Revue Scientif., t. XIV, P
tielles simultanées, d'où l'on pourrait, pour chaque instant donné, déduire le lieu, la vitesse et la direction de chaque atome de l'univers. De même que l'astronome peut prédire de longues années à l'avance le jour où une comète reviendra du fond de l'espace se montrer dans nos parages, de même cette intelligence (celle qui aurait trouvé la formule) pourrait lire dans son équation le jour où la croix grecque reprendra sa place sur la coupole de Sainte-Sophi3 et celui où l'Angleterre brûlera son dernier morceau de houille. »
Nous ne réfutons pas en ce moment, nous décrivons. Les phénomènes physiques sont les rouages de la grande montre, nous venons de le dire ; il nous reste à voir comment ils s'engrènent les uns dans les autres.
Une vérité tend à s'établir qui bientôt peut-être aura l'autorité d'un axiome; on peut l'énoncer ainsi : tous les phénomènes du monde physique sont des formes de mouvement. Pour en comprendre le sens, il faut se rappeler que le mouvement a deux formes principales : il est sensible ou moléculaire. Le mouvement sensible est le changement de lieu d'un corps considéré dans son ensemble; le mouvement moléculaire est le changement de leurs positions respectives subi par les molécules qui composent un corps. Or, l'on a constaté, par des observations précises, que le mouvement sensible, en disparaissant, donne naissance à une quantité de chaleur rigoureusement proportionnelle, et que cette même quantité de chaleur, en s'éteignant, donne naissance précisément à la quantité de mouvement d'où elle était née. Delà on a conclu, avec une extrême vraisemblance, que la chaleur est un mouvement moléculaire déterminé par un mouvement sensible. Ce premier pas une fois accompli, les autres classes de phénomènes physiques devaient naturellement se ranger sous une conception analogue. Les calculs précis qui ont eu pour résultat de déterminer l'équivalent mécanique de la
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chaleur, n'ont pas encore été appliqués à toutes les branches de la physique; mais les analogies que l'on a constatées sont assez grandes et assez nombreuses pour que Ton ait le droit de considérer les phénomènes électriques, magnétiques et lumineux, comme des formes spéciales de mouvement moléculaire.
Dès 18i3, W. Grove écrivait : « J'ai dit relativement aux diverses forces ou affections de la matière, que chacune d'entre elles peut médiatement ou immédiatement produire les autres et c'est tout ce que je puis me hasarder à affirmer d'elles dans l'état actuel de la science; mais, après beaucoup de réflexions, j'incline fortement vers l'opinion que la science marche rapidement vers la démonstration de relations immédiates ou directes entre toutes ces forces. » En d'autres termes, il sera bientôt acquis à la science que tous les phénomènes du monde physique peuvent se transformer en proportions rigoureuses les uns dans les autres. No!is croyons ne pas nous tromper en affirmant que Grove a été bon prophète et que sa prédiction n'est pas loin d'être pleinement réalisée. Il n'est peut-être pas de savant qui n'admette aujourd'hui cette proposition : tout, dans la nature physique, est forme de mouvement, et les phénomènes de la nature ne sont que des variations ou des transformations de ces formes. C'est ainsi que les rouages de la grande horloge s'engrènent les uns dans les autres.
L'idée de cette transformation amène naturellement l'idée de quelque chose qui se transforme, et, par conséquent, de quelque chose qui, changeant perpétuellement dans ses manifestations, reste, au fond, toujours identique. Ce quelque chose est assurément en soi inaccessible à nos moyens d'investigation, nous n'en connaissons que les manifestations extérieures. On l'appelle force^ nom de cause; mouvement, nom d'effet. Mais, puisque cet mconnu persévère dans son identité, l'on a cru pouvoir en conclure que le mouvement ne se créj ni ne s'anéantit. C'est en ce
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sens que Montgolfier écrivait dès 1800 : « Le mouvement tie peut pas plus être anéanti que créé. » Avfelc plus d'exactitude dans l'expression, Grove dit de son côté : « Plus nous étudions de près leur nature, plus nous sommes convaincus, hUïïimnetneni parlant, que ni la miitière ni la force ne peuvent être créées ou anéanties. » Il ne serait pas difficile de recueillir beaucoup de citations équivalentes dans les physiciens tîOntemporairiâ.
Le lecteai" se dira peut-être que nous sommes bien loin de la question des miracles. Nous ne l'avons pas cependant perdue un instant de vUe,îBt ces détails étaient nécessaires pour apprécier justement la valeur de l'objectiôil qbe Ton dirige, au nom delà science, contre la possibilité d'événements surnaturels. Le miracle, en effet, semble se présenter comme la production d'un phénomène qui n'est point contenu dans l'évolution des forces de la nature ; il est constitué par une certaine forme de.mdul'éhient dont la cause est extérieure à la nature. Mais nous venons de voir que le mouvement n'est pas plus créé qu'il n'est anéanti. Donc il n'y a pas de miracle. Telle est l'objection scientifique rameilée à ses termes les plus simples et les plus clairs. Il y en a de plus difficiles à résoudre.
Commencions par marquer les limites du principe : « le mouvement ne peut pas plus être anéanti que créé. » Les savant^, nous entendons ceux qui s'occupent de la science sans arrière-pensée d'incrédulité,. les savants se gardent hien d'englober dans leur proposition la question d'origine; ils se gardent bien de prétendre que le mouvement est éternel. Rien ne leur en donne le droit, et ce serait un empiétement bien malheureux sur la métaphysique. Ils considèrent les phénomènes tels que les leur offre l'univers dans ses conditions actuelles, sans s'occuper des essences. Grove ajoute à ses paroles cette restriction extrêmement sage : humainement parlant; ce qui réserve les droits du Créateur. Seguin termine la note qu'il a imprimée à la fin
de l'ouvrage de Grove, intitulé : Corrélation des forces physiques, par ces mots que nous voulons rapporter intégralement : « Voir, comme nous le faisons M. Grove et moi, dans tous les corps, des assemblages divers d'une seule et même matière; dans tous les phénomènes, des mouvements imprimés à cette matière unique, n'est-ce pas rendre un hommage plus éclatant encore à l'unité et à la puissance créatrice, suivant la devise qui caractérise toutes les œuvres de Dieu : simplicité et économie dans les moyens, richesse et variété dans les résultats ! » Il faut donc entendre le principe dont nous nous occupons en ce sens que : depuis l'origine de ce monde visible, le mouvement ne se crée ni ne s'anéantit K
Mais, le miracle étant un accident dans le cours des choses, cette conclusion de la science ne suffira- t-elle pas pour le rendre impossible, sinon essentiellement, du moins eu égard aux nécessités contingentes?
Avant de répondre à cette question et pour y répondre, qu'on nous permette de rappeler un grand fait bien connu et non moins remarquable. Parmi les phénomènes dont nous sommes à chaque instant les témoins, il en est un très grand nombre dont l'homme est réellement la cause. S'il est possible de mettre en question la manière dont cette cause s'exerce, il n'est pas possible de méconnaître que son exercice est la source où le phénomène puise, je ne dis pas sa substance, mais son existence. La vue d'une ville, d'un champ cultivé, d'une usine, suffit pour rendre aussi évident que le jour ce que nous affirmons. Ce n'est pas tout, les phénomènes dont l'existence est ainsi déterminée par l'homme, entrent dans le courant immense des phénomènes purement naturels et y mêlent pour toujours
1. A proprement parler, c'est la somme des énergies qui est constante ; mais la science est encore occupée à édifier la démonstration
leur influence. L'on a dit que les opérations humaines sont, aussi bien que l'écoulement des eaux ou les variations de la température, des phénomènes enchaînés à d'autres phénomènes : c'^est une affirmation plus que gratuite. Quoi qu'il en soit de la partie physique et matérielle de nos actions, il n'en reste pas moins indubitable que cet élément extérieur dépend d'un élément intérieur, et que celui-ci ne connaît pas de chaîne. Pour lancer un caillou, comme pour bàlir un palais, nous concevons, nous voulons et puis nous exécutons ce que nous avons conçu et voulu. Concevoir et vouloir sont la cause de l'exécution, et, si l'exécution retombe plus ou moins sous les lois du monde physi((ue, la conception et la résolution sont très certainement d'un ordre supérieur. Donc l'homme est très certainement la cause, le principe de l'existence d'une foule de phénomènes physiques. Nous pouvons regarder ce point comme solidement établi. Ajoutons que les matérialistes mêmes le reconnaissent, lorsqu'ils ne songent pas à soutenir directement leur système.
Ceci posé, nous avons le droit de raisonne ' de la sorte : Ou bien l'homme, dans ses opérations extérieures, pro luit quelque quantité de mouvement; ou bien, la proluction d'un phénomène physique, effet d'une cause ext'rieure à la série des causes physiques, n'exige pas la pro luction d'une quantité quelconque de mouvement nouveau. Or, chacun des membres de l'alternative est également favorable au miiacle, également ruineux pour l'objection.
Personne ne soutient que l'homme produise tout le mouvement qui constitue ses opérations extérieures. L'observai ion ne permet pas de douter que la plus grande partie de la force dont il dispose ne soit de la chaleur ou du mouvement moléculaire converti en mouvement sensible. Les alimpnts sont, en général, le charbon qui donne sa puissance actuelle à cette machine à feu vivante. Mais la mesure précise n'a pas encore été appliquée à un tel sujet
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et peut-être même ne pourra-t-elle jamais l'être. Il y a donc une petite quantité de mouvement, suffisante pour mettre en jeu tout le reste, dont l'origine n'est pas déterminée. C est le coup de pouce, la détente d'un ressort, la pression d'un bouton qui livre carrière à des forces formidables, et là-dessus Thypothèse a le champ libre. Si l'on admet que cette minime quantité de mouvement est réellement produie par le principe vivant, immatériel, et Ton en aie droit, dèslors il cesse d'être rigoureusement vrai, vrai sans exception, que le mouvement ne se Cxée pas : une brè 'he est ouverte par où le miracle pénètre avec la plus grande facilité.
La secon le partie de l'alternative consiste à dire que l'homme a une action réelle sur un grand nombre de phénomènes physiques, sans produire toutefois aucun mouvement nouveau. Sa puissance est ainsi, non une puissance productrir^e , mais une puissance simplement directive. Il emprunte au courant des forces créées quelques unités, les combine suivant un ordre dont sa raison et sa volonté sont le principe et la règle, puis les abandonne à leur pente, mais avec une manière d'agir toute nouvelle, qui désormais marquera sa tra^e dans l'évolution de l'univers. Cette conception de l'activité extérieure de l'homme est soutenue par plus d'un penseur. Ce qui tombe immédiatement sous l'efficacité de la volonté, ce n'est pas la force ou le mouvement dans ses éléments constitutifs, c'est sa direction. Comment se produit une telle a'^tion? assurément nous ne saurions le dire; la lécondi té de toutes les causes sans exception est pour nous un mystère insondable : nous ne savons pas même comment le mouvement passe d'un mobile dans un autre. Nous savons seulement que le changement de direction est un accident qui ne modifie pas le mouvement en luimême. Seguin, que nous avons déjà cit:^ et qui a consacré sa vie à l'étude des mouvements physiques, écrit ceci :
« La force est, par sa nature, essentiellement positive, indépendante de sa direction, et l'on peut changer à volonté cette direction sans rien lui faire perdre de son intensité, ni au mouvement qui en est le produit ^ » Ce qu'il prouve aussitôt par un exemple. Il ne serait donc pas nécessaire de produire un mouvement pour modifier la direction d'un autre mouvement. Du reste, le fait de l'activité extérieure de l'homme, de son action efficace sur les phénomènes de la nature, c'est-à-dire sur la matière en mouvement, est une vérité au moins aussi certaine que le principe physique de la conservation des forces. Donc, supposé que l'homme ne soit jamais une cause réelle du mouvement, il faut de toute nécessité qu'il ait la capacité de le diriger. D'oii nous conclurons, avec toute la rigueur de la logique, que les conditions du mouvement sont parfaitement compatibles avec le miracle. Car, si l'homme, avec son pouvoir seul de diriger, produit les merveilles dont nous sommes les témoins, des agents supérieurs à l'homme seront certainement capables d'exercer un pouvoir dire?iif plus grand encore, par conséquent de faire des miracles.
Notre démonstration, avons-nous besoin de le dire ? est conçue dans l'hypothèse que Dieu s'astreindrait lui-même à respecter inviolablement le principe delà force.
Mais, il ne faut pas loublier, ce principe n'a rien d'absolu, d'essentiel ; c'est une loi contingente, comme la matière dont elle règle les évolutions. Il n'est point une déduction de vérités nécessaires telles que les théorèmes de la géométrie; il est la conclusion raisonnée de données expérimentales ^. Dieu, qui en est l'auteur, ne saurait en être dominé: