I^E MIRACLE
clair que la cause n'est pas une de ces forces que les conditions physiques mettent nécessairement en jeu, qu'elle ne fait point partie des causes naturelles. Un homme dit à un cadavre : « Lève-toi », et ce cadavre se lève plein de vie. L'homme, le cadavre, la parole, voil^ les conditipTis physiques. Si le fait est naturel, s'il est produit par quelque cause naturelle cachée; toutes les fois qu'un homme en présence d'un cadavre lui dira : « Lève-toi, » ce cadavre reprendra vie, de même que toutes les fois qu'on abandonne une pierre à elle-même, elle tombe par l'action de cette force profondément cachée qu'on appelle la gr?^vitation. Nous avons donc un signe infaillible qui nous permet de juger si la cause d'un fait matériel est natqrelle, c'est la reproduction des conditions naturelles de ce fait. C'est ce qu'on appelle en termes scientifiques, renouveler l'expérience.
Il est bien vrai que nous ne connaissons pas les différences qui distinguent entre elles beaucoup de forces de la nature, et qu'à ce point de vue beaucoup ?pnt encore cachées pour nous. Mais nous en connaissons le geqre, nous savons que, dans le règne minéral, elles sont toutes purement mécaniques, c'est-à-dire toutes causes de mouvements matériels. Car, nous l'avons fait remarquer plusieurs fois, tous les phénomènes physiques du monde sont des phénomènes de mouvement, d'après l'enseignement même de la science. Qr, les lois générales de la mécanique, parfaitement établies et parfaitement connues, régissent tous les phénomènes mécaniques, dans ce qu'ils qnt entre euK de commun ; car l'individu est dominé par les lois de l'espèce et l'espèce dominée par les lois du genre, toutes les fois que l'individu remplit le rôle^ d'agent. Les lois générales de la mécanique sont des relations d'espace, de temps et de masse parfaitement déterminées. Si donc un fait se présente oii quelqu'une de ces relations se trouve contredite, il ne faut pas hésiter à reconnaître qu'une
Di^ LA CONSTATATION DU MIRACLE. 71
cause distincte des causes mécaniques est intervenue. Ainsi, un corps transporté en deux points distincts de l'espace dans la même unité de temps, un boulet arrêté dans sa marche à travers les airs sans modification de sa température, ni de celle des couches atmosphériqiies contiguës, etc. ne seraient point l'effet d'une force mécanique naturelle.
Pareillement, la vie nous est assez bien connue dans ce qu'elle a de plus général. Nous savons et les savants ont démontré qu'elle procède d'un germe déjà vivant et qu'elle évolue par nutrition, phénomènes qui sont, pour employer le langage de la science, fonction du temps, qui s'accomplissent, en d'autres termes, par progrès successifs. Par conséquent un fait qui appartient à la vie et qui s'écarte de cette loi, n'a pas pour cause une force naturelle, cachée ou non. Si, à l'ordre d'un homme, une rose sortait tout d'un coup d'un bloc de granité, il faudrait ignorer complètement les lois de la vie pour attribuer ce phénomène à quelque force cachée dans les molécules de la pierre.
Quant aux phénomènes d'intelligence et de volonté, il suffit d'en dire un mot. Il est toujours facile de s'assurer s'ils procèdent de l'homme, seule cause naturelle pour nous de cet ordre de faits. L'homme hors de cause, il faut de toute nécessité recourir à des intelligences que la nature ne renferme pas. Ni le minéral, ni la plante, ni l'animal même ne peuvent fournir la solution du problème que présentent ces phénomènes.
C'est donc vainement que l'incrédulité se réfugie dans les forces cachées de la nature pour échapper au miracle.
Sans doute, on s'est mépris quelquefois; il est arrivé qu'on a pris l'inexpliqué pour le surnaturel. Mais une erreur d'application de la méthode rend-elle la méthode fausse? Faudra:t-il renoncer à se servir du [mètre parce quft jQUïqeUen;»fiïii des maladrûii^s'eR fervent de travers?-
§111 Des miracles douteux.
Mais, s'il y a des miracles dontl'origine est évidente, indubitable, pour quiconque use de son bon sens, il peut se faire que certains phénomènes soient assez enveloppés d'obscurité pour qu'en leur présence l'hésitation soit permise et m ''me commandée. Il en est de cette matière comme de l'Écriture sainte, où Dieu a fréquemment laissé place à l'incertitude, afin de rendre indispensables les décisions de l'autorité doctrinalequ'il a instituée, et de forcer les hommes à s'agréger à la société surnaturelle où réside cette autorité. LaProvidence dirige l'individu vers sa fin, mais par la société naturelle et surtout par la société surnaturelle. C'est à l'autorité doctrinale qu'il appartient de prononcer sur tout ce quitouche à la fin et au salut, et par conséquent sur les phénomènes miraculeux, lorsque les caractères n'en sont pas évidents; car il importe grandement au salut que l'on sache si Dieu s'est manifesté, ou si 1 on est en présence d'illusions, qui peuvent être fort dangereuses.
Les sages et les prudents du siècle se sont donné la tâche insensée d'attaquer à tort et à travers les institutions nées de la sagesse de Dieu. Ils prétendent que les règles suivies par l'Église dans l'examen des faits miraculeux, conduisent forcément à un résultat tout à fait nul. Écoutons à ce sujet un écrivain rationaliste qui, de son vivant, à joui de quelque considération, M. Larroque, ancien recteur de l'Académie de Lyon . Ce penseur, plus libre que solide, a publié un ouvrage sous ce titre : Examen critique des dogmes de la religion chrétienne, oh il fait des efforts réitérés pour entrer dans les petites-maisons de Jean-Jacques Rousseau. Voici comment il se flatte de prouver que
rÉglise est incapable d'établir la réalité des faits miraculeux. Nous le citons parce qu'il résume tout ce que les incrédules ont répété s'jr ce sujet.
« En admettant même, dit-il ', la possibilité des miracles, nous aurions encore le droit de demander s'ils prouvent la vérité d'une doctrine, quand Dieu donne au démon le pouvoir d'en 'aire en faveur de l'erreur. On nous dit qu'il faut alors ju|?er de la qualité des miracles par celle de la doctrine. Mais c'est tourner dans un cercle, puisque les miracles ont précisément pour but d'établir la vérité de la doctrine. » L'écrivain rationaliste est si satisfait de cette raison qu'il la réitère aussitôt dans une note où il cite Pascal. Voici cette note curieuse : « Il faut, dit Pascal, « juger de la doctnne par les miracles; il faut juger des « miracles par la doctrine. Tout cela e4 vrai, mais ne se ^( contredit pas ^. » Si le grand géomètre eût rencontré une argumentation de cette force dans quelque ouvrage de géomét "ie, il en eût flagellé l'auteur jusqu au sang. » Ceci est une manière de flageller le granl géomètre. Nous croyons que le recteur de 1 A adémiede Lyon a la main un peu bien prompte.
Les paroles mêmes de Pascal auraient dû calmer la vivacité de M, Larroque. Pascal ne s'est pas jeté dans un cercle vicieux^ comme un étourneau dans un iWet, sans s'en apercevoir. « Tout cela est vrai, dit-il, mais c 'la ne se contredit pas. » Il a donc bien vu la forme extérieure d'un cercle vicieux. Gomme il affirme aussitôt que ce paralogisme n'existe pas au fond de son raisonnement, on doit croire que le g 'ani géomètre avait très probablement trouvé une issue ; et, en tout ceci, si quelqu'un mérite le fouet par excès de précipitation, ce n'est pas l'auteur des Pensées, On en sera bientôt plus pleinement convaincu. Toutefois l'on voudra