CHAPITRE IV
DE LA CONSTATATION DU If IRA CLE
Considérations générales.
Nous avons dit que le miracle est admirablement appelé dans les Écritures du nom de signe. C'est une œuvre sensible par laquelle Dieu se manifeste d'une manie 'e extraordinaire. Mais /i qui semanifeste-t-il ^ Est-ce aux savants? aux sages du siècle ? C'est à l'homme qu'il s'adres e, et, en cela, il faut rendre hommage à la sagesse de sa Providence. Ce n'est pas ici le lieu de démontrer cette proposition bien certaine, quoiqu'elle ait tout l'air d'un paradoxe : l'esprit du savant qui n'est que savant etdu philosophe qui n'est que philosophe, est l'esprit le moins ouvert à la vérité. Notre-Sei neur Ta dit en d'autres termes : « Je vous rends grâce, ô mon Père, d'avoir caché ces choses aux prudents et aux saines et de les avoir révélées aux petits, » c'est-à-dire à ce- x qui ont humble estime de leur esprit : la science enorgueillit et l'orgueil aveugle. Les prudents et les sages de nos jours ont voulu soumettre les miracles au jugemeut de nos académies; il n'en fallait pas davantage pour montrer, à qui sait voir, qu'ils ont fort peu l'intelligence delà question.
Comment voulez-vous, disent-ils, que les simples aient assez de lumière pour reconnaître un miracle, c'est-à-dire
une œuvre que les agents de la nature ne peuvent produire? Nedevraient-ilspas savoir d'abord jusqu'où s'étend le pouvoir de ces agents? Et cela, qui le sait? Nous mêmes, nous n'en savons rien ! — Soyez sans inquiétude, messieurs, Dieu est moins embarrassé que vous. Il saura bien se manifî'ster aux simples, quand il le voudra, de manière qu'il n'y ait d'incertitude ni pour les simples ni pour les sages qui font encore usage de leur bon sens.
H y a deux choses dans tout miracle, à savoir : le phénomène miraculeux et son origine. En général, le phénomène miraculeux n'a rien qui le distingue en soi des autres phénomènes de la nature; il se place au milieu de ceux qui s'accomplissent journellement sous nos sens. On le constate avec non moins de facilité et de certitude que les autres; quiconque a des yeux, des oreilles et des mains a tout ce qu'il faut pour dire avec autorité : le voilà. Fant-il être académicien pour savoir que l'on a affaire avec quelqu'un qui est en vie, qui est clairvoyant et qui parle; ou bien que Ton se trouve en présence d'un sourd, d'un aveugle, d'un mort ? Le phénomène miraculeux ne se constate pas autrement.
Mais c'est par son origine qu'il est miraculeux, et ce n'est qu'après avoir prononcé sur cette origine que l'on peut se prononcer pertinemment sur sa qual'té du miracle. Or, à ce point de vue, il faut en convenir, il y a des miracles douteux; mais il y en a aussi qui ne sont pas moins clairs que le jour. Car il arrive que la cause naturelle du phénomène constaté est évidemment absente. Alors, à moins de fausser compagnie à la logique et au bon sens, ilestde toute nécessité de recourir à cette cause surnaturelle. Le miracle devient ainsi indubitable. Faisons comprendre cela par qi elques exemples.
En plein hiver, au milieu des bois, un voyageur aperçoit une madone dont le vent a étoile de neige la niche rustique : il s'approche et voit aux pieds de la vierge un
bouquet de roses fraîchement épanouies ; alors, comnie les Hébreux à la vue de la mapne qui tonfibait du ciel, il se dit à lui-même : « Qu'est-ce que ceci ? » Puis, la réflexion aidant, il raisonne de la sorte : « Pour faire épanouir des roses, il faut une température douce; or, cetagpni fait évidemment défaut en ce lieu glacé. Il est vrai qu'en cette saison, il y a des serres où les roses parviennent tant bien que mal à s'ouvrir; mais ces fleurs n'ont pu se transporter d'elles-mêmes aux pieds de cette madone. Yoyons s'il est quelque pieux fidèle qui ait apporté ici les témoignages de sa vénération : il aura laissé des vestiges ; or sur la nappe de neige immaculéa, je n'aperçois d'autre tr^ce que celle de mes pas. Encore une fois, qn'est-ce donc que ceci ? » Voilà comment l'absence des causes naturelles d'un phénomène, absence et phénomène très facilement constatés, fait crier au miracle. Le miracle des roses nous a été rapporté par un homme qui assurait en avoir été témoin : nous n'eu garantissons pas autrement l'authenticité.
Plus rarement, c'est dans le phénomène que se remarque d'abord l'anomalie. Un convoi funèbre traverse la pli^ct publique. Un homme de Dieu le rencontre. Il s'approche du cercueil, et, au nom du Maître delà vie, comn^ande au mort de se lever : le mort se lève, il parle, il est vivant. Un mort ressuscité, voil'\, certes, un phénomène qui sort tout entier des limites de la nature. S'il y a un concours d'agents naturels qui, sous certaines conditions, appelle infailliblement la vie dans un ensemble déterminé d'éléments matériels, il n'y en a pas qui la rende à cet organisme une fois qu'il l'a perdue. Ici le témoin n'a pas besoin de chercher quel élément fait défaut : le phénomène parle de luimême et, contrastant d'une manière absolue avec tout ce que produit la nature, s'impose à l'admiration et se proclame miracle.
Une circonstance non moins frappante, c'est la maqière dont se comporte le thaumaturge et par où il se (Jistingnp
totalement des agents physiques. Tout ce qui s'accomplit naturellement sous nos yeux, est l'effet d'actions réciproques de la matière sur la matière : ce sont des mouvements communiqués et reçus, des mouvements qui naissent de mouvements précédents et qui s'éteignent dans des mouvements subséquents ; ce sont des phénomènes dont le temps est avec l'espace une condition essentielle. Rien de semblable dans le miracle : le phénomène parait à l'ordre du thaumaturge,iinstantanément, avec une docilité parfaite ; ou dirait que les forces brutes qu'il met en jeu sont douées d'intelligence et de volonté, qu'elles se sentent en présence d'un maître absolument respecté. Le thaumaturge se fait obéir par des agents naturellement incapables d'obéir^ incapables de recevoir un ordre et de s'y conformer ; il entre en participation de la puissance admirable que le Psalmiste décrit par ces'deux mots sublimes : Dixit et facta sunt. Nous en avons un exemple saisissant dans la tempête apaisée : Imperavit ventis et mari et fada est tranqiiillitas magna. Entre le thaumaturge et les agents physiques une puissance intervient-elle pour les soumettre à son commandement, ad nutum, comme parle saint Thomas ? ou bien existe-t-il certaines conditions qui placent immédiatement ces mêmes forces brutes sous la direction complète de l'être intelligent ? Nous ne saurions répondre à ces questions. Mais quelle que soit, au fond, l'essence de ce pouvoir qui ^commande en maître [à la matière, les hommes ne peuvent en voir la manifestation sans être forcés, par l'évidence la plus irrésistible, de confesser que la nature n'a jamais rien [offert] de semblable à leur observation, et qu'un phénomène'accompli dans de telles conditions, est très certainement surnaturel.
i. II Des forces cachées .
Nous venons de donner une réponse implicite à une objection qui inspire beaucoup de confiance à l'incrédulité. Il ne sera pas inutile d'examiner de plus près ce te prétention, parce qu'on y insiste aujourd'hui et parce quelle ne laisse pas d'être spécieuse.
On dit : « Nous ne nions pas les faits que vous appelez merveilleux; nous refusons seulement de reconnaître que la cause en soit surnaturelle. Personne ne connaît toutes les forces de la nature. Il sera donc toujours impossible de constater si le fait merveilleux n'est pas produit par quelqu'une de ces forces cachées. Le merveilleux, c'est l'inexpliqué, ce n'est pas le surnaturel, inventé par l'ignorance et la superstition K »
A cette assertion, nous répondons par une autre assertion. « Nous connaissons assez bien toutes les forces de la nature, et en disant toutes nous n'en exceptons aucune, pour discerner avec certitude si la nature est ou n'est pas
i. « Quand un phénomène insolite parvient à leur connaissance, les uns le nient, les autres le rapportent à des puissances divines ou diaboliques » — A. de Rocha>. Les forces non définies.
« Si, ne pouvant expliquer un fait, nous affirmons qu'il est surnaturel, nous parlons au hasard, comme les aveufrles parlent <les couleurs » — Charbonnier. Maladies et facultés diverses des mystiques,
« Les faits que nous disons surnaturels répondent à deux conditions différentes . d'.iborl nous n'en connaissons pas la cause; puis nous ne les voyons pa« survenir communéuient.
« Tant que les hommes n' int pas su expliquer les éclipses, ils y ont vu des effets surnaturels (!) p ^rce que les éclipses représentaient en quelque sorte une anomalie à l'or lie astronomique quotidien et parce qu'aucune intelligence humaine n'en pénétrait la cause. Quoi de plus surnaturel que ce cercle noir qui, uu beau jour, sans cause
DE LA CONSTATATION bll MIRACLE. tji>
cause de tel effet donné. » Mais nous ne nous contentons pas d'affirmer, nous prouvons.
Voici d'abord un principe admis par tous les savants, fondé sur la raison et confirmé par l'expérience : « Sauf le concours des causes libres, les mêmes conditions naturelles ramènent invariablement les mêmes effets naturels. » Ce principe réjfit toutes les forces naturelles et fatales, celles qui sont inconnues aussi bien que celles qui sont connues, celles qui existent et celles qui peuvent être, il est bien vrai que les conditions ne contiennent pas la force, et même qu'elles ne la rendent pas appréciable en elle-même aux sens. La force, en général, reste substantiellement occulte; nous arrivons à la connaître par inférence, c'est-à-dire d'une manière indirecte. Mais cette connaissance indirecte est très sûre- Le concours des mêmes conditions amène infailliblement son action et sa présence; le savant la met en jeu à son gré : il lui suffit pour cela d'en reproduire Ijs conditions.
Miintenant, s'il est des faits qui échappent à cette loi, évilemment ils ne sont pas naturels. Rien non plus ne sera plus facile à constater : il suffira d'en reproduire les conditions physiques; si l'effet ne se renouvelle pas, il est
appréciable, envahit pour quelques minutes le disque éclatant du soleil? iM.iis dès qu'on a établi la cause et la loi des éclipses, le surnaturel est leveuu pliénouièiie naturel ; l'invraisemblance s'est transformée eu un fait soieulifiq le, et cela uniquement parce que notre ignorance le la cause a été dissipée. » — Ch. Richet, La suggestion mentale et le calcul des prohabilités.
Cet exemple semble si coucluaulàM.Richet qu'il y revient dan s un compte rendu très superficiel de la première édition du présent ouvrage. « Les éclipses de lune ou le soleil, dit-il, étaient des miracles. Elles sont devenues un des faits les plus positifs, les plus certains, les plus faciles à prévoir de toute la scieuce humaine. Eh bien, personne ne prétend plus que le démon faisait ce minicie; miracle voulait dire loi de la nature que l'on ne pouvait ni déterminer ni connaître, et qu'alors on attribuait au démon. * lieoue scdenti(ique, 29 octobre 1887.