KO LE MIRACLE
fié parle miracle ; quelques individus seulement en éprouvent les effets physiqu s, dont le retentissement sur toute la machine n'est pas appréciable. L'on ne remarque pas assez comien cette majestueuse machineest à la fois souple et solide. Les incrédules la conçoivent comme un immense château de cartes que la moindre chiquenaude, par exemple, la guérison d'un aveugle, ferait crouler. Rien n*est plus inexact. En veut-on une preuve sans réplique? Les individus naissent et meurent sans que la marche générale de l'univers en éprouve la moindre déviation ; les espèces mêmes disparaissent tout entières, et la grande machine continue son mouvement aussi impassible que la locomotive qui vient d'écraser un ciron. Qu'un homme meure, puis ressuscite, elle en sera certainement aussi peu affectée que si, à la place de l'homme ressuscité, un autre était entré dans la vie par la voie ordinaire de la génération.
Mais les con litions du miracle sont bien différentes par rapport au monde moral, c'est-à-dire à l'ordre humain. Là, il n'est plus un accident, il occupe une place importante. Dans l'ordre moral, il faut distinguer la part de Dieu et la part de l'homme. La part de Dieu comprend, parmi plusieurs autre éléments, les inclinations du cœur de l'homme, qui a, dans sa part, le pouvoir d'en user ou d'en abuser. L'une de ces inclinations est, avec le sentiment religieux, le besoin de croire à l'intervention de la divinité dans les affaires humaines. C'est là un fait qu'il serait déraisonnable de contester : l'histoire en porte le témoignage de tous côtés. On arrive sans doute à comprimer cette tendance, à se persuader qu^on Ta détruite en son propre cœur; mais, outre que ces efforts prouvent la réalité de ce que l'on veut détruire, il en reste toujours des racines rebelles à toutes les industries de lalibre pensée. Les plus incrédules, après avoir rejeté la foi au surnaturel, gardent toujours un coin de leur esprit ouvert à ce qui en est la hideuse contrefaçon ; les hommes les moins croyants sont d'ordi-
uaire les plus superstitieux. Convenons doncquenous sommes portés par nature à croire au miracle. Mais l'objet d'une inclination naturelle est aussi bien dans l'ordre que l'inclination naturelle ; car il serait contradictoire que le terme fut d'autre condition que la tendance, qu'un chemin fût tracé et ne conduisît nulle part. Le miracle ne saurait donc être un accident, une exception dans l'ordre moral ; il en est une partie intégrante.
Non, le miracle n'a rien de capricieux, il ne compromet rien, pas môme le don de prophétie que les savants s'attribuent à si juste titre. Nous devons ajouter ce mot pour rassurer en particulier les positivistes anglais.
11 est parfaitement vrai que les sciences de la naturesont la connaissance des lois de la nature, et que cette connaissance permet de prédire aveccertitude les effets des agents soumis à ces lois. Mais quelle est la formule précise et rigoureuse de ces prédictions ? La voici telle qu'aucun savant n'oserait la contester ou la récuser : « Un agent donné produit toujours un même effet, supposé qu'il se trouve dans des conditions rigoureusement identiques. » La flamme d'une bougie approchée d'une quantité quelconque de poudre à canon la met presque instantanément en combustion. Fort bien, mais il y a plusieurs conditions à cela. Entre autres il est indispensable que la poudre soit sèche. Si donc un savant ne voit point une cartouche imbibée d'eau prendre feu aucontactd'une allumette, il n'aura point la pensée d'attribuer ce fait à une révolte de la nature contre la science. Son savoir n'est nullement mis en désarroi, mais au contraire confîrmépar cet événement, où, les conditions du phénomène prévu n'étant pas toutes présentes, ce phénomène ne devait pas s'accomplir. Or, c'est là précisément ce qui a lieu dans tout miracle; les conditions du phénomène sont visiblement changées. Invariablement, le miracle présente une condition sensible qui ne se rencontre dans aucun autre événement ; cette condi-
tioïi, c'est l'action même du thaumarturge rendue sensible de façons diverses. Si le savant se plaint alors que le phénomène prédit par lui n'arrive pas comme il l'a prédit, il a vraiment tort ; car la prophétie avait certainement omis une condition qui se présente dans laréalité, à savoir l'action du thaumaturge. Il aurait dû dire, s'il avait voulu s'exprimer en toute rigueur : « Les conditions ne sont pas les mêmes ; donc le phénomène sera également tout autre.» On voit que cette grosse difficulté, sur laquelle les incrédules font beaucoup de fond, car la plupart d'entre eux n'ont pas d'autre raison pour déclarer la science et la religion incompatibles, cette grosse difticulté est à peine une toile d'araignée. Ainsi en est-il de la plupart des raisons où les libres-penseurs perdent leur incrédulité. N'est-ce pas pour cela que Satan est appelé Beizé&M&j le roi des mouches?
1 II Objection scientifique contre le miracle.
L'univers est une grande énigme, que la science cherche à deviner, non sans bonheur. Pour faire comprendre l'explication qu'elle en donne aujourd'hui, nous emploierons une comparaison.
Rien de connu comme une montre : ce sont des roues engrenées dans d'autres roues et mises en mouvement par un ressort,de telle sorte qu'une aiguille en tournant marque les diverses heures du jour. Une main sans doute a été nécessaire pour remonter, comme on dit, ce petit instrument ; mais il n'en est pas moins vrai que, cette opération faite, tout dépend de l'élasticité du ressort et de ladisposition convenable des pièces du mécanisme. Le mouvement engendré par la pièce principale peut, en se distribuant dans les diverses parties de l'instrument, prendre des formes diverses : marquer l'heure en un point, les minutes en
un autre, en un autre les secondes,en un autre les saisons, les phases de la lune, le jour de l'année, sonner à des moments prévus, exécuter même des petits airs de musique. Une montre est le type de l'univers, qui est une montre immense.
Les rouages et les pièces de ce chef-d'œuvre d'horlogerie ne sont pas seulement ces globes que nous voyons tourner au-dessus de nos têtes avec nn ordre et une précision si admirables : les moindres molécules de la matière tangible et de Téther ont leur part active dans l'harmonie universelle. Toutes ces pièces sont engrenées les unes dans les autres, et obéissent à un même ressort. Ce ne sont point les instants succesifs de la durée que marque cette horloge, mais les divers phénomènes de la nature physique. Ce qui se passe au ciel, à la surface et dans les entrailles des planètes, les grands effets qui nous frappent de surprise et ceux qui sont au-dessous de notre attention ou de notre observation, la course régulière des astres dans les espaces, la chute d'une feuille,
Le moindre vent qui d'aventure Fait rider U face de l'eau,
l'évaporation d'une goutte de rosée, tout, absolument tout ce qui commence et finit dans l'univers matériel, est un résultat ou une forme du mouvement de la grande machine. Il y a plus, tout ce qui a précédé dans le temps est pour quelque chose dans le phénomène important ou insigniliant que nous observons aujourd'hui; et ce même phénomène, à son tour, marquera désormais son empreinte sur tous les phénomènes qui suivront jusqu'à la fin des temps.
Cette conception, restreinte aux phénomènes purement matériels, est, croyons-nous, universellement adoptée par les savants. Mais d'autres faits encore s'accomplissent sur ' ce vaste théâtre, des faits dont la nature intime est d'un
ordre tout différent, et qui cependant naissent au milieu des phénomènes matériels, oii ils jouent, en un sens très vrai, le rôle de causes et d'effets. Nous voulons parler, on l'a déjà compris, dos phénomènes vitaux, c'est-à-dire des phénomènes physiologiques et des phénomènes psychologiques. Or, Ton se demande si les phénomènes vitaux sont enchaînés dans les mouvements subordonnés de la grande montre, de manière à suivre mathématiquement un groupe d'antécédents mécaniques, pour devenir cause au même titre. La réponse n'est comprise qu'à la condition de se rendre compte des rapports qui existent entre les phénomènes matériels et les phénomènes vitaux.
Les phénomènes physiologiques ne sont autre chose que l'exercicedes fonctions d'un organisme vivant. D'autrepart, ils se trouvent intimement mêlés, du moinsdansla vie animale, aux phénomèmes psychologiques. L'action de marcher, par exemple, est associée à la volonté de marcher, qui semble en être le principe. Mais, si l'on fait abstraction de cet élément supérieur, ce phé>iomène se confond, à première vue, avec le phénomène purement matériel ; et, sauf la perfection de la manœuvre, l'on ne voit pas en quoi le mouvement des jambes d'un organisme vivant diffère du mouvement des jambes d'un automate. Ainsi la partie matérielle du phénomène physiologique peut rentrer dans la série des mouvements enchaînés de l'univers, pourvu que l'on dégage suffisamment le phénomène psychologique dont il dépend. C'est sur ce dernier que la difficulté se concentre.
Il n'est pas douteux que l'organisme est indispensable à l'exercice des facultés de l'àine. Il y a des phénomènes physiologiques qui sont au moins la condition des phénomènes psychologiques. Ainsi, par exemple, l'on ne voit pas si la rétine n'est pas frappée et convenablement ébranlée par un rayon lumineux ; l'on ne pense pas, si tel département du cerveau n'entre pas en vibration d'une certaine
manière. Entre les deux séries de phénomènes associés, Ton comprend que les rapports puissent être divers : ou bien les phénomènes de l'àme sont de simples effets des phénomènes du corps, ou bien ceux-ci sont l'effet de ceux-là, ou bien il y a parallélisme et harmonie entre les deux séries sans influence réciproque, ou bien il y a des uns aux autres échange d'actions et de réactions. Nous sommes ici sur les confins de la science, et l'on sait que les questions de frontières sont pleines d^incertitude. Les savants les plus sages, les vrais savants se gardent de s'aventurer dans ces régions mal définies. Leurs théories, n'embrassant que le monde physique }>roprement dit, doivent être accueillies avec tout le respect (|ue mérite une œuvre de l'intelligence lorsqu'elle s'exerce dans la plénitude de ses droits. Maistousceux que l'on appelle savants, ne procèdent pas avec la même sagesse. Oubliant que la science, dont les sens externes constituent l'unique moyen d'information, n'a point qualité pour se prononcer sur l'àme, ils ne craignent pas de soutenir que les opérations de cette cause extra-physique sont des effets des agents physiques. Plusieurs même vont jusqu^à soutenir que phénomènes physiques, physiologiques et psychologiques sont, au fond, une seule et même chose : des mouvements de la matière; et que la différence en est tout entière dans le point de vue où l'on se place pour en prendre connaissance.
M. Dubois-Reymond est l'un des plus connus parmi ces théoriciens téméraires. Voici comment il englobe tous les phénomènes de l'univers sous une même formule matérialiste. « L'on peut concevoir, dit-il *, une telle connaissance de la nature qu'on puisse représenter tous les phénomènes de l'univers par une formule mathématique, par un immense système d'équations différen-