XXI, c. vm
sensée que celle dont Hume s'est servi pour définir le miracle; car le miracle tire l'être, substance ou mode, du néant, exactement comme la création : Vocat ea qiiœ non sunt.
On a dit encore que le miracle est une suspension des lois de la nature. Parole malheureuse dont les savants se scandalisent profondément. La loi qui est suspendue par le miracle, n'est pas autre chose que ce que nous avons appelé la loi négative ; et la loi négative se confond exactement avec le néant, qui est la limite de ce qui est, du positif. Du reste, suspension ei dérogation sontdes expressions équivalentes dans la question qui nous occupe, c'est, à-dire également impropres.
Après ces d iverses considérations, nous nous croyons au torisé à définir le miracle : une manfestation extraordinaire de Dieupar une œuvre sensible que nul agent créé ne peut produire. C'est la notion claire du miracle devenue distincte. Le miracle, avons-nous dit, de l'avis de tout homme de sens et antérieurement à toute analyse scientifique ou philosophique, est une manifestation de Dieu dans une œuvre sensible extraordinaire.
En analysant avec soin l'idée d'œuvre extraordinaire, nous avons constaté que, si l'on n'y prend garde la notion de loi et de nature dont on a l'habitude de se servir ici, fait très facilement dévier de l'idée claire dans l'idée confuse, d'où le passage à l'idée fausse est extrêmement glissant. Il est très ordinaire qu'en cette matière les esprits les mieux doués, nous en rencontrerons plus tard des exemples, se laissent abuser par des conceptions équivoques et mal définies. Il nous semble que la notion claire, qui a été l'objet de notre étude, n'a rien perdu de sa clarté sous notre analyse; ses éléments, plus distincts^ ont gagné en précision, sans amoindrir sa vérité.
Encore un mot pour achever notre explication. Ordinaire se prend en deux sens assez différents. Ordinaire vient d^ordre, et désigne par conséquent, au moins par étymo-
logie, ce qui appartient à l'ordre, ce qui fait partie d'une série, d'un ensemble ordonné : c'est primitivement là le sens propre et rigoureux de ce mot. Mais comme l'ordre ramène fréquemment les mêmes choses, ordinaire est devenu synonyme de ce qui arrive fréquemment, journellement, à des périodes marquées, bien que la fréquence soit, au fond, accidentelle et n'ait rien d'ordonné. Vextraordinaire s'explique par Vordinaire. Nous avons dit que le miracle est une manifestation extraordinaire : estce rigoureusement vrai ? La question a plus d'à-propos qu'elle ne semble en avoir.
Le miracle appartient à la fois au monde physique et au monde moral: il appartient au monde physique, parce qu'il est un phénomène physique; il appartient au monde moral, parce qu'il est une manifestation, et que toute manifestation est destinée à des êtres doués de la faculté de connaître, par qui le monde moral est constitué. Or, en tant qu'il appartient au monde physique, le miracle est de tout point extraordinaire : il ne fait point partie de la série des événements ordonnésdans cette sphère ; le jeu naturel et continu des causes secondes ne l'engendre pas, et son nom seul prouve qu'il est loin d'arriver journellement ni même à des périodes plus éloignées. Si le monde physique ne l'exclut pas, il n'a rien en lui qui l'appelle : les déistes n'ont pas absolument tort quand ils soutiennent que la machine du monde n'a besoin ni d'être réparée ni même retouchée par son auteur. Nous ne parlons pas ici, bien entendu, de l'évolution progressive de ce monde; car, nous le dirons bientôt, il est des périodes où l'apparition de certaines catégories d'êtres est absolument inexplicable, c'est-à-direimpossible, sans une nouvelle intervention de la puissance créatrice. Sauf à ces grandes époques, qui marquent proprement les origines, le monde physique n'appelle point l'action immédiate de Dieu, et le miracle est vraiment extraordinaire par rapport à cet ordre inférieur.
Mais il en est autrement à l'égard du monde moral. Le miracle y est extraordinaire en ce sens qu'il n'y est pas journalier, fréquent. Si nous prenons les mots dans toute leur rigueur, c'est le contraire qu'il faudra dire. Le miracle joue un rôle essentiel, prévu, ordonné, dans le monde moral : il y est donc vraiment ordinaire. On conçoit très bien, en effet, que le miracle serve à l'éducation religieuse de l'homme. Gomme cette éducation, moyen indispensable pour conduire l'homme à sa fin, est son principal besoin, le miracle, dont l'efficacité à cet égard ne saurait être révoquée en doute, peut très bien avoir été choisi par l'auteur de toutes choses pour remplir ce rôle important dans le monde moral. Dans ce cas, le miracle se rattacherait au plan divin, non pas accidentellement et par contre-coup, mais principalement et essentiellement; un événement extraordinaire dans le monde physiqueserait, par cela même qu'il est extraordinaire dans le monde physique, ordinaire, c'est-à-dire ordonné a priori, dans le monde moral. De fait, l'histoire le prouve surabondamment, l'homme n'est sérieusement religieux que par la religion positive, c'està-dire révélée. La religion naturelle, celle de certains philosophes, est une exception sans valeur, d'une rareté extrême, infiniment peu ordinaire. Or la religion révélée est une religion essentiellement miraculeuse. Le miracle n'est donc pas plus extraordinaire dans le monde moral que la religion. Il est, avec la religion, la clef de voûte de tout rédifice.