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CHAPITRE II

AUTHE MANIÈIIE DE COMPRENDRE LE MIRACLE

La notion du miracle suppose toujours une comparaison. Il est impossible, en effet, de savoir qu'une œuvre peut avoir Dieu seul pour cause, sans la comparer à ce que peuvent les agents inférieurs. C'est pourquoi le miracle se définit encore : une œuvre qui est au-dessus de la puissance de tous les agents créés. Malheureusement il n'est pas ordinaire que, dans l'appréciation du fait miraculeux, on tienne compte de toutes les puissances naturelles. C'est le défaut de culture intellectuelle qu'il faut surtout en rendre responsable. On s'aj?rête aux limites de cette nature dont l'homme occupe le sommet. Toute œuvre qui est audessus des forces contenues dans cette sphère est considérée comme miraculeuse, quoiqu'elle ne soit pas pour cela signe de Dieu. A ce point de vue, le terme de nature prend une signification restreinte, variable même et comme élastique. Pourquoi faut-il que ce soit une source abondante de sophismes? car, on le sait, le sophisme vit d'indécision dans les idées. Essayons de préciser.

Le terme de nature ne s'applique pas seulement à l'ensemble de tous les êtres créés ; il désigne aussi l'ensemble des propriétés qui constituent un être et qui le rendent apte à produire certains groupes d'actes déterminés. C'est en ce sens qu'on parle de la nature de la pierre, de la nature de l'animal, de la nature de l'homme, de la nature

même de Dieu. Si l'on entend le mot nature de cette façon, alors on doit admettre les deux points suivants : D'abord, il est clair qu'un phénomène est toujours produit par quelque nature ; autrement, ce serait un effet sans cause, c'està-dire une impossibilité. Ensuite, rien n'empêche que deux, agents de nature différente, l'un supérieur, l'autre inférieur, concourent à un effet commun et y concourent efficacement. Qui oserait nier cela? Les sens mêmes, que l'on veut si peu sensément faire la mesure de tout, les sens l'attestent. Dans ce concours de deux agents de nature différente, l'effet produit n'est pas supérieur à la nature de l'agent supérieur, mais il est au-dessus de la nature de l'agent inférieur. Il est naturel par rapport à l'agent supérieur, car il est dans les limites de sa puissance ; mais, évidemment, à s'en tenir à la défmition, c'est un miracle par rapport à l'agent inférieur, puisqu'il dépasse absolument la capacité de sa nature. Le charbon, le fer, l'eau et le feu, livrés à leur propre nature, n'auraient certainement jamais produit la lampe électrique : la lampe électrique est un miracle par rapport à ces agents matériels, qui le déclareraient si, par impossible, ils avaient la raison; mais elle ne l'est pas par rapport à l'homme ; car, en disposant des agents matériels de telle sorte que le résultat de leurs forces ainsi organisées a été la lampe électrique, il a déployé tout simplement les aptitudes de sa nature. L'homme est comme un Dieu par rapport aux créatures d'ordre inférieur, parmi lesquelles les effets de son activité sont, en un sens, de véritables miracles.

Nous avons eu le plaisir de rencontrer la même doctrine chez un écrivin anglais qui s'est fait remarquer de nos jours par la pénétration de son esprit et la rare impartialité de ses jugements. Qu'on nous permette de rapporter ici ses paroles.

« Si le libre arbitre de l'homme est vraiment une force dans la vie et si la nature est uniforme, il doit être une force •

surnaturelle, agissant sur la matière, dont elle est essentiellement indépendante. Or, tout logicien qui admet le pouvoir d'une telle volonté, doit admettre non seulement la possibilité des miracles, mais admettre aussi le fait actuel de leur occurrence journalière. Tout acte de la volonté humaine est, dans la rigueur des termes, un vrai miracle; seulement ce miracle a lieu dans l'étroite enceinte du crâne. Les molécules du cerveau sont arrangées, disposées d'une manière spéciale, par une influence surnaturelle ; leurs mouvements automatiques naturels sont suspendus; une force distincte intervient pour leur imprimer une direction. Sans doute, dans le langage ordinaire, le mot de miracle est plus restreint; mais par rapport à la nature, c'est essentiellement la même chose. Ce que l'on appelle communément miracles, ce sont des actes, non de la libre volonté de l'homme qui dérange les mouvements automatiques du cerveau, mais de la libre volonté de Dieu qui dérange les mouvements automatiques de la matière hors du crâne, de la même façon que la libre volonté de l'homme dérange les mouvements automatiques de la cervelle sous le crâne. Une fois la libre volonté de l'homme reconnue, l'inpossibilité et même l'improbabilité du miracle s'évanouissent.

« La science a projeté sur cette question une lumière infinie et inattendue. Si les faits ont la signification que je crois, lorsque j'affirme que je lance une pierre, parce que j'ai choisi de la lancer, ou que j'arrête une pierre qui roule, parce que j'ai choisi de l'arrêter, j'ai introduit, dans l'univers matériel, en agissant ainsi sur la matière, un désordre de nature exactement le même, sauf pour les dimensions, que celui que produisit Josué en arrêtant la lune au-dessus de l'Ajalon *. »

Entre l'homme et Dieu, y a -t-il des êtres plus grands

1. W. H MalIock,Faîi/t and Fen/îcaf îo»,Dans le Nineteenth Centunj. Octobre 1878.

que l'homme et moindres que Dieu ? La science n'en sait rien, n'en peut rien savoir et, par conséquent, n'a pas le droit de le nier. Si ces êtres, qui sont les anges, existent, d'abord il n'est pas douteux qu'ils ne sont pas compris dans la série des phénomènes mécaniques dont se compose notre univers. La raison en est bien simple : ils sont immatériels, et le mouvement matériel ne peut se trouver en un sujet qui n'est pas matière. En second lieu, ils exercent leur action sur la matière, qui, de son côté, ne peut les atteindre. En effet, la création est une œuvre essentiellement ordonnée, et l'ordre, parmi les êtres capables d'action, exige que les inférieurs soient soumis à l'action des supérieurs. 11 faut ou nier l'ordre, ou accorder cette subordination. C'est la raison même donnée jadis par les scolastiques : nous pensons qu'elle a gardé toute sa valeur en vieillissant. Du reste, ce que l'on est, en toute hypothèse, obligé d^admettre, c'est que l'existence d'êtres supérieurs à l'homme et capables d'agir sur la matière, est une chose possible. Rien n'empêche de supposer que leur action est purement directive, qu'ils ne créent rien, non pas même une unité de mouvement. Mais, de même que toutes les énergies du monde,livrées à elles-mêmes pendant des siècles sans fin, n'auraient pas pu produire le premier vers de VlUade, ni même le frontispice de VAlmanach liégois, lesquels sont de vrais miracles par rapport à la nature physique, et des miracles produits par la direction de l'homme imposée aux forces de la nature physique ; de même, les effets qui résultent de la direction imposée par les anges à cette même nature, à celles de la nature animale et de la nature humaine, sont supérieurs à tout ce que peuvent les natures inférieures, depuis l'élément matériel jusqu'à nous : ce sont des miracles surnaturels et surhumains. Or, pour le dire en passant, s'il ne nous est pas facile de donner de l'existence des anges une preuve directe, dès que des faits surhumains, dont Dieu n'est 4)as l'auteur, sont

constatés, il devient expérimentalement certain qu'il y a d'autres créatures au-dessus de nous, que les anges existent.

Ce que les hommes peuvent, ce que les anges peuvent, Dieu le peut ; il peut mettre en jeu les forces qu'il a créées, mais de telle sorte que l'effet produit dépasse la puissance de la nature physique abandonnée à elle-même, ou bien dirigée par la nature humaine ou par la nature angélique. Il suffit d'énoncer une telle vérité pour montrer qu'elle s'impose à la raison. Ainsi, sans toucher à la constance relative de la somme des énergies qui animent l'univers, la raison est encore forcée d'admettre au-dessus des effets surnaturels et des effets surhumains, des effets surangéliques : des miracles divins. Cette conclusion n'est qu'une application du principe de mécanique en vertu duquel chaque force concourante a son effet total dans la résultante, complétée par ce fait d'observation : que cette même résultante porte essentiellement l'empreinte de la cause directrice, soit que cette cause soit une force au sens mécanique du mot, soit qu'elle ait une action d'espèce toute différente.

Ainsi le seul fait de la présence d'agents de nature différente dans l'univers rend le miracle, entendu au sens relatif, presque nécessaire et, si l'on peut le dire, tout à fait naturel. A moins de parquer les agents en des compartiments réciproquement infranchissables, des phénomènes relativement surnaturels ont leur place dans le cours naturel des choses, aussi bien que les phénomènes dont l'origine est sans mélange. Cette considération, qui, on le voit, est fondée solidement, c'est-à-dire sur la vérité, a cependant un défaut : elle semble ôter au miracle son auréole, en l'abaissant, pour ainsi dire, à la vulgarité des événements les plus communs. Ceci est une difficulté de famille, oîi les incrédules, dûment réfutés, n'ont rien à voir.

Ce que Dieu peut quand il lui plaît d'utiliser l'acti rite

des agents créés, il le peut évidemment par une opération immédiate de sa puissance, sans le concours de nul autre agent. Lui, qui donne à tous les êtres le pouvoir et l'agir, possède assurément tout ce qu'il donne et infiniment plus qu'il ne donne. Une œuvre ainsi produite par Dieu constitue manifestement un miracle, et même le miracle est d'autant plus parfait qu'il n'a, dans son origine, aucun élément qui appartienne à la nature créée.

En considérant les choses comme nous venonsde le faire, on forme quatre catégories d'œuvres auxquelles on peut donner le nom de miracle, à savoir : les œuvres sensibles de l'homme, les œuvres sensibles de l'ange, les œuvres sensibles de Dieu avec le concours des créatures, et les œuvres sensibles de Dieu accomplies par sa pure puissance. Ces deux dernières catégories comprennent le miracle proprement dit, sujet de notre premier chapitre.

11 importe de faire ici une remarque, en un sens, fondamentale; on comprendra plus loin pourquoi nous la qualifions de la sorte. L'ange et l'homme ne peuvent produire aucun phénomène, quel qu'il soit, dans le monde matériel, qu'en mettant en œuvre les forces des agents matériels. En voici la raison : Produire immédiatement quelque œuvre miraculeuse, c'est nécessairement produire quelque substance ; car tout autre effet objectivement matériel résulte en partie de la réaction, c'est-à-dire de l'action, du concours du sujet qui le reçoit. Or, Dieu seul produit hors de soi des substances, en quoi consiste la puissance créatrice, et cet attribut est essentiellement incommunicable.

Les miracles dont nous avons à nous occuper dans le corps du présent ouvrage ne s'élèvent pas au-dessus des deux premières catégories.

Observons encore que, dans le langage ordinaire, on parle fréquemment de vrais et de faux miracles. C'est une classification moins simple qu'elle n'en a l'air. On appellevrais miracles ceux qui ont Dieu ou les bons anges pour

auteurs. Les faux miracles sont les œuvres prodigieuses des mauvais anges ; ce sont aussi les prestiges, c'est-à-dire des œuvres qui n'ont d'extraordinaire que l'apparence, ' sortes de tromperies employées par les démons ou même par les hommes.

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