ACADÉMIE DE MÉDECINE
Séance du mardi 6 mars 1888.
De l'hypnotisme.— Effets des médicaments à distance.
On se souvient que dans une communication, M. Luys, reprenant à nouveau les expériences de MM. Burot et Bourru (de Rochefort)
s'efforçait de montrer que certaines substances médicamenteuses placées à distance ou en contact de sujets en état d'hypnotisme, pouvaient provoquer certains symptômes et en particulier des symptômes émotifs variant avec la substance médicamenteuse employée. En terminant il appelait l'attention de l'Académie sur les conséquences qui découlaient de pareilles expériences; les unes ayant trait à la thérapeutique, les autres à la médecine légale, car ces phénomènes, produits à distance, pouvaient modifier et bouleverser sans laisser de trace l'organisme des sujets hypnotisablesetcela à ce point que la mort pouvait être la conséquence de pareilles manœuvres.
Cette communication, qui devait avoir au dehors un si grand retentissement, car elle fut reproduite par la presse médicale et politique, produisit une légitime émotion sur les bancs mêmes de l'Académie.
C'est alors que, sur la proposition de M. Royer, l'Académie décida qu'une commission de cinq membres serait chargée d'examiner les observations rapportées par M. Luys.
C'est au nom de cette commission que M.Dujardin-Beaumetz vient aujourd'hui prendre la parole. La commission était composée de MM. Hérard, président ; Bergeron, Brouardel, Gairiel et Dujardin- Beaumetz, rapporteur.
Le premier soin delà commission fut de fixer les limites de ses recherches et de ses travaux. Elle décida qu'elle ne s'occuperait exclusivement que des expériences faites par M. Luys, en s'efforçant de leur attribuer leur véritable valeur scientifique.
Il fut convenu que, dans une première séance. M, Luys reproduirait ses expériences telles qu'il avait l'habitude de les faire, et que, dans des séances ultérieures, il les renouvellerait, mais alors avec un dispositif spécial dont la commission fixa exactement les bases.
Pour éviter toute cause d'erreur, il fut décidé que les substances médicamenteuses employées seraient confiées à une personne étrangère à la commission. Ce fut M. Yigier, pharmacien, sur la discrétion et la sincérité duquel on pouvait compter, qui fut chargé de ce soin.
M Yigier remet donc à la commission seize tubes. Dix de ces tubes renfermaient chacun 10 grammes d'une solution médicamenteuse. Ces tubes étaient absolument identiques à ceux dont se sert M. Luys et ne pouvaient présenter de différences même à l'œil le plus exercé. Les six autres tubes, remplis de substances en poudre, étaient enveloppés de papier btanc adhérant aux parois du verre. Des numéros d'ordre étaient appliqués sur chacun d'eux et des pUs cachetés reproduisaient les numéros. Ajoutons qu'un tube vide fut joint aux seize autres.
Il fut alors décidé que M. Luys choisirait un sujet qu'il croirait le
plus apte à reproduire les effets qu'il avait observés et qu'il avait décrits dans sa communication, qu'il prendrait au hasard les tubes dont nous venons de parler, et que la commission noterait dans des procès-verbaux acceptés par M. Luys, les différents symptômes qui se produiraient sous l'action de chacun de ces tubes.
Il fut convenu également qu'on changerait quelques-uns des numéros des tubes en question et qu'on expérimenterait à nouveau après ces modifications. Ce programme expérimental fut scrupuleusement suivi et voici les résultats que la commission communique à l'Académie ;
Dans la première séance, M. Luys, après avoir montré sur une de SOS malades les différentes phases de l'hypnotisme : périodes de létliargie, de catalepsie et de somnambulisme lucide et la marche et l'enchaînement que suivent, selon lui, ces différentes périodes, prit comme sujet d'expérience la nommée Esther.
Par rocclnsiou des paupières, M. Luys plaça le sujet dans un état qu'il considère comme la première période de l'état hypnotique, hi l)hase léthargique.
C'est dans cette période léthargique que, suivant AI. Luys, se produirait l'action des médicaments placés à distance.
Une fois dans la période léthargique, M. Luys prit un des tubes et le plaça d'abord sur le côté gauche du cou, puis sur le côté droit, puis à distance, cette fois, devant les différents organes des sens, oreilles, yeux, bouche, puis il termina en plaçant le tube, toujours à distance, en avant du cou.
Les phénomènes émotifs ou autres se produisirent alors presque immédiatement. Avant de commencer une nouvelle expérience, M. Luys eut soin de constater par des passes faites légèrement au niveau des avant-bras, que la malade était bien revenue à la période léthargique.
Dans cette première séance, la commission a vu se reproduire sous ses yeux les principaux phénomènes que M. Luys a décrits dans sa communication : l'action à distance du sulfate de spartéine, de l'essence de thym, de l'ipéca et entin du haschich est bien identique à la description qu'il en a donnée. Les attitudes des sujets hypnotisés sont bien celles que reproduisent les photographies qui ont été présentées par M. Luys dans la séance du 30 août 1887.
Trois autres séances furent consacrées à l'examen des différents tubes fournis parM. Vigier. La marche adoptée dans chacune d'elles fut identique à celle qu'avait suivie M. Luys dans la première séance.
Ce qui a frappé la commission ce sont les effets dissemblables produits par une même substance lorsqu'elle est placée tantôt à droite,
tantôt à gauche du sujet. Aussi chez la personne dont nous parlons, la nommée Esther, le tube placé à gauche provoquait des sentiments de terreur, de tristesse, de répulsion, tandis que le même tube placé à droite amenait, le rire, la joie, la satisfaction.
Un autre point a frappé la commission, c est l'action du tube vide. Placé à gauche il produisit une contracture de tout le côté gauche, contracture généralisée à tout le corps, devant les yeux il provoque une terreur invincible et au devant du cou un gonflement du corps thyroïde, la congestion de la face et de l'apnée. M. Luys est porté à attribuer ces phénomènes à l'éclat du verre mis eu expérience.
Quand les expériences furent terminées, la commission procéda à l'ouvejture des plis cachetés. Elle constata qu'aucune relation ne paraissait exister entre les symptômes manifestés et le tube mis eu expérience.
M. Dujardin-Beaumetz passe en revue l'action comparée des effets produits par les divers tubes. Nous ne pouvons reproduire ici ces observations, la place nous faisant défaut.
Les effets produits par les tubes renfermant des poudres sont tout aussi incertains et tout aussi incoordonués, et les manifestations ne sont nullement en rapport avec la substance mise en expérience.
Mais ce qui montrera mieux encore l'étrange mobilité et l'extrême incertitude des phénomènes produits par les substances médicamenteuses placées à distance, c'est que la môme substance amène chez le même sujet des phénomènes absolument différents. Dans les 10 tubes renfermant des solutions remis par M. Vigier, il s'en trouvait trois qui contenaient de l'eau distillée et si Ton se reporte aux procèsverbaux des séances, ou voit que ces tubes ont produit des effets dissemblables, effets que M. Dujardin-Beaumetz signale dans un tableau spécial. A quinze jours de distance le même médicament expérimenté produit des effets également dissemblables.
La commission estime donc que les effets produits parles médicaments placés à distance chez des sujets hypnotisables, paraissent dépendre plus du caprice, de la fantaisie et du souvenir du sujet mis en expérience, que des substances médicamenteuses renfermées dans les tubes employés dans ce cas.
Aussi a-t-elle adopté à l'unanimité les conclusions suivantes : La commission nommée par l'Académie de médecine pour examiner les faits avancés par M. Luys dans la séance du 30 août 1887, au sujet de l'action des médicaments à distance sur les sujets hypnotisables, émet l'avis qu'aucun des effets constatés par elle n'est en rapport avec la nature des substances mises en expérience et que par conséquent ni la thérapeutique ni la médecine légale n'ont à tenir compte de pareils effets.
La lecture de ce rapport est fort instructive. La commission constate des phénomènes singuliers qui se produisent à la présence de tubes sembables à ceux du D' Luys. Voilà un premier point qui se trouve hors de conteste. Seconde observation : les symptômes n'ont pas de rapport avec l'efficacité propre des substances enfermées dans les tubes. Ce second point dûment établi dérange la théorie de M. Luys et de tous ceux qui veulent voir dans la préparation médicale la cause du symptôme observé ; mais il n'ébranle pas la réalité des phénomènes obser\és. La commission conclut très justement que le procédé en question ne peut avoir d'application en thérapeutique. Mais quand elle prétend expliquer les effets obtenus par le caprice^ la fantaisie, le souvenir , elle ne fait plus de la science, mais s'amuse à des conjectures.
M. Luys a constaté, par une longue série d'observations antérieures, qu'il y avait rapport entre les symptômes et les substancesprésentées, que cette concordance s'est manifestée dès le commencement et lorsque le sujet n'avait reçu aucune éducation, ne connaissait ni la vertu des substances ni leur présence. Les observations de la commission, toutes vraies qu'elles sont, n'empêchent pas que celles de M. Luys le soient aussi. Seulement, il faut en conclure que ni la suggestion ni les substances ne sont la cause des phénomènes observés, et pas autre chose. Le résultat est doublement négatif : la science ne va pas plus loin : elle n'a pas résolu le problème, qui reste tou jours posé.
MM. Bourru et Burot démontrent dans un livre récent (La suggestion mentale et V action à distance) ({uq la suggestion n'est pour rien dans ces bizarres phénomènes. « Pour ce qui est des actions à distance,lisons-nousp.l3l, c'est justement le contraire (de l'entraînement) qui est la vérité. A nos premières expériences, les réactions ont été les plus belles, les plus complètes, les plus décisives ; plus
tard, elles sont devenues moins correctes, parfois elles manquaient tout à fait. » Ils disent un peu plus haut : « Chez nos deux premiers sujets, nos deux grands hystériques, c'est à l'état de veille que nous présentons d'ordinaire les médicaments. Bientôt le sujet tombe dans un état spécial, ayant de nombreux rapports avec certaines formes de l'hypnotisme, notamment avec la catalepsie, mais en différant par plusieurs caractères. C'est ainsi qu'aucune manœuvre ne peut le faire passer à la léthargie ou au somnambulisme. Dans cet état, le sujet est absolument inconscient, car il ne ressent aucune excitation extérieure et n'en conserve plus tard aucun souvenir. Parfois, sur ces deux malades, nous avons présenté le médicament, dans le somnambulisme. Chose étrange! l'effet est moins rapide. Il se produit d'abord un travail négatif, pour ainsi dire, qui consiste à combattre le somnambulisme, à ramener le sujet à son état ordinaire. G*est alors seulement que commence l'effet positif de la substance. De même, si un médicament est substitué à un autre sans interruption, dans une première période, la nouvelle substance combat la première; dans une seconde période, se manifeste son action propre. »
En rapprochant tous ces faits, on ne peut s'empêcher d'y voir la manifestation d^une puissance qui n'a rien des procédés mathématiques des agents matériels: elle est capricieuse et se joue des savants qui ne le sont pas assez pour la reconnaître.
Du reste, le fait qui a été le point de départ de cet ordre de recherches, est peut -être le plus curieux et le plus réfractaire aux explications naturelles. Il s'agit d'un malade de la clinique de Rochefort, atteint de grande hystérie. MM. Bourru et Burot, étudiant sur ce malade l'effet des métaux, furent étrangement surpris quand ils essayèrent Tor. « Le contact d'un objet d'or, disent-ils p. 14, sur la peau produisait aussitôt une douleur atroce de brûlure ;
une bague en or, un bouton de manchette qui, par mégarde, touchaient les doigts, le visage du malade, lui laisaient pousser un cri. A travers les vêtements, à travers les mains fermées de Texpérimentateur, le malade ressentait de la douleur. Bien souvent nous avons glissé dans son lit, sans qu'il s'en aperçût tantôt une pièce d'or, tantôt une pièce d'argent ; celle-ci restait ignorée ; la première produisait bientôt une vive douleur ; le malade se tournait vivement jusqu'à ce qu'il eût éloigné l'objet gênant. De même en tenant à 10 ou à 15 centimètres de distance un objet d'or, en dehors du regard et de l'attention du malade, c'était comme un charbon ardent.
... Un jour, une bague produisit au poignet de V...Oemalade) une vraie brûlure avec phlyctène et plaies consécutives. Le mercure agissait comme l'or... M. le D' Mabille mit, un jour, un thermomètre entièrement recouvert d'étoffe, pour que le malade ne le reconnût pas ; au point de contact, il se fit une brûlure, un soulèvement de l'épiclorme, une plaie à la suite\ »>
Qui osera voir de la suggestion en tout cela? mais qui osera y voir une action de l'or et du mercure, qui brûleraient sans s'échauffer?