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l'œuvre de Dieu, non moins que celle des causes secondes, immédiatement ils ne témoignent pas même de sa présence ordinaire. Il faut de la réflexion, de l'étude, une certaine philosophie, pour comprendre que rien ne se fait sans Dieu ; la cause suprême est toujours plus ou moins voilée, souvent cachée par la cause créée. Mais, dès qu'un phénomène se proluit dont la série des agents naturels n'offre pas la raison, il est bien nécessaire de recourir à un agent d'un ordre supérieur; et c'est alors que le bon sens, qui a l'intuition de cette vérité, est forcé de s'écrier : « Cette œuvre est vraiment l'œuvre de Dieu lui-même. »
Nous touchons iciau point essentiel. C'est là surtoutque l'incrédulité a multiplié les sophismes, accumulé les ténèbres. Entrons dans quelques développements indispensables.
On dit très fréquemment que le miracle est une dérogation, ou une exception aux lois de la nature. C'est par là que l'on veut expliquer en quoi il est un phénoméneextraordinaire. Malheureusement, le terme de loi, fort équivoque, embrouille au lieu d'éclaicir la conception qu'il s'agit d'expliquer. Ce n'est pas en effet une de ces idées que l'esprit conçoit pour ainsi dire spontanément, n'ayant besoin pour la saisir que de s'ouvrir à la lumière de l'objet. La réflexion savante, avec son cortège d'observations, de comparaisons, d'abstractions, de synthèses, la compose et la forme. Une opération si compliquée n'est pas la même et ne produit pas les mêmes résultats dans tous les esprits. Donc diversité de conceptions, et, comme le terme est le même, source de discussions interminables et d'erreurs obstinées. Distinguons, la chose est importante, les diverses significations que revêt le mot loi.
Au sens propre et primitif, la loi est la règle imposée aux agents libres, pour les porter à donner [eux-mêmes à leurs
déterminations une direction marquée ; c'est, par rapport à l'homme, la règle obligatoire de ses opérations libres. Ainsi entendue, elle suppose, dans celui qui en est le sujet, la puissance delà connaître, la puissance de la choisir et la puissance delà suivre : elle est à la fois objet de connaissance, motif de volonté et fin d'action. Mais ce qu'il importe surtout de remarquer ici, c'est qu'elle est règle extérieure d'une force vivante et qu'elle n'est point cette force; l'acte accompli sous la direction de la loi, tire sa réalité, son être, de la force vivante réglée par la loi et volontairement soumise à la loi, et nullement de la loi. La loi des agents libres prend plus spécialement le nom de loi morale.
Le terme de loi présente un sens bien différent quand on l'applique aux agents privés du domaine de leurs opérations, quand il ne s'agit plus que d'une loi physique. Ici une règle extrinsèque et objective, dirigeant au moyen de l'intelligence et de la volonté de l'agent, serait évidemment sans vertu. Les opérations de l'agent ne sont pas cependant indéterminées ; tout au contraire, l'indétermination serait inintelligible. Ce qui leur donne d'être telles et non pas autres, ce sont ses propriétés natives. C'est par ses pro priétéâ qu6 l'agent produit ses opérations ; on ne conçoit pas même qu'il puisse en être autrement, et, comme ces propriétés ont par nature une forme, des caractères qui les distinguent, il s'ensuit que l'opération qui en résulte à pareillement une forme, des caractères propres. Or, ce rapport des propriétés d'un être avec ses opérations est sa loi. Par où l'on voit que la loi, entendue en ce sens, est une notion purement abstraite, c'est-à-dire une conception par laquelle nous nous représentons, dans un être capable d'action, la nécessité d'agir conformément à sa nature.
La loi physique n'est pas une force, elle est une abstration ; c'est par un dangereux abus de langage que l'on fait
de la loi un principe actif de phénomènes. Autant vaudrait, qu'on nous permette ce rapprochement trivial, prétendre que les omelettes se font avec l'idée générale des œufs, car la loi n'est qu'une idée générale. Ce qui opère dans l'agent réel, c'est sa force actuelle, concrète, individuelle ; et elle opère de telle façon, non pas en vertu d'une loi générale, mais parce qu'elle a réellement et individuellement telle manière d'être. Les anciens disaient : Ageresequitur esse, « l'être est la mesure de l'agir ». La loi considérée comme force, est un sophisme que l'on rencontre à chaque instant dans les écrivains de nos jours ; c'est un principe gros de conséquences aussi pernicieuses que ridicules.
Notons en passant qu'un être peut avoir des propriétés génériques et des propriétés spécifiques aussi bien que des propriétés individuelles, non qu'il y ait rien en lui qui ne soit individuel, mais en ce sens que l'on retrouve des propriétés semblables dans des groupes d'êtres que l'on classe par genres et par espèces. Le genre et l'espèce sont des conceptions idéales; de fait, il n'existe et ne peut exister que des individus. Les propriétés que l'on appelle génériques ou spécifiques, se révèlent par des opérations semblables dans les groupes génériques et spécifiques. Cette similitude des opérations dans l'espèce et dans le genre, constitue la loi des genres et des espèces, laquelle est plus générale et plus abstraite encore que la loi considérée dans les opérations de l'individu, et par conséquent, si l'on peut ainsi dire, plus inefficace encore.
Les sciences naturelles consistent' à étudier les lois spécifiques et les lois génériques des êtres matériels, et cette étude a pour moyen l'observation des phénomènes manifestés dans les individus. C'est par une opération de l'esprit que le savant s'élève du phénomène individuel à la loi individuelle, et et de loi individuelle à la loi générale. Les plus habiles mêmes hésitent à se prononcer sur la raison intime qui rattache les opérations d'un être aux proprié*
tés de sa nature. Il n'est pas facile, par exemple, de découvrir, dans la structure d'un corps quelconque, la loi générale de la chute des graves ; ni, dans la structure d'un morceau de soufre, la loi spéciale de ses combinaisons chimiques. Mais personne n'hésite à conclure, sans la nioindre crainte d'erreur, du phénomène observé, une capacité de la produire adéquate et naturelle dans un agent simple ou complexe auquel l'expérience l'associe d'une manière consécutive.
La loi physique envisagée comme elle vient de l'être est vraiment positive \ Mais tout ce qui est fini a un double aspect, le dedans et le dehors, sa réalité et sa limite ; il en est de même pour la loi physique. Envisagée par le dehors, du côté de sa limite, elle devient négative. C'est une loi positive, pour tout corps abandonné à lui-même, de tomber avec un mouvement uniformément accéléré ; c'est une loi négative pour tout corps abandonné à lui-même, de ne pas rester immobile, de ne pas prendre une direction quelconque, de ne pas se mouvoir d'un mouvement uniforme. Tout agent créé se trouve nécessairement enfermé dans des bornes étroites, au delà desquelles son action ne peut pas plus s'étendre que sa substance. De même que sa substance matérielle remplit positivement un lieu d'une étendue déterminée, au delà duquel elle cesse d'être et se trouve comme enfermée par le vide, la négation de son être ; de même, ses propriétés actives perdent toute énergie, toute efficacité au delà d'une certaine sphère, que sa loi négative lui interdit de dépasser. tJn être vivant, par exemple, porte en lui-même le principe qui ïe fait vivre et la loi suivant laquelle sa vie parcourt son évolution ; en
1 . On le voit, positif est pris ici par nous dans le sens de réel. Dans la langue usuelle des philosophes et des théologiens, la loi positive est opposée à la loi essentielle, celle-ci exprimant les rapports essentiels, celle-là une prescription de la volonté libre du législateur.
cela, tout est positif. Mais il est une limite où ce principe de vie s'épuise totalement : cette limite s'appelle d'un nom tristement familier, la mort ; or, c*est une loi négative pour tout être vivant de ne pas revenir à la vie après la mort. Cela ne veut pas dire, ainsi qu'un langage peu mesuré le ferait croire, qu*il y a quelque part une nécessité inexorable qui empêche à tout jamais le mort de revivre ; cela veut dire tout simplement que le mort n'a plus en lui le principe de vie, est privé en lui-même de la puissance de revivre. Telle est la loi négative.
Cette distinction de la loi positive et de la loi négative est fort importante. De l'une à l'autre il y a justement la différence du jour à la nuit. Cependant à cause de Tidendité du nom, on applique à l'une et à l'autre les mêmes raisonnements, en particulier au sujet des miracles, ce qui conduit fatalement à des conclusions fausses. On raisonnerait avec une égale justesse si, abusant du moi jour, qui tantôt représente une durée de vingt-quatre heures et tantôt le temps pendant lequel le soleil est sur l'horizon. Ton disait qu'il fait clair à minuit, par la raison que toutes les heures appartiennent au jour.
On définit assez généralement aujourd'hui la loi parmi les savants : un rapport constant et invariable entre les phénomènes et leurs diverses phases ; en d'autres termes : les mêmes phénomènes se produisent invariablement quand les circontances sont identiquement les mêmes. Ainsi, une pierre tombe toujours, si elle n'est soutenue; à la pression ordinaire, une température de 100'' force l'eau à bouillir, etc. Cette définition est la simple constatation de ce qui est ; elle se tait sur la cause, sur la raison de ridentité spécifique des phénomènes, et, de plus, elle a le tort d'ajouter un mot qui, au point de vue de l'expérience, est un pur postulatiim : c'est le mot invariable. Il est, en effet, absolument interdit à quiconque n'a d'autre moyen d'information que ses yeux, de dire d'une chose
qu'elle ne peut pas être autrement : la possibilité, dans un sens ou dans l'autre, n'est point objet visible. La remarque n'est poinr oiseuse, parce que c'est précisément sur l'invariabilité de la loi que les rationalistes s'appuient pour nier le miracle.
En y regardant de près, l'on s'aperçoit que cette définition de la loi est la définition de la fin immédiate, et non de la nature de la loi.
La loi qui régit les agents libres, a pour fin immédiate de produire l'uniformité parmi leurs actes, les mêmes circonstances étant supposées. Si tous remplissaient les intentions du législateur, il est évident que tous s'abstiendraient toujours de toucher d'aucune sorte au bien d'autrui; que tous diraient toujours la vérité; que les malheureux seraient toujours charitablement secourus; que Ï0W5 les droits de tous seraient respectés par tous; en un mot, que, dans les mêmes conjonctures, apparaîtraient avec une précision mathématique les mêmes actes de vertu. Or, qui ne voit que cette uniformité répondrait exactement à la définition de la loi physique en usage parmi les savants ? La loi est tout autre : elle précède les actes qu'elle règle; elle n'est pas l'expression de leurs rapports réciproques, mais des rapports qui doivent exister entre ces actes et le rôle imposé aux agents par leur nature ou par le législateur; autrement il faudrait admettre que la transgression de la loi suprime la loi, ce qui est absurde. Les savants coni'ondent l'obligation, en quoi réside l'essence de la loi, avec l'observation de la loi qui en est un résultat extrinsèque. L'uniformité constante des phénomènes physiques dans les mêmes circonstances, est donc le résultat naturel dn la loi physique, sa manifestation extérieure, mais n'est pas cette loi.
La loi physique a un autre sens, dont ilconvient de dire un mot.
12 LU iMlKACLI-:
Les divers êtres de la nature n^ont pas une existence indépendante. Les lignes qu'ils suivent dans leur évolution ne sont point parallèles comme celles des atomes de Démocrite : elles se coupent de mille manières et sous toute sorte d'angles. Le réseau qu'elles forment ainsi, semblerait devoir être infiniment compliqué, confus et inextricable. Il n'en est rien cependant. L'observation démontre que les centres de concours s'harmonisent entre eux. Ce sont ces phénomènes complexes dont la belle ordonnance remplit d'admiration l'homme simple et le savant, quand ils considèrent, chacun à sa manière, quelque coin de Tunivers. La succession des jours et des nuits, des saisons, des années ; les phases diverses de la vie végétale et de la vie animale; la naissance, la croissance et la mort; l'harmonisation des règnes et des espèces, en vertu de laquelle le phénomène nécessaire et même seulement utile arrive exactement et par des voies inexplicables à point nommé, sont des exemples généraux de l'ordonnance dont nous voulons parler ici. Or, on a donné le nom de loi à ces successions diverses de phénomènes ordonnés ; on dit : la loi de la succession du jour et de la nuit, la loi de la succession des saisons, la loi des produits végétaux, la loi des naissances, etc. Mais le sens du mot perd ici sa rigueur, comme un instant de réflexion le démontre. La loi d*un arbre fruitier est de porter des fruits : qui oserait assurer que tel arbre de son jardin sera, l'année prochaine, fidèle à cette loi ? La loi du printemps est de ramener les fleurs : peut-on, d'après cette loi, prédire avec certitude la qualité et la quantité d'une récolte? L'apparition de tel ou tel phénomène, ou même de tel groupe de phénomènes, dans l'ordre historique du monde, est extrêmement aléatoire. Rien, par conséquent, ne semble la rendre
nécessaire. Loin de là, nous savons que des séries entières d'êtres ont pris naissance sans antécédents analogues ; que d'autres ont disparu sans laisser d'autres traces que des débris : preuve évidente que la loi dont il est ici question, est d'une extrême flexibilité. La constance même du mou vemen t des astres, qui fait partie de cette loi, n'a rien d'absolu, et tout le monde convient que, si le lever du soleil est excessivement probable demain, après-demain et les jours suivants^ cela n'est pas d'une certitude indubitable. On prévoit même un avenir où l'ordre du système solaire sera bouleversé. La vérité est que l'ordre historique des phénomènes groupés est un fait d'observation pure, et que la raison adéquate de leur succession est au-dessus de la portée de nos faibles esprits : l'induction est toujours ici plus ou moins conjecturale, hasardée, parce que des agents nouveaux peuvent à chaque instant entrer en jeu à notre insu.
Il faut bien distinguer entre l'ordre des phénomènes et la cause de ces phénomènes. Cette cause, quand il s'agit du monde physique, prend le nom de force. Dans ces dernières années, une théorie scientifique a été conçue, en vertu de laquelle la force qui engendre l'ensemble des divers phénomènes de l'univers, reste constante, non pas en elle-même, car la science n'a pas le moyen d'observer et de mesurer la force en elle-même, mais dans ses deux manifestations les plus générales, qu'on appelle V énergie actuelle et Vénergie potentielle. On admet, sur des preuves plausibles, (jue la somme de ces deux énergies ne varie pas. Nous n'avons pas à expliquer ici ce que cela veut dire ^ Quelle qu'en soit la signification, l'observation, autorité devant laquelle les plus savantes théories doivent courber la tête,
1. Nous avons traité cette question dans les Études religieuses (ISSO) du Déterminisme ; et dans les Annales de philosophie chrétienne (1880), l'Épicurisme scientifique.
l'observation nous mon trejla pi us grande flexibilité dans la succession des phénomènes engendrés par cette puissance constante : l'histoire du monde matériel en offre mille témoignages. La théorie est absolument muette sur la cause qui donne au jeu de l'énergie telle forme plutôt que telle autre, qui en tire, par exemple, un mastodonte, puis en détruit la race; un rhizopode, et de celui-ci conserve indéfiniment la postérité. Le monde. tout entier pouvait être ordonné de mille et mille manières différentes, sans que la somme des énergies initiales eût éprouvé le moindre changement. La constance de ce principe physique n'imprime donc point à la loi de succession des phénomènes, à l'ordre général ou particulier du monde, l'invariabilité. C'est tout ce que nous voulons établir en ce moment, afin de bien préciser le sens du mot loi pris dans cette acception générale où il est à peu près synonyme (Tordre physique.
L'ordre phvsique n'est pas tout dans l'univers, il faut surtout tenir compte de l'ordre moral.
L'homme, par sa nature physique, fait partie du règne minéral, du règne végétal, et du règne animal ; il y plonge ses racines et en subit toutes les lois. Mais il a de plus sa nature propre, sa nature d'homme, constituée par sa raison et sa volonté libre ; ces facultés et leurs actes relèvent au-dessus des trois règnes, l'introduisent dans le monde moral. Dans ce monde supérieur, comme dans le monde physique, il y a deux choses à considérer : la loi proprement dite et l'ordre des phénomènes, qu'on appelle aussi loi par analogie. La loi proprement dite est, pour l'homme comme pour les natures inférieures, la règle qui détermine les rapports des propriétés actives avec leur'^ctes ; mais l'agent humain, et c'est en cela qu'il se distingue des autres agents de ce monde, reste essentiellement libre de
suivre la règle ou de s'en écarter, d'observer ou de violer sa loi. La loi de l'homme est très précise en tant que règle, très rigoureuse en tant qu'obligation, mais très fragile en tant qu'observation : les actes qu'il produit sous la loi morale sont tous des actes libres. L'ordre qui fait concourir tous les actes libres et leurs circonstances plus ou moins prochaines vers un terme commun, est l'ordre moral.
Maintenant, il est bien sûr que le monde physique et le monde moral se compénètrent l'un l'autre,- quoique en proportions différentes. Le monde moral comprend les actes humains, leurs rapports, leurs principes et leurs conséquences. L'acte humain a pour base première la connaissance rationnelle : c'est par la formation de son intelligence et de sa raison que l'homme devient capable de vie morale. Or la formation de cette haute faculté n'a lieu que grâce au concours assidu et universel du monde physique. Il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des arguments compliqués pour le démontrer. Un homme privé des sens extérieurs est réduit à l'impuissance la plus radicale d'acquéi-ir la moindre notion ; il reste idiot toute sa vie ; son intelligence est comme un germe stérilisé. Mais, en somme, que sont les sens, dont l'exercice est à ce point indispensable ? Des moyens par lesquels le monde matériel se manifeste à l'esprit, en agissant sur lui par le système nerveux convenablement adapté. Il y a un tel rapport entre les phénomènes de l'univers et notre esprit, que certains philosophes se sont crus autorisés à confondre le monde avec nos sensations. Toujours est-il que la lumière avec ses nuances innombrables, le son avec toutes ses tonalités, l'étendue tactile et ses variations infinies de forme et de résistance, c'est-à-dire l'ensemble des choses matérielles et leur événements, sont le principe extérieur et essentiel de l'évolution de l'intelligence, et par conséquent de la volonté, la condition universelle fondamentale de notre vie intellectuelle et morale, de telle sorte qu'on pourrait définir
non sans vérité, l'homme : une raison soudée au monde dans ses opérations. Supprimez l'univers matériel, l'homme n'est plus l'homme ; à peine aurait-il un rang dans l'ordre des êtres. C'est ainsi que l'univers est fait pour l'homme, et que l'homme est le centre de l'univers.
De prétendus philosophes, en cela simples bouffons, se moquent de tout cœur de cettedoctrine qui fait de l'homme le roi de la création. Ils y trouvent une foule de motifs de gaieté : entre autres, la condition de ce roi, qui mange ses sujets, il est vrai, mais qui en est mangé à son tour, est, depuis Gelse, un texte d'inépuisables plaisanteries. Ces gens d'esprit ne comprennent pas que l'animal mange l'animal et ne peut manger l'homme. En tant qu'il est minéral, végétal et animal, l'homme est soumis à tous les inconvénienis de sa triple nature inférieure: il se brise en tombant d'un peu haut; il maigrit et meurt s'il ne mange pas ; l'intempérie le tue s'il ne se met à l'arbri. A ce triple point de vue, il n'est pas plus le roi de la création que tout autre animal, végétal ou minéral. C'est dans son humanité, dans son être supérieur, dans sa nature raisonnable, que réside sa souveraineté. L'homme, c'est la faculté vivante du vrai et du bien ; cet homme-là n'est pas mangé et il ne mange pas. C'est vers lui (Jue l'univers converge pour le servir ;c'est lui gui disposed'une manière admirable, non pasde l'univers, mais de parties importantes de l'univers. La surface de la terre, par exemple, est tout autre qu'elle ne serait si ,elle avait été abandonnée à l'action des forces brutes des trois règnes. L'action de l'univers sur l'homme par le moyen des sens est incomparablement plus grande et plus universelle : l'homme sert infiniment moins qu'il n'est servi, ainsi qu'il convient à un souverain. Qu'on ne dise pas que l'animal a aussi des sens qui mettent l'univers à son service. Les sens de l'animal sont subordonnés à des facultés instinctives d'une étroitesse extrême; ils ne sont pas destinés à
seconder l'évolution d'une faculté qui est capable de l'infini, et qui trouve dans cette capacité l'indépendance universelle, l'un des attributs les plus indispensables de la souveraineté.
Telle est la compénétration réciproque du monde physique et du monde moral : la simple observation suffit à mettre ce fait hors de doute. Or, quiconque admet le dogme de la création, admet, par cela même, que ce qui appartient à la constitution de l'univers est précisément ce qu'ont ordonné la sagesse et la volonté de Dieu. Le le monde phvsiquea donc dans sa destination de servir le monde moral. Nous ne voulons pas examiner maintenant si cette fin suffit seule à expliquer Texistence du monde physique. Elle est incontestable, c'est tout ce que nous avons besoin de' signaler *. Donc, lorsqu'en parlant de Tordre du monde, on se restreint à l'ordre physique, ce qui se répète à chaque instant parmi les savants, parmi les philosophes et parmi les théologiens, l'on se place à un point de vue incomplet et par conséquent faux, c'està-dire très dangereux. L'ordre total de l'univers comprend à la fois l'ordre physique et l'ordre moral celui-ci étant le terme de celui-là. Ceci est un point d'une importance extrême, que nous prions le lecteur de ne pas oublier.
Mais revenons au miracle, dont il s'agit de bien préciser la notion. Nous avons dit qu'il est une manifestation
1. «Le monde créé pour l'homme est gouverné par deux sortes de lois : les unes régissent le monde physique ; les autres, le inonde moral. Ces deux sortes de lois ont une même fin : la perpétuelle harmonie de la création ; elles ont aussi entre elles une corrélation nécessaire, carie monde physique et le monde moral sont faits l'un pour l'autre. » (Blainville, cité par le docteur G. James, koise et Darwin, p. 37o.)
de Dieu par uii phénomène sensible. C'est ainsi que l'esprit humain le conçoit, antérieurement à toute réflexion scientifique; c'est ainsi que le considèrent les théologiens, dont le plus grand répète que Dieu seul peut faire de vrais miracles : Deus solus potest per se facere vera miracula (Sum. Theol, passim). Le miracle doit donc porter en caractères évidents, saisissants même, les preuves de sa haute origine. Or, quelle est la marque incontestable de l'œuvre divine ? C'est d'être un effet réel de la cause première, indépendant de l'efficacité de toute cause seconde. Il est évident, en effet, que rien de réel n'entre dans l'existence sans y être projeté par une cause réelle, au moins adéquate, et que, les causes secondes étant écartées, la cause première apparaît invinciblement comme le principe immédiat de la réalité nouvelle. Une seule condition est requise à cette évidence : c'est la constatation, dans le cas donné, de l'inaction de toutes les causes secondes. Nous verrons plus loin que cette condition se vérifie avec la plus grande facilité. Retenons seulement ici : que le miracle est une œuvre sensible qui a Dieu pour auteur et qui porte la marque manifeste de son origine.
On introduit fréquemment dans la définition du miracle des termes qui sont l'occasion de malentendus très fâcheux et le prétexte de beaucoup d'objections. Ainsi, le miracle étant une œuvre que les agents naturels ne peuvent produire, on dit qu'il est une dérogation aux lois de la nature. Or, cette expression présente d'abord un sens qui, j pris en toute rigueur, devient absolument faux. 1
Empruntée à la langue des jurisconsultes, la dérogation désigne proprement l'acte du législateur qui rend, à quelques agents libres soumis à son autorité, la faculté de faire ou de ne faire pas certains actes particuliers prohibés ou ordonnés par une loi générale. Le sujet de cette disposition exceptionnelle, de cet acte législatif, est avant tout l'agent soumis à la loi, lequel est délié pour un ou
QUE FAUT-IL ENTENDRE PAR MIRACLE ? Id
plusieurs cas particuliers. Il faut donc, si l'on transporte cette expression aux lois du monde physique l'appliquer aux agents physiques en tant que termes de l'acte du législateur qui pose accidentellement une limite à sa loi. Mais aussitôt elle n'a plus de sens.
La loi physique, en effet, nous l'avons dit, a un double aspect : elle est positive et elle est négative. La dérogation à la loi positive serait, pour nous en tenir à l'exacte valeur du langage et pour appliquer la définition que nous venons de rappeler, la faculté rendue à un agent physique particulier de faire ou de ne faire pas ce à quoi il était obligé en vertu de la loi générale. Qu'est-ce que cela peut signifier ici ? Les agents physiques sont des causes brutales qui ne sont pas obligées, mais bien invinciblement déterminées, et dont les opérations ne se produisent et ne peuvent se produire qu'à la condition essentielle d'être contraintes par une force extrinsèque. Abandonnées à elles-mêmes, elles seront éternellement inertes. Par conséquent, leur rendre leur indépendance, c'est les faire rentrer dans leur impuissance esssentielle : la dérogation entendue en ce sens ne produirait donc rien, serait un principe de néant. En outre, on ne rend qu'à celui qui est capable de posséder et qui de fait a possédé : la vie peut être rendue à un mort, elle ne peut l'être à une pierre. Est-ce que l'agent physique possédait son indépendance antérieurement à la loi positive ? Avant sa loi positive, il n'existait pas.
Quant à la loi négative, la dérogation n'offre pas un sens plus raisonnable. Ce ne serait en effet que la faculté de sortir, pour un ou plusieurs cas donnés, des limites imposées à toute l'espèce. Mais à quoi bon une telle faculté légale? L'agent favorisé de la sorte se trouvera exactement dans la même condition à l'égard du résultat à obtenir, que l'agent maintenu le plus rigoureusement sous la loi. Il
aut à tout prix qu'il reçoive des puissances, une force et
20 LE MiHACLE
une impulsion nouvelles, et tout cela par un acte positif du Créateur, sans quoi il n'en sera pas moins retenu dans l'inaction : car, avant d'agir, il faut avoir la puissance positive d'agir. Ce serait évidemment perdre sa peine que d'autoriser un homme à prendre la lune avec Jes dents, si l'on n'ajoutait rien à sa taille ni à sa mâchoire. La dérogation à la loi négative aurait tout juste la même efficacité.
Mais, dira-t-on peut-être, le miracle consiste dans l'addition de forces nouvelles à une cause seconde, ou dans la soustraction d'une partie de celles qu'elle possède par nature. Or cela est une dérogation ; car il est dans la loi d'un être d'avoir par nature telle ou telle mesure déterminée de forces, à laquelle rien ne peut naturellement être ajouté ou soustrait. A cela nous répondons : Que Dieu puisse agir de la sorte, nous nous gardons bien de le méconnaître. Mais nous refusons de voir en cela une dérogation; car la dérogation suppose une loi; et les êtres possèdent leurs propriétés constitutives en vertu de leur essence et de leur nature, et non en vertu d.'une loi. Par un abus étrange de langage, on a donné le nom de loi aux décrets de la puissance créatrice qui ont un objet général, qui regardent des classes entières d'événements ; et, résumant cette pensée dans une maxime concise, on a dit de Dieu : Semel jussit, semper paret. Voilà bien, si l'on ne considère que la formule, la loi et l'observation de la loi. Mais rien n'est plus faux : le souverain législateur n'est et ne peut être soumis à aucune loi.
Il est parfaitement vrai qu'il a décrété une fois pour toutes, par un seul acte de sa volonté, tous les événements dont il veut être la cause immédiate, et qu'ail accomplit invariablement dans le temps ce qu'il a décrété dans ternité. Mais il faut plus que de la hardiesse, il faut de 1 sottise pour oser marquer les limites de ce décret, pou dire avec rigueur ce qu'il enferme et ce qu'il n'enferme pas
Ce n'est donc point faire preuve de sagesse que déqualifier le miracle de dérogation auK décrets divins. Le miracle est à sa place dans les décrets du Créateur exactement comme les événements les moins miraculeux. Le contraire n'ayant jamais été décrété, le miracle ne saurait être une dérogation au décret qui n'existe pas.
Nous avons dit que la loi est souvent prise dans un sens très impropre pour signifier l'ordre, le cours naturel des choses. N'est-ce pas à la loi entendue de la sorte que le miracle est une dérogation? Si l'on change le sens du mot loi, il est évident que le mot dérogation, qui s'entend par rapport à la loi, devra pareillement changer de signification. Le premier étant pris pour signifier le cours de la nature, rien n'empêche d'employer l'autre pour désigner une exception à ce cours, un événement qui se produit en dehors de ses limites.
Nous avons dit aussi que le cours de la nature a deux significations bien différentes : ou biea c'est la simple distribution historique dans le temps des événements qui se succèdent, abstracLionfaitedeleur dépendance réciproque; ou bien c'est la série des événements enchaînés par le rapport réel et concret de la cause à l'effet. Dans le premier cas, la dérogation ne peut signifier que le nouveau, l'extraordinaire ; et le nouveau, l'extraordinaire prend place dans le courant historique au même titre que le fait le plus commun. Dans le second cas, l'on peut supposer que la chaine s'ouvre pour recevoir un anneau dont la raison n'est pas dans l'anneau qui précède : ce serait alors une véritable exception, une modification de la loi en un point particulier de son application ; c'est en ce sens que le terme de dérogation se rapprocherait le plus de son sens propre. Mais l'on peut supposer aussi que l'événement merveilleux, comme nous l'expliquerons ailleurs, utilise seulement la quantité d'énergie qui anime l'univers physique sans y rien ajouter ou soustraire; l'on peut suppo-
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ser aussi que cet événement se produise en dehors du système des faits mécaniquement enchaînés : il n'y aurait alors aucune dérogation au cours des choses, puisque la succession des événements, mécaniquement subordonnés, n'en serait modifiée d'aucune sorte.
Il est à propos de rappeler ici un passage de la Cité de Dieu : * «Nous disons detous les miracles qu'ils sont contre la nature; or cela n'est pas. Gomment en effet serait contre lanaturece qui est produit par la volonté de Dieu, puisque la volonté de ce Créateur souverain est ce qui constitue la nature de toute chose créée ? Le miracle ne va donc point contre la nature, mais contre ce que nous connaissons de la nature. » En d'autres termes, le miracle est de même ordre que l'acte créateur, une opération immédiate de la puissance divine. Or, la création ne saurait déroger à aucune loi, ni se trouver en opposition avec la nature ; car rien ne déroge et rien ne s'oppose à ce qui n'est pas; et, à coup sûr, avant la création de la nature et l'établissement de la loi, il n'y a ni nature ni loi. Le miracle, sans doute, par rapport à nous, vient après la nature et après la loi; mais, pour Dieu, dont il est l'œuvre immédiate, il est en dehors de la nature et de la loi; car, où les causes secondes n'ont point de part, la loi et la nature des causes secondes n'ont également aucun rôle à remplir.
On voit par là combien a peu de sens la définition du miracle donnée par Hume : « Un miracle, écrit le philosophe anglais, est défini exactement une transgression de quelque loi de la nature, par une volonté particulière de Dieu. » La transgression dn la loi par la volonté de Celui dont la volonté fait la loi, est une idée extravagante. Si l'on appelait le néant une loi, et la création, qui est la production des êtres du sein du néant, une transgression de cette loi, on emploierait une langue tout juste aussi