A nous, les esprits cultivés
3. Allusion délicate aux célèbres manipulations de la Vie de Jésus,
jamais constaté. Entrelechristianimeet la science, la lutte est donc inévitable ; l'un des deux adversaires doit succomber. »
On le voit, M. Renan s'énonce ici avec la solennité d'un concile. Mais, entre autres différences qui distinguent M. Renan d'un concile, il y en a une que nous voulons faire remarquer. Un concile fait toujours précéder sescanons de chapitres qui les expliquent; M. Renan, comme tous les docteurs de la libre pensée, prononce du haut de son infaillibilité des conclusions qui sontses canons; quant aux prémisses où se trouve la raison de ses affirmations, il ne nous donne nulle part le moyen d'en prendre directement connaissance. Personne n'a moins de respect pour la pensée d'autrui que les libres penseurs.
Mais, en général, l'on ne réfute une conclusion que dans ses prémisses. Nous serons donc forcé de remonter, la logique nous en donne le moyen, à ces principes que l'on ne veut pas produire au jour, et d'en faire voir la vanité.
Au milieu de la phraséologie sans consistance du passage que nous avons cité, on peut remarquer une affirmation, une pensée qui, au fond, n'a rien d'indécis, c'est l'opposition du miracle et de la science, c'est-à-dire la condamnation définitive du miracle et par l'unique juge de la vérité, qui est la science. Qu'est-ce en effet que le miracle, et qu'estce que nous révèle la science ? La réponse à cette double question est contenue dans cette phrase : « L'histoire du monde physique et du monde moral nous apparaît comme un développement ayant ses causes en lui-même et excluant le miracle, c'est-à-dire l'intervention des volontés particulières réfléchies. » La première partie de cette proposition nous offre ce que M. Renan considère comme un résultat acquis delà science, et la seconde une définition du miracle tel que l'entend M. Renan. Le vague de l'expression n'apu se dégager même de cette proposition fondamentale ; mais'
avec quelque effort du regard, on arrive à y distinguer ces deux points : d'après la science, tous les phénomènes du monde ont leur cause dans le monde, et le miracle serait un phénomène produit dans le monde par une cause extérieure au monde. D'où, la conclusion : le miracle est condamné par la science. Sous cette forme, nous avons, je ne dis pas l'objection scientifique contre le miracle, mais l'opinion irréfléchie d'une foule d'écrivains qui, sans être savants prétendent rejeter le surnaturel au nom de la science.
Pour s'en rendre bien compte et en apprécier la valeur, il importe d'abord de savoir en quel sens on y prend le terme de monde. Le monde est l'ensemble des êtres qui tombent ou peuvent tomber sous les sens. Cette définition nominale, nous croyons avoir le droit de l'affirmer, exprime rigoureusement la pensée de tous les adversaires que nous avons à combattre en ce moment. Elle fait naître une question dont la solution intéresse essentiellement le surnaturel. On se demande aussitôt si cet ensenble des êtres que les incrédules scientifiques appellent le monde, comprend tous les êtres, ou si au delà existent d'autres êtres d'essence différente. C'est, on le voit, une question de frontières : il s'agit de savoir si le contour du monde est tellement vaste qu'il n'y ait au dehors plus déplace pour aucun pays, ou si c'est une simple limite entre des contrées voisines. S'il n'y a rien au delà du monde physique, il ne s'agit plus de parler de miracle : le surnaturel devient un non-sens.
Quelle est doue la réponse donnée par les incrédules à la question des frontières du monde? Elle est triple. Les uns, les radicaux du parti, affirment résolument que le monde physique est tout, et qu'au delà il n'y a rien, absolument rien : on les appelle matéralistes. Nousdirons plus bas ce qu'il faut penser de cette affirmation.
D'autres, bien plus nombreux, disent que la région située au delà du monde physique est absolument inaccessible à nos moyens d'investigation. « C'est pour nous Tin-
connu, prétendent-ils; nous nous gardons bien de le nier ou de Taffirmer ; nous ne connaissons que le monde physique et nous ne voulons parler que de ce que nous connaissons. LHnconnaissable est une donnée qui n'entre jamais dans nos calculs.» Ceux qui parlent de la sorte sont les positivistes. Vinconiiaissable est une porte toujours ouverte par oii ils s'échappent devant l'accusation de matérialisme. Défait, cette porte ne leur sert pas à autre chose; ils repoussent avec non moins d'ardeur, sinon avec autant de logique, que les matérialistes avoués, l'intervention de rinconnaissablefC'esi-k-àire de Dieu et des êtres spirituels dans les affaires de ce monde. M. Renan, peut-être sans le vouloir et sans s'en douter, est un vrai positiviste. Mais poète rêveur, il a cela de particulier, qu'il permet volontiers à son imagination de se promener mélancoliquement dans les régions de V inconnaissable auquel il ne croit pas. S'il parle du monde moral, il ne faut pas se laisser prendre à cette expression volée par mégarde chez le voisin: son monde moral à lui est constitué par les êtres matériels, capables d'apèrs lui, de produire ces phénomènes que l'on appelle moraux et que l'on peut désigner sousle nomgénériquede pensées. Ce sont là des effets immédiats de la matière tout aussi bien que ledéplacementd'un caillou que la vague roule sur la grève.
Enfin une troisième classe d'incrédules ne craint pas de rendre hommage à cette vérité: que le monde physique n'est pas tout, et qu'au delà il y a les premières de toutes les réalités, l'âme et Dieu. Le monde moral n'est pas pour eux une expression vide, c'est la sphère des agents immatériels. En tant qu'il comprend l'àme, le monde moral est plongé dans le monde physique, dont il subit l'action et sur lequel il réagit. En tant qu'il comprend Dieu, le monde moral a produit et réglé le monde physique, mais une fois pour toutes.
Depuis ce moment solennel Dieu ne peut plus rien sur
le monde physique, qu'il a jeté dans les espaces en un lieu où son bras n'atteint plus. Ces penseurs sont proprement les rationalistes.
Ce rapide exposé montre clairement que chacune destrois classes d'incrédules a une raison particulière de rejeter le surnaturel. Les matérialistes suppriment le miracle, parce qu'ils en suppriment la cause; les positivistes s'imaginent qu'il suffit, pour arriver au même résultat, de refuser d'avoir une opinion au sujet de cette cause; les rationalistes reconnaissent une cause capable en elle-même de produire des phénomènes surnaturels, mais ils lui interdisent, pour un motif que nous dirons plus loin, d'en produire jamais. Les uns et les autres ont cela de commun qu'ils veulent rendre la science responsable de leurs affirmations. Évidemment la science ne tient pas à tous le même langage, et c'est là au moins une forte présomption qu'ils s'en seront laissé conter par quelque intrigante parée d'un nom usurpé ; car la science est absolument incapable d'avoir deux langages. La présomption va devenir certitude.
D'abord, vous, matérialistes, vous prétendez avoir appris de la science qu'il n'y a rien au delà du monde physique. Si vous êtes sincères, on vous a trompés. L'histoire a gardé le souvenir d'un sculpteur aveugle qui était fort habile en son art, et l'histoire n'a pas menti. Les contours d'une statue peuvent à la rigueur s'apprécier avec la main : un aveugle, aidé du toucher, s'il a d'autre part les qualités de l'artiste, produira des statues qui ne seront pas sans mérite. Mais le toucher ne touche pas les couleurs ; qu'aurait-on dit de l'amateur de peinture qui, pour prononcer entre deux tableauxde grands mai très, s'en serait rapporté au jugement du sculpteur aveugle? Au moins qu'il était distrait. Les matérialistes commettent précisément la même distraction, lorsqu'ils en appellent à la science pour prononcer sur les limites du monde physique.
Qu'est-ce, en effet, que la science pour eux ? C'est la
connaissance du monde matériel. Gomment se produit cette connaissance? Par l'usage convenablement réglé des cinq sens, et par l'adjonction d'instruments destinés à faciliter ou àpréciser l'usage des sens. La science, la seule que connaisse le matérialiste, regarde, écoute, palpe, flaire, goûte; elle pèse, elle mesure, elle divise, elle groupe, elle use du scalpel, du microscope, du télescope ; en un mot, elle a tout ce qu'il faut pour opérer sur des corps et pour les connaître ; mais elle n'a que cela ; à l'égard de tout ce qui n'est pas corps, elle est aveugle-née ; le sens qui est indispensable pour atteindre jusque-là lui fait radicalement défaut. N'est-il pas souverainement ridicule de prendre une balance, un mètre, un réactif chimique, une lunette, pour étudier l'àme et Dieu ? Que dirait-on du savant qui, après avoir tenté une expérience de cette nature, s'écrierait : « Je n'ai rien vu? » Certes, ce n'est point son insuccès qui prêterait à rire, mais la naïveté de son entreprise. La science n'a qu'une réponse correcte touchant cette grave question ; elle répond : « Gela ne me regarde pas. » Donc les matérialistes ne sont pas le moins du monde autorisés à produire son témoignage en faveur de leur opinion; car on est en droit de leur opposer avant tout une exception d'incompétence, comme on l'oppose au témoignage d'un aveugle sur les couleurs.
Les positivistes, sur ce point, ne sont pas d'un avisdiiférent Leur principe fondamental consiste à n'accepter comme démontré que ce que démontrent les sciences qu'ils appellent posititives. Or, ils s'abstiennent de se prononcer, comme nous l'avons dit, sur les limites du monde réel. Preuve indubitable que la science ne leur démontre absolument rien sur ce point. Leur tort à eux n'est pas d'étendre la science au delà de sa portée, c'est de prétendre que la science est l'unique voie de la certitude. Gomment n'ont-ils pas vu que la réalité la plus constante et la plus irréfragable pour l'homme, c'est sa propre
pensée, et que cette pensée est absolument réfractaire à tous les moyens d'investigation de la science ?
Le positiviste porte au dedans de lui, il est lui-même une protestation perpétuelle contre sa théorie, et il ne s'en aperçoit pas !
Il est donc maintenant acquis que la science ne dépose pas contre l'existence de causes surnaturelles; nous ne voulons pas examiner encore si la négation de telles causes ne la condamne pas à l'absurde, son témoignage négatif nous suffit pour le moment. Ce n'est point en portant leur attention sur l'inconnaissable, qui peut-être n'existe pas, que les positivistes se croient en droit de condamner le miracle, c'est en s'appuyant sur les conditions du monde matériel.
Leur assertion revient à dire que : Dieu, s'il existe, ne peut rien dans le monde matériel, qui va tout seul et qui serait détraqué par l'ingérence d'un agent étranger. Les rationalistes admettent l'existence deDiçu, mais ils le tiennent soigneusement à distance du monde, pour préserver la grande machine d'une catastrophe à leur avis inévitable, si Dieu y portait la main. Les uns et les autres sont d'accord : répondons-leur en même temps.
M. Jules Simon, l'un des plus célèbres rationalistes de notre époque, a, dans un livre déjà ancien, exprimé en quelques mots la raison pour laquelle Dieu n'a plus rien à voir dans le monde qu'il a créé. Il dit : * « Consi* dérons la science. Sur quoi repose-t-elle? Sur la fixité des lois de la nature... Mais si l'unité, l'immobilité, l'harmonie dominent à ce point la science, comment pourrait-on introduire dans le monde qu'elle nous révèle une volonté capricieuse, des mouvements désordonnés des dérogations perpétuelles à la loi ? » Cette accumulation de substantifs désigne le miracle dans la pensée de
i. M Religion naturelle, 2« éd, p. 284.
M. Simon : il est juste de le faire remarquer, carie portrait est loin d'être fidèle. M. Littré revient sans cesse sur la même pensée : la science est impossible si les lois de la nature ne sont pas immuables; et le miracle, effet d'une volonté capricieuse, est en opposition avec cette immutabilité. Les libres penseurs anglais ,M. Stuart Mill entre autres, ont une manière propre d'exprimer la même idée. Ils disent que la science est la faculté de prédire infailliblement les effets des agents naturels; or, si vous supposez que l'intervention d'un agent extranaturel au milieu de ces phénomènes est possible, c'en est fait de cette faculté prophétique, l'événement cessant d'être certain à l'avenir. Tout cela revient à dire : qu'il n'y a pas de science si les lois de la nature ne sont pas absolument immuables; que le miracle contredit essentiellement cette immutabilité, et que, pas conséquent, le miracle est impossible.
Expliquons-nous sur tout csci. Mais qu'on nous permette d'abord une observation au sujet de cette dernière proposition : que le miracle contredit la science. On le voit, la science est ici élevée à la hauteur d'un principe indiscutable : elle précède tout, elle domine tout. Nous croyons que cette position n'est pas légitime; car, au-dessus de la science, il y a incontestablement la vérité. Nos adversaires font de la science un moule, où la connaissance devra être coulée et prendre une forme convenue à l'avance. Ils ont tort : la science n'est pas un moule, elle est uu miroir ; elle ne façonne pas son objet, elle réfléchit les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle est la science : un miroir qui, par sa constitution propre, trouble les images qu'il reçoit, est un miroir faux; la science qui déforme la vérité n'est plus la science, mais l'erreur. Vous dites que, si les lois de la nature sont changeantes, il n'y aura plus de science! c'est le contraire qu'il fautdire; si les lois de la nature sont changeantes, la science consiste à exprimer cette mobilité dans la connaissance,
comme cela a lieu, tout le monde en convient, pour la science historique ; le contraire est l'erreur, ou tout] au plus un jeu de Tesprit. La science est dominée et réglée par son objet : il est indispensable de la considérer de ce côté, si l'on veut s'en faire une idée exacte. Dans la question présente, ce qu'il faut examiner c'est l'immutabilité des lois de la nature en elles-mêmes, indépendamment du rapport que cette immutabilité peut avoir avec la science. La science consiste ici à enregistrer la solution de cette question, qu'elle soit affirmative, qu'elle soit négative, n'importe : la science vraie n'est qu'à cette condition. Donc les lois de la nature sont-elles immuables ? Voilà uniquement ce qu'il faut examiner pour apprécier l'objection qu'on prétend diriger contre le miracle au nom de la science. Nous donnerons un peu plus loin la réponse. Ici, nous nous contenterons de quelques considérations propres à dégager le terrain de la discussion.
Les positivistes sont particulièrement plaisants quand ils opposent fièrement au miracle la fixité, l'immutabilité des lois de la nature. Le principe fondamental de leur philosophie consiste à dire : que la connaissance positive, la seule sur laquelle on doive et puisse faire fond, a pour source et pour mesure l'expérience; l'on sait ce qu'on explore par les sens; le surplus est objet de doute invincible. Mais, y avez-vous réfléchi, messieurs les positivistes? estce que vous avez réellement exploré par les sens la fixité et l'immutabilité des lois de la nature ? Quelle en est donc la couleur, la forme, la dimension, la dureté, la température ? car c'est de telles propriétés que les sens rendent témoignage. Les sens atteignent le phénomène matériel présent. Quant au fait matériel futur, qui n'est pas encore; quant au lien ontologique des faits entre eux; quant à leurs rapports essentiels qui les appellent dans l'existence, ou les en excluent à divers titres ; quant à leurs lois et aux conséquences de ces lois, les sens sont
LE MIKACLE EST-IL POSSIBLE? 4o
aussi radicalement incapables d'en donner la moindre no* tion, que l'œilest incapable deflairer une rose, ou l'oreille de regarder un paysage. Le fait est qu'en vertu de leurs principes, les positivistes n'ont le droit d'être sûrs de rien; car être sûr de quelque chose, c'est comprendre qu'il est impossible de se tromper au sujet de cette chose, et l'impossibilité n'est certainement pas un objet sensible.
Du reste, ils conviennent eux-mêmes de bonne grâce qu'ils n'ont que des connaissances relatives, c'est-à-dire vraies par supposition, ou, ce qui revient encore au même, des connaissances douteuses, ou, ce qui revient encore au même,des connaissances qui n'en sont pas. Les lois de la nature sont tellement fixes dans leur esprit, qu'il estparlaitement possible, dans leur esprit, qu'il n'y ait pas de loi du tout.Rien ne leur répond que le soleil se lèvera demain qu'il donnera pas des ténèbres au lieu de lumière, que les fleuves ne remonteront pas à leur source, que le feu de leur cuisine ne se congèlera pas et que l'eau fraîche ne leur brûlera pas les entrailles. Bref, il n'est pas d'hypothèse extravagante qui ne soit justifiée par leur système et dont ils puissent se promettre de n'être pas eux-mêmes la triste réalisation. Et ce sont ces mêmes philosophes qui jettent feu et flamme au seul mot de miracle, parce que le miracle est une exception aux lois de la nature ! Inutile d'insister davantage avec de tels adversaires.
Les rationalistes méritent plus d'égards. Leurs principes leur donnent le droit d'avoir une opinion sur les lois de ianature et les conséquences logiques de ces lois. Seulement personne n'a le droit d'avoir des idées fausses dans une matière sur laquelle on a le droit d'avoir des idées : les rationalistes outrepassent singulièrement leur droit au sujet des lois de la nature*. Dieu est l'auteur de ces lois,
1. Le grand vice de leur raisonuement vient de ce qu'ils n'ont
ils en coTîA^iennent; bien plus, ils le prouvent. Voilà un premier trait, il est correct. En voici un deuxième qui n'a guère moins de mérite. Ils conviendraient volontiers, nous aimons à le penser, qu'ils n'ont aucun bon argument pour établir que Dieu peut supprimer ces mêmes lois ^ Ce pouvoir est donc au moins probable. Mais Dieu ne pourrait-il pas rétablir ce qu'il a d'abord établi puis supprimé ? Nous ne vo\ons pas comment on nierait ce point sans manquer à la logique et sans méconnaître les caractères essentiels de la toute-puissance. Les rationalistes nous suivent jusque-là ; mais aussitôt ils brouillent tout par ce trait inconcevable : «la suspension des lois de la nature est impossible; » ils ne voient pasque supprimer et rétablir est l'équivalent rigoureux de la suspension temporaire, de même que deux et trois d'une part et trois et deux de l'autre, sont au même titre l'équivalent de cinq.
Je sais bien qu'ils ont recours, pour se tirer d'affaire, à l'immutabilité des conseils divins.
Dieu, en effet, étant infiniment sage et éternel, forme les plans de sa Providence, une fois pour toutes, du sein même de son éternité. — Rien de plus vrai ; mais par où le miracle contredit-il à cette détermination éternelle? Est-ce parce qu'il s'accomplit dans le temps? Eh quoi ! en est-il autrement de la création de l'univers, et des diverses phases de sa durée? Si l'exécution des conseils divins dont les créatures sont le terme, tombe nécessairement dans les
pas une idée exacte de la loi Mais nous voulons ici ne leur opposer que leurs idées.
1. Les rationalistes sont bien forcés d'admettre la destruction successive dune classe fort importante de créatures, celle des êtres vivants. Pour l'espèce humaine, c'est la coexistence du corps et de l'âme qui est successivement détruite; or rien n'empêche d'admettre que cette destruction successive à la fin sera totale : l'induction astronomique même dépose en faveur d'un tel avenir. Mais la destruction des êtres n'est-elle pas la destruction de leurs lois?
vicissitudes de la durée contingente, les conseils restent nécessairement immuables. Le décret qui concerne tel ou tel miracle, a sa place dans le dessein du créateur auprès de la loi à laquelle ce miracle déroge ; le miracle et la loi sont également éternels dans l'intelligence et dans la volonté de Dieu, également successifs et transitoires dans la durée créée où ils entrent par l'existence. Le changement qui prouverait contre le miracle prouverait également contre la loi. Donc l'argument qu'on en tire n'a aucune force.
Mais où les rationalistes manquent surtout à leurs devoirs de philosophes, c'est dans l'idée qu'ils se forment du miracle. Aux yeux de M. Jules Simon, nous l'avons vu, le miracle a pour caractères : « une volonté capricieuse, des mouvements désordonnés, des dérogations perpétuelles à la loi. » Le vague et la multiplicité des expressions marquent assurément une pensée qui n'est pas sûre de soi K Plus calme et plus respectueux des droits de la vérité, le philosophe aurait reconnu lui-même et presque sur-lechamp qu'aucun des traits écrits par lui n'appartient au miracle. On en sera facilement convaincu si l'on veut bien faire, avec nous, les considérations que M. Jules Simon a malheureusement omises pour son propre compte.
Commençons par le dernier trait, celui «des dérogations perpétuelles à la loi. » Une loi soumise à des dérogations perpétuelles cesse d'être une loi : il suffit d'énoncer cela
1. Avec un peu d'atteution, il est facile de saisir, dans la pensée de l'incrédule, le moment où le trouble se fait, où la crainte de la vérité l'empêche de la refïarder en face et le pousse, à la Mte, tout éperdu, vers une conclusion que de grossières et fausses apparences out seules préparées et où il se cramponne avec force. Si M. Jules Simon nous affirmait qu'il a vraiment regardé en face les trois caractères qu'il attribue au miracle, nous prendrions la liberté de lui dire que nous avons, pour le croire, une trop haute idée de sa pénétration,
pour en voir l'évidente vérité. Or, le miracle suppose précisément la condition contraire : il n'y a pas de miracle s'il n'y a pas de loi. C'est en effet parce qu'il contraste vivement avec la loi, qu'il est miracle qu'il a sa signification propre, c'est-à-dire qu'il témoigne de l'intervention d'un agent supérieur à la loi. Supposez que tous les morts, ou même seulement le plus grand nombre, ressuscitent dans les dix jours qui suivent le trépas, qu'y aura-t-il de merveilleux à ce que Lazare ressuscite le quatrième jour, ou le fils de la veuve de Naïm quelques heures après sa mort ? Ainsi donc ce trait, loin d'appartenir au miracle, le détruit. Il y a eu certainement ici un peu de précipitation dans l'esprit du rationaliste, et la précipitation n'est jamais permise en matière si grave. M. Jules Simon est-il plus attentif quand il parle de mouvements désordonnés à propos du miracle ? L'une des plus grandes difficultés de la théodicée, il le sait bien, c'est la présence du mal, même physique, dans la création.
Les athées appellent catégoriquement cette présence un désordre, et M. Jules Simon, comme tous les théistes, ne disconvient pas que le mal physique ne fût en soi un désordre, s'il n'était indirectement ramené au bien, ce qui veut dire que le mal physique est vraiment un désordre et qu'il rentre dans l'ordre en vertu d'une cause extérieure qui le domine. Maintenant, si nous nous rappelons le passage célèbre de l'Évangile : « les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, » d'abord nous y reconnaîtrons une énumération de maux physiques, c'est-à-dire de véritables désordres ; puis la disparition de tous ces maux physiques en vertu d'une cause extérieure, c'est-à-dire le rétablissement de l'ordre en plusieurs points. Or, tout le monde sait que ce passage contient le type de la plupart des miracles du christianisme. Le miracle est donc ordinairement une cause efficace d'ordre : que signifient alors « les mouvements désordonnés » de
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M. Jules Simon ? quelque désordre dans sa pensée, on a le droit de le croire. S'il mettait le désordre dans l'application d'un moyen qui n'est point préparé par la nature, cela reviendrait à dire, par exemple, que Notre-Seigneur aurait commis un désordre parce qu'il guérit la belle-mère de saint Pierre en la prenant par la main, au lieu de lui administrer du sulfate de quinine. De pareils arguments n'ont d'autre mérite que de faire rire. L'ordre, c'est la subordination des êtres, et Tordre suprême, c'est la subordination de tous les êtres, sans exception à leur auteur. Si l'ouvrier humainn'apasunempire absolu sur l'œuvre dont il est l'auteur, c'est qu'il n'est auteur qu'en très petite partie, et que l'ouvrier suprême ne s'est point dépouillé de ses droits.
Reste « la volonté capricieuse ». M. Renan, au contraire, on l'a vu plus haut, parle de « volontés réfléchies ». Les deux incrédules ne sont pas près de s'entendre l'un l'autre sur ce point. Se sont-ils compris chacun de son côté ? « Volonté capricieuse » et « volonté réfléchie » conviennent également peu à la notion du miracle. M. Jules Simon a l'air de se représenter le miracle comme l'acte d'un ouvrier qui, après avoir conçu et fabriqué un instrument compliqué touche tantôt à une roue, tantôt à un ressort, tantôt à une vis, tantôt à un levier, par jeu et par désœuvrement : voilà le caprice. M. Renan semble, de son côté, supposer que l'ouvrier, après avoir exécuté son ouvrage, le regarde marcher, en vérifie les mouvements, et que remarquant un défaut, tantôt en un point, tantôt en un autre, il s'ingénie à y porter remède : voilà la réflexion. Dieu ne réfléchit pas, parce qu'il sait tout par nature; il n'a pas de caprice, parce qu'il est infiniment sage. Or, le miracle s'accommode fort bien d'une telle science et d'une telle sagesse. Ce n'est point un acte par lequel Dieu se ravise et retouche son œuvre : il montre qu'il est le maître, voilà tout.
L'ensemble du monde matériel n'est nullement modi-