur est tout à fait étrangère. Les miracles sont dus à Dieu et aux puissances séminales décrétées par lui dès l'origine du monde et inhérentes à la création. Ces causes séminales sont des causes inefficaces dans le cours ordinaire des choses et n'entrent en jeu que sous l'impulsion directe de Dieu. Ces causes inutiles puisque inefficaces évitaient cependant d'assimiler les miracles à une retouche de la création. On esquivait ainsi l'objection que l'on tire ordinairement de l'infinie prévoyance de Dieu.
Ces causes séminales, sortes de facultés ou d'aptitudes à être miraculé, nous paraissent aujourd'hui singulièrement ridicules. Ces semences de miracles incapables de germer nous semblent une explication bien stérile et qui vraiment n'explique rien. Les théologiens modernes parlent rarement de ces mystérieuses vertus séminales. Ils se rendent compte sans doute de leur peu d'intérêt. C'est une ingénieuse, subtile et très scolastique explication mais il est bien évident que l'on ne pouvait demander à la science de rechercher les causes séminales puisque leur caractéristique est de ne point se mon-
trer à moins que Dieu n'intervienne et qu'elles se confondent alors avec son action.
« Je demeure d'accord, dit Leibnitz, que la considération de ces formes (vertus dormitives ou vertus séminales) ne sert de rien dans le détail de la physique et ne doit point être employée à l'explication des phénomènes particuliers. Et c'est en quoi nos scolastiques ont manqué, et les médecins du temps passé, à leur exemple, croyant de rendre raison des propriétésdes corps (ou des phénomènes de lanature) en faisant mention de formes et de qualités sans se mettre en peine d'examiner la manière de l'opération, comme si on voulait se contenter de dire qu'une horloge a la qualité horodictique provenant de sa forme, sans considérer en quoy toutcelaconsiste»(l).
Il est incontestable que les vertus séminales et autres formes scolastiques ne sauraient aujourd'hui constituer des explications scientifiques. Je ne pense pas qu'il y ait jamais de microscopes capables de nous faire voir les vertus séminales des miracles.
Dans les premiers siècles du christianisme c'est à peine si St Justin, Tertulien et St Cyprien font mention des miracles du Christ, n'ignorant point que les païens les attribuaient à un pouvoir magique (2). Il eût été vraiment trop difficile d'amener les païens à discerner le merveilleux divin du merveil-
(1) Leibnitz. Œuvres. Edit. Oerhardt. T. IV, p. 134.'
(2) Turmel. Histoire de la Théologie positive. Paris, s. d., ia-8% p. 9-10.
leux démoniaque et par suite de leur faire admirer l'un et mépriser l'autre.
St Augustin sentit vivement cette difficulté, aussi dans sa polémique avec les païens n'insiste-t-il guère sur le miracle que pour le justifier à leurs yeux. Selon lui d'ailleurs le discernement de l'intervention divine est le privilège de l'Eglise dont la divinité se prouve surtout par l'éminence de sa doctrine et par la réalisation des prophéties. Avec Saint Thomas la théorie du miracle est bien toujours la théorie augustinienne ; mais il insiste beaucoup plus sur le fait qu'il est en dehors du cours de la nature. Plus tard encore, à mesure que la notion de loi s'explicite, la notion thomiste prend une précision nouvelle. Le miracle se définit un fait sensible dû à l'intervention de Dieu, c'est-à-dire produit en dehors ou contrairement à quelqu'une des lois connues de la nature. Il semble aux théologiens qu'ils réalisent ainsi un progrès. Cette nouvelle définition va, pensent-ils, leur permettre de diagnostiquer scientifiquement l'immédiate action divine. Les lois naturelles sont alors considérées comme identiques aux causes secondes. Si donc il y a des cas où elles n'agissent pas ou s'il arrive qu'une action est contraire à celles qu'elles produisent d'ordinaire, ces cas ou cette action sont évidemment dus à l'intervention divine (1).
(1) Voir plus haut, p. 68.
III. L'Etat d'esprit positiviste. — Malheureusement pour cette commode théorie la notion de cause et la notion de loi ont été depuis complètement dissociées. Connaître la loi de production d'un phénomène, c'est-à-dire ses conditions antécédentes, n'implique nullement qu'on en connaît la cause au sens métaphysique. Hume (complétant Descartes, Locke et Berkeley) a définitivement démontré que nous ne saisissons hors de nous aucune cause proprement dite, c'est-à-dire aucune puissance active. Nous voyons le mouvement d'une bille puis le mouvement d'une seconde bille rencontrée par la première, mais nous ne voyons pas l'énergie active, la puissance efficace, la « cause » qui produit le mouvement.
L'observation directe des phénomènes extérieurs ne nous donne donc pas la cause ; mais ne peut-on pas l'en déduire par l'analyse ? Hume va nous répondre : « II n'y a pas un seul cas assignable où la connaissance du rapport qui est entre la cause et l'effet puisse être obtenue a priori... Il n'y a point d'objet qui manifeste par ses qualités sensibles les causes qui l'ont produit, ni les effets qu'il produira à son tour... Présentez au plus fort raisonneur qui soit sorti des mains de la nature, à l'homme qu'elle a doué de la plus haute capacité, un objet qui lui soit entièrement nouveau ; laissez-lui examiner scrupuleusement ses qualités sensibles. Je le défie après cet examen de pouvoir indiquer une seule de
ses causes, ou un seul de ses effets... Personne ne s'imagine que l'explosion de la poudre à canon ou l'attraction de l'aimant eussent pu être prévues en raisonnant a priori » (1).
Après Kant et Comte qui reprirent la même thèse, les savants finirent par se convaincre de sa vérité et peu à peu renoncèrent à la prétention d'atteindre les causes pour se borner à la description des conditions des phénomènes.
Les maîtres de la science contemporaine se contentent de décrire les phénomènes et leurs multiples circonstances qui sont d'autres phénomènes. Expliquer n'est plus rechercher la cause mais étudier les conditions d'un fait. C'est cette méthode basée sur l'observation et l'expérimentation qui a fondé la science moderne et ruiné les explications scolastiques.
Vous êtes- vous jamais demandé quelle est l'origine du sommeil ? Un esprit théologique pourrait satisfaire à cette curiosité en imaginant quelque ange gardien ou quelque génie du sommeil. Le Bonhomme au sable qui passe le soir dans les maisons où il y a des enfants est un survivant ou plutôt une caricature des conceptions mythologiques.
Pour un esprit nourri de scolastique ce sera le résultat d'une faculté dormitive. Cette cause occulte, proche parente de la vertu des opiacées, lui sem-
(1) Hume. E$$ai sur V Entendement, trad. Renouvier, p. 414»
blera une sorte de fée qui préside à l'arrêt de notre machine et la contraint à se reposer. Mais combien son aspect est incertain ! Et pourtant cette abstraction, cet être vague et irréel suffira à faire taire sa curiosité.
L'esprit positif déclarera la question mal posée et dira : Nous ne pouvons connaître la Cause du sommeil ; mais il serait possible et qui plus est, fort utile d'en déterminer les conditions. Pour cela il faut étudier Fétat des muscles, des nerfs, du sang chez le dormeur normal, l'influence du climat, de la maladie et de Tâge, l'action des substances excitantes et somnifères.
Il faudra établir en profitant des lésions crâniennes, s'il y a anémie ou congestion cérébrale, enregistrer les pulsations du pouls, et mesurer ainsi la rapidité de la circulation sanguine. Il faudra étudier l'état des cellules nerveuses, avant, pendant et après le sommeil. On devra mesurer l'état d'anesthésie des nerfs périphériques. On ne pourra négliger l'analyse des excrétions organiques : urine, sueur et de tous éléments propres à faire connaître la quantité des déchets musculaires éliminés.
Vous le voyez : le savant moderne et l'esprit positif ne poursuivent plus la Cause et, lorsqu'ils emploient encore ce mot, ils entendent par là les phénomènes connexes : antécédents, concomitants et subséquents. Peut-on demander à ces sortes d'espri de nous dire si tel fait extraordinaire est miraculeux
LE MIRACLE ET LA CRtTIQUE SCIENTIFIQUE 89
Evidemment non. Le savant vous répondra : Je ne connais point les causes. Les causes secondes pas plus que la cause première ne sont de mon domaine. Je ne connais que le monde extérieur qui n'est d'ailleurs pour moi qu'un tissu serré de phénomènes. Interrogez-le pour savoir ce qu'il pense de cette jambe coupée puis repoussée dont parle le Cardinal de Retz. Il vous répondra: J'en ai consigné le souvenir dans un recueil d'observations singulières (1) sans trop espérer en rencontrer jamais un autre exemple qui permettrait d'en noter toutes les circonstances. Le mécanisme biologique qui préside à la croissance des corps ou à la production des protubérances anormales, s'il était connu permettrait de pressentir une explication.
En attendant que nous puissions introduire ce phénomène dans les cadres et les classifications de la science, il faudrait collectionner tous les faits singuliers qui semblent, de près ou de loin, présenter avec lui quelque analogie. On en trouverait parmi les monstruosités. Vous connaissez peut-être le cas de cette femme qui avait une mamelle sur la cuisse (2) N'est-ce pas un grand prodige ? Peut-être arriverait ) On a publié quelques recueils de ce genre. Je ne citerai que celui du célèbre chirurgien accoucheur J. R. Sigaud de La Fond : Dictionnaire des Merveilles de la Nature. Paris, 1781, 2 vol. in-8°.
(2) Le cas est des plus assurés : la femme à laquelle je fais allusion avait une mamelle à la cuisse gauche, avec laquelle -< ; .?
elle nourrit plusieurs enfants. Comptes rendus de V Acad. des '!%£
t-on à déterminer les conditions de cette production anormale. Nous pouvons déjà provoquer expérimentalement la formation de certaines monstruos, et la tératologie est née d'hier. Ce moignon puté qui repousse ne me semble pas plus singulier i cette cuisse d'où germe une mamelle. Des mécames analogues ont sans doute présidé à ces deux mations. Pour le moment il n'est que d'attendre, st tout ce que vous pourrez tirer d'un savant à prit positif.
ja succession de ces trois états d'esprit : théoloue, métaphysique et positiviste nous est indiquée l'histoire ; mais non comme rigoureusement onologique. De notre temps les trois états se :ontrent encore. Les sauvages sont des façons primitifs. (1)... Les théologiens en sont demeurés ir la plupart à l'état d'esprit métaphysique. Pour : la science est la recherche des causes secondes, îme Ja métaphysique la connaissance des ses premières. Pendant ce temps les gêné ons nouvelles imbues de science, imprégnées de méthodes de plus en plus gagnées à l'état (prit positiviste s'éloignent de ces représentants a autre fige.
U Parié. Séance du 25 Juin 1827 et Revue Encyclopédique,
:xxv. p. VA.
> Renan. Qahiert de Jeunette. Parii. 1906, p. 36-37, f