‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 25 sur 123 · Penséesy 2'' partie, art. 16, tome II. La Haye · texte numérisé non relu

Penséesy 2'' partie, art. 16, tome II. La Haye

bien supposer que nous défendons, à propos de Pascal, les intérêts delà vérité religieuse, et non lai^émoiy^dç Pascal. Les maximes ont ce grand avantage qu'elles résument en quelques pnots toute une doctrine ; mais el|es Qnt ce grand inconvénient qiieles rnots qui les cpraposent, signifiant toute une doctrine, ne sont vigonj^eusemept e?î|cls que pour ceux qui possèdeqt 4éjà cette dqctrine. Pour les autres, pour les personnes peu intelligentes et pour celles qui ne veulent pas faire nsage de levi;* intelligence, les maximes sont un piège, une source d'erreurs. La maxime de Pascal n'échappe pas à la condition de^ maximes. « Les miracles discernent U doctrine, et 1^ doctrine discerne les miracles ; » c'est A qui prouve B, après qne B a prouvé A ; le cercle vicieux semble de toute évidence. I^ais, qpu^ allons le voir, si l'on fait attention à 1^ signification réelle des termes, le paralogisme s'évanouit ; il ne reste plus qu'un air de paradoxe, sorte d'assaispnnenient destiné anx hommes de goût, c'est-à-dire aux gens d'esprit. Les sots s'y laissent prendre ; c'est leur faute : ppitrqnpi tpuchent-ils à ce qui ne leur est pas destiné ?

Tous les cercles ne sont pas vicieux. Il yen a de fort légitimes, comme on en trouve des exen^ples sans nombre dans les actions réciproques. Eh bien ! la démonstration dont la formule abrégée indigne si vivement M. Patrice Larroque, n'est pas même un cercle.

Il y a cercle, lorsque l'action revient à son point de départ pour reprendre la direction qu'elle a déjà suivie. Or, dans la question présente, le mouveftient part d'un point donné et se termine à un point tout difîérenf;, sans revenir sur lui-même. Il n'y a donc point de cercle.

P'abord, il est des miracles qui portent la marque de leqr origine et'qui se prouvent par leurs caractères intrinsèques, et il est des vérités qui brillent clairement de leur propre lumière sans avoir besoin d'être éclairées par le dehors. De tels miracles et de telles vérités n'ont jamais besoin de s'ap-

DE LA CONSTATATION DU MIRACLE. 7o

puyer mutuellement, ne présententjamais l'apparence d'un cercle, ni vicieux ni autre. Ainsi Ja résurection d'un port est un miracle qui est'marqué du signe de son origipe, parce qu'une telle œuvre, manifestement de rpême ordre que toutes les œuvres de la création, ne peut être exécutée que par le Créateur, que par Dieu. Toqi î^iracle qui dépasse évidemment la puissance de tout agent créé, est une révélation immédiate de la toute-puissance. Réciproquement, la raison révèle très sûrement par. elle-même l'existence de Dieu, les principes généraux 4e la naorale et plusieurs autresvérités essentielles. Les ternies l^i^n interprétés, ou tout au plus quelques déductions faciles suffisent à les faire comprendre; que dis-je? il en est qu'on ne peut révoquer en doute sans ébranler toute pertitude humaine, toute science. Ce serait faire preuve de peu de sagesse, que de chercher à établir ces vérités sur d'aut^-es vérités : il n'y a pas de fondement aux premiers fondements, sinon ces premiers fondements

Voilà donc une série de miracles et une série de vérités qui sont hors de cause. Elles ne sauraient entrer dans un cercle. Mais, il y a plus, elles communiquent ce privilège à d'autres miracles et à d'autres propositions doctriuales.

Dieu est un : par conséquent, il ne se contredit jamais ; la contradiction répugne à son essence. Les niiracles proprement dits viennent de lui, et la vérité n'a pas une autre source. Il ne peut donc y avoir opposition entre un miracle proprement dit et une vérité. Donc, s'il n'est pas clair qu'un fait merveilleux soit une œuvre divine, et si, d'autre part, il est clair que ce fait merveilleux contredit directement ou indirectement une vérité d'ailleurs certaine, il est certain que ce fait merveilleux n'a pas Dieu pour auteur. Réciproquement, si une assertion doctrinale n'a rien en elle-même qui la tire du rang des propositions douteuses, et si elle contredit un fait certaip et certaine-, ment miraculeux, d'origine certainement divine, cette

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assertion est certainement fausse, parce qu'elle suppose en Dieu la coutradiction, ce qui est une monstruosité. Dans le premier cas, la certitude part d'une ver j^é certaine et rejette en passant, d'une manière certaine, dans le domaine des chimères, un fait réputé miraculeux sur de fausses apparences; dans le second cas, la certitude part d'une opération miraculeuse, qui vient certainement de Dieu, et rejette en passant dans les relions de l'erreur une ou plusieurs propositions doctrinales données comme vraies sans preuves suffisantes. Mais, dans aucun cas, ni la certitude ni la preuve ne reviennent sur elles-mêmes, l'une pour s'affirmer après avoir affirmé sans autorité, l'autre pour se prouver après avoir prouvé sans plus d'autorité. Ce sont deux lignes droites dont les directions sont nécessairement diverses, certaines à leur point de départ, certaines à leur point d arrivée Donc pas de cercle.

On voit maintenant que la méthode employée par les docteurs chrétiens pour discerner soit, les miracles, soit une doctrine, repose précisément sur l'impossibilité de la coexistence de termes contradictoires. Elle est tout juste le contraire de ce que M. Patrice Larroque a cru y voir, par excès de précipitation. Son erreur vient de ce qu'il s'est imaginé que Icjs mots de miracle et de doctrine désignaient un seul et mcme miracle, une seule et même doctrine dans les deux membres de la phrase de Pascal ; il n'a vu que deux termes, là où. avec plus d'attention, il en aurait discerné quatre, associés deux-à deu\. Ce sont deux groupes inJépenlants, unis par des relations toutes différentes. Dans l'un, la doct.ine di'jà tenue pour certaine, force de rejeter le fait merveilleux, dont l'origine est incertaine, afm de ne pas se condamner à une contradiction; dans l'autre, un miracle d'une origine incontestée force d'admettre certaines assertions connexes, mais doc.rinaleinent non prouvées, afin de régler notre intelligence sur l'intelligence même de Dieu. Miracle certain est évidem-

ment autre chose que miracle incertain; et doctrine douteuse diffère de doctrine indubitable. Avons-nous eu tort de craindre (|ue le recteur de lAcadétnie de Lyon n'eût la main trop prompte ? A coup sûr, il ne s'est pas ici montré fort intelligent.

Mais sortons un peu de ces généralités, afin que notre étule soit plus complète. Nous l'avons dit en d'autres termes, et nous le répétons parce que la chose est extrêmement importante, dans un miracle, il y a trois choses dont il faut tenir compte : il y a le fait considi'ré en luimême, il y a l ifait considéré par rapport aux agents naturels, il y a le fait consi léré par rapport à sa cause. Le fait miraculeux, considéré en tant que fait, ne diffère en rien des faits naturels ordinaires. Sauf le mode suivant lequel il est produit et qui échappe à nos moyens d'investigation, c'est un phénomène qui s'accomplit dans la sphère de nos sens : nous le constatons comme nous constatons tout ce q'ii est sensible. Lagu'rison de l'aveugle-né, par exemple, dont il est parlé dans l'Évangile de saint Jean, c'est la succession dans la même personne de deux conditions parfaitement naturelles, la condition de la cécité et celle de la clairvoyance. Or. rien n'est plus facile à constater d'une manière indubitable que l'état de cécité et que celui de clairvoyance. Nous pensons qu'il n'est pas plus difficile de constater que l'un succèJe à l'autre dans la même personne. Il suffit d'une mémoire très ordinaire.

Mais la su'*cession, dans le fait miraculeux, constitue, parce qu'elle suit un ordre inaccoutumé, l'élément surnaturel de ce fait. Que faut-il pour que l'on puisse affirmer avec certitude que le fait esf surnaturel? Il faut que l'on sache d'une manière certaine que la succession n'est pas conforme à la succession naturelle des phénomènes. Qu'un clairvoyant devienne aveugle, voilà une succession toute ■ naturelle, car les organes d'un être vivant sont condamnés à la corruption par leur nature, pour nous servir du lan-

gage de l'École ; mais qu'un aveugle devienne clairvoyant, lorsque ses organes de vision sont détruits, c'est là une succession qui n'est point conforme à la nature ; car il n'y a pas dans la nature d'agent qui régénère des yeux détruits. Or, si l'ordre de succession naturelle des phénomènes n'est pas connu de nous dans tous ses points, il est bien certain que nous en connaissons plusieurs détails d'une manière indubitable. Nous savons bien, par exemple, que la mort suit naturellement la vie dans une personne, et que la vie ne suit jamais naturellement la mort dans cette même personne. Il est donc facile, en plusieurs cas, de constater avec certitude si un fait est miraculeux ou ne l'est pas; très souvent on n'a pas besoin d'autres connaissances que celles dont la possession constitue le sens commun ^

L'on conçoit qu'il soit quelquefois opportun de connaître quel est au juste l'agent extra-naturel d'où procède le fait miraculeux : les conséquences mîorales d'un tel événement pouvant intéresser au plus haut degré ceux qui en sont témoins. Nous avons déjà dit quel est le critérium dont on fait alors usage. Mais n'oublions pas que ce moyen de jugement n'est pas indispensable pour constater sûrement l'origine de tous les faits miraculeux : beaucoup se

1. Où a renouvelé dans un récent ouvrage robjection bien connue de David Hume : « 11 est plus sûr d'admettre une illusion des sens dans les témoins du prétendu miracle qu'une violation d'une loi de la nature. La permanence inviolable de la loi a pour elle l'expérience de tous et de tous les jours; le témoipnaîre contraire n'est qu'unfait accidentel; et par conséquent doit être néçdipé. » Ce ne sont pas les paroles du sophiste anglais, mais nous donnons à sa pensée toute sa force.

David Hume, et ceux qui le suivent oublient deux choses. D'abord l'exercice des sens est réglé par des lois naturelles aussi bien que tous les autres phénomènes physiques. On ne peut admettre qu'ils trompent lorsqu'ils s'exercent dans les conditions normales sans admettre une infraction aux lois naturelles. David Hume et ceux qui

èontrôlent immédiatement par leurs propres couditioas. D'ailleurs, le miracle n'a pas toujours pour fin de servir de sàriclion à un enseignement religieux. Souvent c'est une grâce purement personnelle, et Ton s'exposerait à se tromper si i'bn y cherchait autre chose. Le texte de Pascal, cité par M. LarrOque, est tiré d'un chàpitt-e des Pensées que les éditeurs jansénistes ont arrangé de manière à tourner le fameux itiii"aclë clé la sainte Épine en prieuve du jansénisme. Mais n'est-il pas plaisant de Voir des hommes graves prétendre que leurs opinions sont approuvées de DiéU, parce qu*uhe petite fille de leur connaissance a été guérie d'une manière extraordinaire? Est-ce que Notre- Seignear, guérissant l'oreille de Malchus au jardin des Oliviers, à démontré par là que lies Opinions de Malchus, de ses niàitres, des scribes et des prêtres qui l'avaient envoyé, de Ses parents et de ses amis étaient justes et saintes? Que dirons-nous alors de saint Pierre, ^jui amputa l'oreille de ce valet? Mais nous parlerons, dans lé courant de cet ouvrage, des miracles dii jansénisme.

Le rtiirâcle à une valeur doctrinale lorsqu'il est fait au nom de Dieu pour attester uUie doctrine. C'est alors comme un instrument authentique par lequel Dieu accrédite son envoyé. Les prophètes et Celui que VÉcritute appelle le

le suivent, pour échapper au miracle, transportent l'infraction de ia loi de l'objet des sens dans les sens mêmes : ils ne sortent pas du miracle, seulement le leur est sans raison.

En second lieu, David Hume et ses disciples oublient qu'ils ont admis que Dieu a le pouvoir de faire des miracles, c'eèt-à-dire lepou- Yoir de suependriB dans quelques circonstances les lois de la nature. Donc la permanence des lois de la nature n'est pas absolue, et il est îaux que l'expérience journalière la prouve. D'après David Hume et ceux qui le suivent, l'expérience journalière devrait apprendre seulement : que les lois de la nature sont permanentes tant que Dieu n'intervient pas pour les suspendre.

L'objection de Hume contre la constatation du miracle est unô toile d'araignée.

Prophète ont produit de tels témoignages de leur missior. Notre-Seigneur déclare aux Juifs que leur incrédulité les rend coupables uniquement parce qu'ils refusentde croire après avoir vu ses œuvres, qui sont les signes, le témoignage de Dieu. Mais Dieu ne fait rien d'inutile. Quand il donne, c'est pour accroître le trésor de ses faveurs, et non pour une vaine manifestation. La raison et la foi sont des présents de sa main, des présents sans repen tance, des présents que nous pouvons repousser, mais que lui-même ne retire jamais. Il suit de là qu'une doctrine en opposition soit avec la raison, avec ses principes, avec sa morale; soit avec la foi, avec n'importe quel article de la révélation prom ligué d'une manière authentique, ne saurait à aucun titre venir de Dieu. Les miracles qui seraient opérés en témoignage d'une telle doctrine, non seulement n'auraient po'ir auteur ni Dieu ni ses anses, mais il est incontestable qu'examinés de près, ils offriraient des caractères qui les mettraient fort au-dessous de la puissance du Créateur. De telles merveilles ne sont, au fond, qu'une habile application d'agents naturels, d'où résultent des effets insolites quoique naturels, et bien souvent même ce ne sont que de misérables prestiges. Elles n'ont rien qui en déclare manifestement et directement l'origine divine, rien qui prouve la mission céleste du thaumaturge, et, par cons'quent, la vérité de sa doctrine. Le thaumaturge ne s'élève pas au-dessus du sorcier.

La question présente, pour être pleinement traitée, demanie un complément; elle demande une étude sur l'origine du merveilleux menteur. Nous allons l'essaver, en traitant de l'intervention des démons dans les affaires humaines.

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