Le erroreprof.rcUg^y
employer le terme du jour, croyait devoir défendre ses dieux. Cyprien gardait le silence, mais à la fin, craignant qu'il n'y eût là scandale pour les faibles, il résolut d'écrire un opuscule contre cet « aboyeur ». C'est celui qui, dans ses œuvres, porte le titre de Liber ad Demetrianum. Parmi les arguments du saint évêque, nous relevons le suivant :
« Tu prends la défense de tes dieux. S'ils sont des dieux, s'ils ont quelque puissance, que ne se lèvent-ils pour se défendre eux-mêmes et leur majesté. Que peuvent-ils accorder à leurs adorateurs, s'ils n'ont pas même le pouvoir de punir ceux qui les méprisent ? Si celui qui venge est plus grand que celui qui est vengé, tu es, toi, plus grand que tes dieux. Mais, si tu es plus grand que ceux que tu adores, ce n'est pas à toi de les adorer, c'est à eux de t'adorer et de te craindre comme un maître. Rougis d'adorer ceux qui ont besoin d'être défendus par toi ; rougis d'attendre quelque protection de ceux que toi-même tu protèges. Que ne viens-tu les entendre et les voir, lorsque nous les forçons d'obéir et que nous les torturons à coups de fouets spirituels, lorsque, criant et hurlant à la manière des hommes, rendus sensibles aux fouets et aux coups par la puissance divine, ils confessent le jugement futur îViens, et tu reconnaîtras la vérité de ce que nous disons. Et puisque tu te vantes d'adorer de tels dieux, crois du moins ceux que tu adores... » Saint Cyprien va jusqu'à regarder Demetrianus lui-même comme un possédé. « Ou bien, continue-t-il, si tu veux en croire toimême, il parlera de toi, tu l'entendras, celui qui réside en ta poitrine, qui aveugle maintenant ton âme dans la nuit de l'ignorance. Devant tes yeux, nous serons invoqués par ceux que tu invoques, redoutés par ceux que tu redoutes, que tu adores. Tu verras liés sous notre main, tremblants comme des captifs, ceux que tu respectes et que tu vénères comme des maîtres. Du moins alors tu
resteras confondu dans tes erreurs quand tu renias et que tii entendras tes dieux, interrogés par nous* déclarer aussitôt ce qu'ils sont, et, malgré votre présence, se montrer incapables de dissimuler plus longtemps leurs prestiges et leurs tromperies. »
Tertullien propose une épreuve. Il demande aux magistrats de l'empire que l'on produise d'abord un démoniaque puis l'un de ces personnages sacrés que l'on supposait inspirés par quelque dieu résidant en leur poitrine.
Un cht-étien, le premier venu, forcera 1 hôte invisible du possédé d'avouer qu'il est l'un des dieux païens, et l'hôte invisible du prophète qu'il est un démon. Tertullien en donne Tassurance. Mais il faut citer ses paroles :
« Produisez ici, devant vos tribunaux, un homme qui soit, de l'aveu de tous, possédé du dén on. Un chrétien, le premier veiiu, donnera ses ordres à l'esprit, et celui-ci avoueta qu'il est aussi véritablement un démon qu'il est faussement dieu ailleurs. Maintenant, produisez l'un de ceux que vous Cfoyez inspirés par un dieu, qui reçoivent la divinité dans leurs entrailles en respirant, auprès des autels, les odeurs des victimes; qui se guérissent par des hoquets, qui prophétisent en haletant. Produisez même cette vierge céleste qui promet la pluie, même cet Esculape montreur de remèdes...; s'ils n'avouent pas qu'ils sOUt des déiïïons qui n'osent pas mentir au chrétien qui les interroge, répandez en ce lieu le sang de ce chrétien si téméraire.
« Est-il rien de plus évident, de plus concluant ? Voilà devant vous la vérité toute simple, sans autre secours qu'elle-même ; pas de place au soupçon. Direz-vous qu'il y a ici quelque effet de magie, quelque tromperie de paroles* ? Vos yeux et vos -oreilles ne vous le permettraient
1. Pour comprendre ce paèsagë, il faut savoir que les magiciens n'opéraient leurs prestiges qu'au moyen d'appareils Compliqués. Ils
LES DÉMONS AUX PREaflERS SIÈCLES. 443
pas... Si, d^un côté, ils sont vraiment dieux, dans quel but mentent-ijs en se faisant passer pour démons? Seraitce pour nous obéir? Alors vos dieux sont soumis aux chrétiens : mais ce ne sont pas des dieux qui sont soumis à des hommes et à leurs adversaires de manière surtout à se déshonorer. Si, d'autre part, ce sont des démons ou des apges, pourquoi répondent-ils ailleurs qu'ils remplissent le rôle de la divinité? Car, de même ceux que l'on croit dieux ne youdropt pas s'avouer démons, si vraiment ils sont dieux, pour ne pas déroger à leur majesté ; de même ceux-ci, qui se révèlent immédiatement à vous pour être
employaient des charioes, des herbss, des sacrifices, des aroiilettes, des signes, des formules cabalistiques, toutes choses qui variaient suivant le dieu ou le démon. L'être surnaturel étai^, croyait-on, forcé d'obéir à l'évocation, et il se trouvait enchaîné tant que le magicien n'avait pas détruit l'effet de ses enchantements. Voici à ce sujet un passage curieux de Porphyre, cité T^av Easàhe {Prép. É oang .y liv. V, ch. vin) : « Pythago^^ de Rhodes a démontré avec sens que ces dieux... cèdent à la contrainte qui les fait descendre par suite des évocations, les uns plus impérieusement, les autres moins : les uns semblent avoir contracté une habitude qui leur rend l'apparition moins pénible, et ce sont principalement les dieux bons par nature, les aut-es, qnand même ils auraient cet usage, n'y cèdent cependant qu'avec le désir de nuire... J'ai observé, d'après les oracles, la justesse de ces paroles de Pythagore.Tous en efïet déclarent qu'ils sont venus par contrainte, non par une contrainte simple, mais, pour employer l'expression consacrée, par séduction et contrainte à la fois. » Le mot grec désignait proprement l'art des Thessaliennes.
Euscbe citp, d'après le même écrivain, des oracles ou l'on voit comment s'opérait la délivrance du dieu enchaîné par les enchantements. Qu'il nous suffise d'en rapporter un comme exemple : « Terminez ces colloques, éteigne? ces luminaires ; coupez, déliez cette iniage blanchie ; arrachez de mes membres avec vos mains ces bandelettes inhumaines, qui les retiennent fortement. » Porphyre ajoute naïvement que le dieu, afin de pouvoir s'en aller, orlonne la destruction de ces diverses choses, qui exercent une puissance parce qu'elles retracent les ressemblances des dieux que l'on invoque.
des démons n'auraient pas l'audace de prendre la place des dieux, s'il y avait vraiment des dieux tels que ceux dont ils usurpent les noms; ils craindraient d'abuser d'une majesté supérieure et redoutable. Tellement il est vrai que la divinité que vous adorez n'est rien ; car, si elle était quelque chose, ni des démons n'oseraient s'en parer, ni des dieux la désavouer. Puis donc que des deux côtés on rencontre un même aveu contre l'existence des dieux, reconnaissez que de part et d'autre il n'y a que des démons. »
Après cela, Tertullien met les païens au défi défaire nier par leurs dieux, qui sont des démons, aucun des articles de la foi chrétienne ; de leur faire nier qu'ils ne soient pas réservés eux-mêmes à être jugés au dernier jour par Jésus-Christ.
« Tels sont les témoignages, conclut-il, que les chrétiens ont coutume d'arracher à vos dieux... Vous versez en leur honneur le sang des chrétiens. Certes, ils ne voudraient pas en mentant courir le risque de perdre d'aussi utiles et d'aussi serviles adorateurs. »
Ce n'est point par Taveu forcé du démon, c'est par la puissance souveraine du nom du vrai Dieu, que Lactance établit le même fait *.
« Voici un malheureux, dit-il, livré à l'action intime du démon, il délire, il est hors de lui. Conduisonsle dans le temple de Jupiter, très bon, très grand, ou plutôt, comme Jupiter ne sait pas guérir, menons-le à la chapelle d'Esculape ou d'Apollon. Que le prêtre de l'un ou de l'autre commande, par le nom de son Dieu, à l'esprit du mal de sortir de cet homme; il ne pourra réussir à aucun prix. Quel est donc le pouvoir de ces dieux qui ne peuvent commander à des démons ? Mais ces mêmes démons, adjurés au nom du vrai Dieu, prennent aussitôt la
* Dtv, Instit. IV, 27.
fuite.Pourquoi donc craignent-ils le Christ et ne craignentils pas Jupiter, si ce n'est parce que ceux que le peuple regarde comme dieux sont ces mêmes démons? Mais si l'on met en présence et le démoniaque et la prophét-esse d'Apollon Delphien, l'un et l'autre éprouveront la même horreur pour le nom de Dieu, et Apollon quittera aussi vite sa prophétesseque le démon le possédé. Après la conjuration et la fuite de son Dieu, la prophétesse gardera le silence pour toujours. Donc ce sont les mêmes et les démons qu'ils exècrent et les dieux qu'ils adorent. »
Ces témoignages n'étaient point des faits isolés ; ils se répétaient très souvent. Les obtenir était devenu pour les chrétiens une coutume, suivant l'expression de Tertullien. Il y avait aussi la confession du silence, qui peutêtre était aussi fréquente. «Les chrétiens, dit Eusèbe, sont capables, comme ils l'ont toujours été, lorsque les choses se passent sous leurs yeux, de mettre en désarroi, d'une parole ou d'un souffle, les machinations des démons infâmes, leurs initiations sacrilèges, leurs enchantements abominables et les cérémonies qui ne peuvent s'accomplir sans outrager la vérité. »
Il est facile de se débarrasser de semblables témoignages, en rappelant le mot de Gicéron au sujet des aruspices^. Mais, si, dans les temples, tout avait été fourberie ou sotte superstition, comment la présence
1 Hlst. ecclés. VIII, 10.
3 Les esprits forts de Rome étaient comme les nôtres, forts pour la galerie, faibles pour leur compte. Eu voici quelques exemples :
« Gicéron eut un songe dans sa maison d'Atina, qu'il considéra comme divin et dont il tint grand compte. Galon le censeur croyait qu'on pouvait remettre les os disloqués au moyen de paroles magiques. Voici sa recette : chanter avec force : G. F. Motas danata (lardariis astolaries. Gésar n'osait monter dans son char sans prononcer une certaine formule magique. Le sénateur Servilius-Nonnus portail des périaptes pour se guérir du mal d'yeux. (M. l'abbé Lecauu, Histoire de Satan, i^. 120.)
d'un chrétien inconnu pouvait-elle jeter le trouble au milieu des cérémonies du culte? Gomment troubler des manifestations qui n'existent pas? comment surtout un crinae qui ne se traduisait par aucun signe extérieur aurait- il causé d'aussi affreuses persécutions que celle de Dioclétien, par exemple, dont Lactance nous a montré Torigine? C'est pour une raison semblable que le magicien Macrianus détermina l'empereur Valérien à sévir contre les fidèles. Julien l'Apostat fit enlever de Daphné les reliques de ^aint Babylas, parce que ses dieux étaient devenus muets à cause du tombeau du martyr placé dans le voisinage.
Quelques années plus tard, le paganisme avait définitivement perdu tout prestige surnaturel. Saint Hilaire le constate en ces termes :^ « Rappelons-nous les murmures des devinsses frémissements désordonnés des bacchantes, ces bruits indéfinissables que l'airain des statues faisait entendre aux oreilles troublées des assistants,enfinle monde entier retentissant du chant sacrilège des cérémonies. Maintenant que\e Seigneur Christ a été annoncé, tout se tait abattu et plein de crainte, la puissance des fidèles soumettant à des châtiments les dieux des temples (et des gentils ; car la parole de ceux qui croient les torture, les déchire, les brûle; des êtres invisibles et insaisissables sont enchaînés et punis par un seul mot, pendant que les prophètes restent muets et que les temples rentrent dans le silence. C'est ainsi qu'ils sont préparés au jugement futur.Et cette préparation a l'avantage de remplir- les nations de trouble et de crainte, lorsqu'elles voient leurs dieux muets, ou bien forcés de pousser des gémissements de douleur à la seule imposition de nos mains. »
Les démons ont-ils menti ? Se sont-ils faussement attribué un rôle qui ne leur appartenait pas ? Les saints Pères ont prévu cette objection et n'ont pas manqué d'y ré-
1 In Pmlm. 94.
pondre. La puissance supérieure qui forçait les démons de parler,les empêchait de mentir.La vérité qu'ils répétaient, ils la répétaient malgré eux ; mais c'était la vérité, parce qu'elle leur était imposée par le Maître de la vérité. Oui, des expériences renouvelées pendant quatre siècles ont prouvé d'une manière sensible, évidente aux moins clairvoyants, que « les dieux des nations étaient les démons. » Voilà pourquoi leurs temples, leurs autels se sont écroulés; voilà pourquoi le silence a remplacé leurs fêtes, leurs pompes, leurs sacrificesjleurs oracles; voilà pourquoi leurs vestales, leurs aruspices, leurs prêtres ont disparu. Leur culte n'est plus seulement impossible, il est ridicule; un adorateur de Jupiter ou de Saturne ne pourrait plus être pris au sérieux, on l'enfermerait. La tête de l'homme, si bien faite pour l'erreur, ne comporte plus celle-là. Sans doute, les amis de l'art fouillent encore dans les ruines du paganisme ; mais ce qu'ils cherchent, ce sont des formes vides, et ils seraient les premiers à rire de quiconque attribuerait à leur étude un motif religieux.
La religion du passé n'est plus qu'un souvenir amiisant *. Et pourtant quels efforts gigantesques pour en empêcher la chute ! Le plus grand empire du monde y a usé sa puissance. Pourquoi?
Sans parler des autres causes, n'est-il pas vrai que le monde antique a dû se sentir envahi peu à peu par une honte toujours croissante? La démonstration journellement renouvelée de l'abjection de ses dieux, de leur identité avec les esprits immondes le remplit à la longue d'un dégoût invincible. Dans le flot montant, l'Olynipe devait sombrer et se dissoudre, et un jour vint oii il disparut pour jamais. Lucifer est tombé de « la montagne du Tes-
1 La grande infériorité de nos poètes classiques, d'ailleurs si par-, faits, vient de ce qu'ils ont cru que ces souvenirs, désormais absolument vides, pouvaient servir de matière à la poésie. Il y a là de quoi amuser des enfants, rien de plus.
tament » dans les bas-fonds de l'opinion. Tout ce qu'il touche est définitivement ignoble, atteint d'une souillure que rien ne lave. L'horreur qu'il inspire est devenue pour le père de l'orgueil un tourment intolérable : le mépris est pour lui pire que le néant. Aussi travaille-t-il avec ardeur à détruire la conviction de son existence parmi les hommes. Des écrivains viennent à son aide, non pour démontrer qu'il n'est pas, ce qu'ils ne sauraient faire, mais pour le cacher, si je puis dire ainsi, derrière un système de grosses plaisanteries, comme derrière un nuage suffisamment épais pour les yeux du public ordinaire. Nous ne répondrions pas que tous ces gens-là soient vraiment délivrés de la peur du diable; mais ils rougissent de la laisser percer, parce que croire au diable est maintenant une faiblesse de mauvais ton.
C'est à ce degré d'abaissement que sont réduits les « dieux charmants » de l'Olympe. Il nous semble qu'il était difficile de voir une réalisation plus parfaite de cette prophétie du Sauveur : Princeps hujus mundi cjicietiir foras.
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Avant de finir, ajoutons un mot sur la manière dont les Pères expliquaient les prestiges. Ce sont des œuvres fort ténébreuses par un de leurs aspects, qui étaient journalières dans le paganisme et qui se renouvelleront même parmi les chrétiens, grâce à l'infidélité criminelle de plusieurs d'entre eux. On les a vues reparaître de nos jours affublées de noms nouveaux et de prétentions scientifiques que rien ne justifie.
Ne parlons pas des possessions, qui ont été le sujet principal de ce chapitre. Les nier, c'est nier le soleil. Nous voulons seulement appeler l'attention sur ce qu'on nommait carrément autrefois « les œuvres magiques ». Tertullien les énumère incidemment dans un passage de
son Apologétique^. On y voit que les magiciens suscitent des fantômes, phantasmata edunt; qu'ils ne respectent pas même les âmes des morts, et jam defunctorum infamant animas; qu'ils donnent des crises aux enfants pour en tirer des oracles, pueros in eloquium oraculi elidunt; qu'ils ont l'art d'envoyer des songes, somnia immittunt; qu'aidés par les démons qu'ils évoquent, ils apprennent la divination aux chèvres et aux tables, habentes semel invitalorum dœmonum assistentem sibi potestatem, per quos et caprœ et mensœ dlvinare consuerunt. Mais tout n'est pas réellement merveilleux dans les opérations de ces misérables, beaucoup de leurs prodiges ne sont que des tours d'adresse comme savent en faire les charlatans, milita miracula circulatoriis prœstigiis ludunt.
Il n'est pas difficile de reconnaître ce qu'on appelle le magnétisme lucide dans les crises nerveuses provoquées chez des enfants pour avoir des oracles. Les convulsionnaires des Gévennes et ceux du cimetière de Saint-Médard se classent naturellement dans la même catégorie. Si l'on ne voit pas dans ces derniers faits le magicien, le magicien est-il toujours nécessaire? Les songes envoyés au gré de « l'opérateur » rentrent encore dans les merveilles du magnétisme. Les chèvres n'ont peut-être plus de représentants parmi les devins de notre époque; mais quand vit-on jamais plus de tables parlantes? Les espèces de divinations sont sans nombre; TertuUien ne pouvait pas les passer toutes en revue; du reste il lui suffisait d'en indiquer le principe, dœmonum, assistentem potestatem, qui est toujours le même ; la diversité de l'instrument constitue toutes les variétés de la nomenclature.
TertuUien fait d'abord allusion à la nécromancie, c'està-dire à l'évocation des âm'es des morts. Tout le monde connaît les procédés employés par nos « spirites » pour se