‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 26 sur 123 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

Ce qu'est le démon, et commeat il eatre dans le mon le.

On attaque la croyance aux dénions de deux façons différentes : on Tattaque avec des arguments, on l'attaque surtout avec le ridicule. Généralement les mêmes adversaires emploient tour à tour ces deux genres de tra ts.

Le rire a pour cause, on le sait, la surprise qu'on éprouve en voyant un défaut d'harmonie dans un sujet capable de dignité morale. Mais on peut avoir la vue mauvaise, surtout quand une passion telle que l'impié,é se met de la partie. Dans ce cas, le rire est autre chose qu'une marque d'intelligence ; il est une preuve d^ignorauce prétentieuse, humiliante pour l'amour propre. C'est pour cela qu'il est si dangereux de plaisanter sur les choses sacrées. Ou bien l'on sait ce que l'on dit : alors on blasphème, et le blasphème n'est pas plaisant, mais odieux; ou bien l'on ne sait pas, et l'on est grotesque. Rire du diable, cela sans doute est permis et fort juste, car il n'est personne en qui l'harmonie souffre davantage ; mais rire de la croyance au diable et de ce qu'elle entraîne à sa suite, ce n'est pas la même chose; le rire s'adresse alors à des convictions raisonnables, c'est-à-dire à la vérité, et

8â LE MIRACLE.

trop souvent il va plus loin, il atteint la religion : il ridiculise celui qui rit. Or, tel est l'exercice auquel se livrent volontiers les esprits forts. Leurs écrits, lorsqu'ils daignent s'occuper de questions telles que le sujet de ce travail, sont remplis d'un bout à l'autre de plaisanteries fatigantes. Mais il faut bien être faible d'intelligence pour se laisser prendre à un pareil genre d'argumentation. C'est tout ce qu'il est à propos d'en dire. Du reste, l'étude sérieuse de ce sujet de plaisanterie révèle la valeur de la plaisanterie.

Occupons-nous de la véritable objection, de celle qui s'adresse à l'intelligence et qui s'appuie, du moins en apparence, sur des raisons. Cette objection porte un nom dans l'histoire de la philosophie, ou plutôt des erreurs de l'esprit humain, c'est le dualisme.

Le dualisme est cette théorie en vertu de laquelle deux principes, égaux en puissance, mais Opposés en qualités morales, seraient l'origine de tout ce qui est ; l'un, bon, origine de tout bien ; Tautî^, mauvais, origine de tout mal. Ce fut, on le sait, la doctrine de Zoroastre, celle de Manès et des manichéens ; doctrine absurde, qui ne supporte pas un instant d'examen sérieux ; qui cependant s'est perpétuée pendant des siècles, après avoir séduit de grands esprits, et qui fut enfin étouffée dans des flots de sang.

Or, on prétend que croire aux esprits mauvais, leur attribuer le pouvoir de faire des ' prodiges, d'intervenir dans les affaires de ce rtionde pour en pervertir la marche et en corrompre les résultats, c'est placer à côté du principe du bien le principe du mal, Ahriman à côte d'Ormuz, embrasser la monstrueuse doctrine du dualisme. «La croyance aux démons, dit M. A. Maury, n'est passeulement un d<3gme du christianisme, c'est encore une conception philosophique destinée à résoudre le grand pro^ blèine de l'existence du niai ici-bas. » M. Agénor de Gas-

parin s'écrie avec toute la chaleur d'une âme indignée i : « Dieu partage l'empire avec Satan ! » C'est en ces termes qu'il termine une période où il représente, suivant ce qu'il appelle les idées du moyen âge, « le dial)le, immense,... posé ep face de Dieu, gouvernaiit, disposant des biens et des maux, des vies, des santés, des affections, disposant des vivants et des morts; ... remplissant un rôle immense ... suspendant à son gré l'application des lois naturelles. » Un autre écrivain, moins sérieux, mais non moins ardent, écrit dans un livre qu'il a intitulé : le Diable, sa grandeur et sa décadence, el qui semble un peu l'œuvre d'un énergumène : « Les religions... contini;eqt à prêche^ à des peuples civilisés la croyance à Satan, prince du njal, rival de Dieu... La fable est devenue doctrine, avec l'aide de la superstition dont Satan est l'immuable croqueniitaine. » L'objection est plutôt indiquée qu'exposée et précisée dans ces textes, con^me dans beaucoup d'autres que nous pourrions citer. Mieux déf^i^ie et enyi^agée avec sérieux, elle se serait dissipée d'elle-mêuie.

Suivant l'enseignement de l'église, Dieq seul est éternel, seul principe de tout être, des sut)stances matérielles et des substances spirituelles, de tout ce qu'il y a dp réel dans les démons, comme dans toutes les autres cféatures, ayant tout créé d'un seul mot de spn Verbe et pouvant tout anéantir en suspendant l'acte de sa volonté créatrice. Au point de vue des principes, d'un côtj est tout l'être, de l'autre le pur néant : où est, dans une telle doctrine, Ja place du dualisme ?

Mais ici se présente une question complexe, qu'il est très opportun d'examiner. Les esprits de bppfle fpi qui l'étudient, mais qui ne savent pas s'y débrouiller, vont par faiblesse à la dérive jusqu'au dualisme, et presque

i. Tables tourn.. Il, p. 424.

84 '-1^ MlhALLK .

to'is en sont plus ou moins troublés. Nous voulons parler de la loi qui est imposée à Tac Jondiaboliquedans les affaires de ce monde. Qu'on nous permette d'essayer cet examen.

Afin de procéder avec méthode, observons que la question présente quatre termes : Dieu, l'homme, le démon et le monde matériel.

Dieu est le créateur et le maître souverain de tou tes choses. Il en est aussi l'ordonnateur, non seulement pan*e qu'il a, dès Torigine, donné, à Tensemble des êtres, l'ordre qui leur est propre, mais en ce sens que rien n'arrive, dans la suiLe des temps, qu'il ne fasse, ou ne Casse faire, ou ne permette. Dans le pr^^mier cas, il ordonne, il veut, il exécute; dans le deuxième, il orionne, il veut, un autre exécuta sojsson impulsion ou seulement sons sa direclion ; le troisième cas est moins simple. La permission qu'il ( ompo;te n'est pas l'absente du précepte, la lic&ité, comme disant les moralistes; c'est l'absence de toute contrainte physique, de toute impulsion capable de déterminer l'agent à produire l'acte opposé à celui qui est permis. On le voit, la permission entendue de la sorte suppose des agents créés libres, c'est-à-dire des agents qui ont en eux-mêmes le principe immédiat et ind'pendant de leurs déterminations. Permettre, c'est, après avoir créé des agents libres, leur laisser l'exercice de leur liberté. Il est facile de voir que cette condition est la conséquence logique d'un tel acte créateur. Gréer des agents libres et leur refuser l'exercice de leur liberté serait une contradiction. Donc, Dieu ayant mis dans Tunivers, qui est son ouvrage, des agents libres, qui sont également son ouvrage, il s'ensuit rigoureusement qu'il y a dans cet univers toute une sé.ie d'événements que Dieu se contente de permettre. Sans doute, en vertu de sa sagesse et de sa puissance infinies, il en ramène, s'il y a lieu, les résultats à l'ordre général qu'il veut positivement; mais il n'en est pas moins vrai que les déterminations des agents libres sont des événements pu-

\)E l/JMEh VENTiON DES DEMONS. 80

rement permis et dont la responsabilité ne s'élève pas audessus de l'agent créé qui les*produit.

Le monde matériel comprend l'ensemble des créatures qui n'ont point en elles-mêmes le principe de leurs déterminations. Toutes, ni'me les plantes, même les animaux, même certains éléments de la partie matérielle de l'homme, reçoivent d'ailleurs leurs déterminations, lesquelles se rédui ent, saut' en ce qui concerne la vie proprement dite, à des mouvements reçus, fatalement modifiés et communiqués. Si la vie inférieure n'est pas un mouvement de cette nature, elle en a du moins la fatalité; les agents sans raison sont plutôt sujets que principes d'action, non agunt, aguntur.

L'homme et l'ange sont des créatures admirables à qui Dieu a donné, en les créant, l'indépendance relative de leurs opi'rations. La vie supérieure d'où ils tirent leurs déterminations, est un don gratuit de Dieu, cela u'est pas douteux. ; mais, ce don une fois reçu, ils en disposent ensuite à leur gré. Dieu, nous le répétons parce que ce point est d'une extrême importance. Dieu permet leurs dét: rminations et ne peut pas ne pas les permettre, au moins ordinairement, par cela seul qu'il les a créés libres. îl est l'auteur de ces instruments merveilleux et le principe premier de tous leurs mouvements ; mais ce n'est pas lui qui en tire tel mouvement particulier plutôt que tel autre ; ce n'est pas lui qui l'emploie à tel usage déterminé : c'est l'instrument qui précise lui-même la forme de son travail. Cette indépendance constitue la noblesse naturelle de Fange et de l'homme ; mais, on le sait, cette noblesse expose à des dangers épouvantables. C'est pourquoi l'on serait tenté quelquefois de regarder la liberté comme un présent funeste; on souhaiterait]que Dieu nous rendit, bon gré mal gré, vertueux, afin de ne point courir la chance d'être privé de la récompense de la vertu, c'est-à-dire du bonheur. Rien n'est moins sage qu'un pareil souhait. L'es-

S8nce même du bien moral est qu'il soit librement produit. Sans liberté, le bien cesse 4'être ce qu'il est • il n'a pas plus de valeur morale que les mouvements d'un caillou que l'on pousse du pied ; il n'est plus le bien ; il n'y a plus de vertu, plus de récompense de la vertu; l'homme n'est plus l'homme; il n'y a plus dans la création de place que pour le minéral et la brute. Nous sommes Ijbres parce que nous sommes raisonnables, et novis sopimes raisonnables parce que nous sommes hommes. La simple relation d^ permission entre nos actes propres et la voloqté souveraine de Dieu est donc une conséquence de notre naj;i|re d'hommes. Nous prions le lecteur de bien remarquer ce point; il est essentiel et fondamental dans la question présente. Le respect, le mot n'est pas trop fort, le respect dont Dieu entoure les déterminations de ses créatures raisonnables, est la clef de l'énigme que nous essayons d'expliquer. Les maîtres de la vie spirituelle n'ont pas d'autre manière de résoudre la plupart des problèmes qu'ils rencontrent sur leur chemin : la liberté de l'homme respectée par Dieu jusqu'au scrupule, si l'on peut ainsi dire, voilà ce qui explique, nous allons le voir, bien des faits, autrement inexplicables.

Les démons sont, par nature, doués comme l'homrne d'intelligence et de volonté, et, par conséqqent, ils ont reçu du Créateur l'indépendance de leurs déterniinations. Mais, entre eux et l'homme, il y a deux différences notables, l'une essentielle, l'autre accidentelle et cependant permanente ; la première est une prérogative, l'autre un désavantage. Les démons sont de purs esprits, c'est-à-dire pleinement dégagés de la matière; leurs facultés sont donc supérieures aux nôtres ; l'objet de leurs connaissances est bien plus vaste, plus intellectuel; ils l'embrassent avec une promptitude, une facilité et une sûreté bien plus grandes ; leur pouvoir d'agir est évidemment proportionné à leur pouvoir de connaître. Ajoutons, et ce point est

DE t/tNTERVENTIONDES DEMONS. 87

important, que l'objet propre de ces facultés n'eçt pas la matière, bien que la matière en soit un objet secondaire. Il suifit, pour s'en convaincre, de se rappeler que les anges n'avaient nullement besoin, ni pour exister, ni pour agir, ni pour atteindre pleinement leur fin, de l'existence de l'univers matériel. L'acte créateur comprend essentiellement la production des propriétés ou des facultés qui constituent l'être créé, au milieu des conditions nécessaires à leur évolution, rien de plus. Or, le monde matériel p'est pour rien ni dans l'être des purs esprits ni dans les conditions de son activité. Toutefois, ce monde étant créé, jl peut, si Dieu l'ordonne ainsi par un décret subséqiient, se trouver placé sous la puissance des anges. Leurs facultés supérieures à la matière et pleinement indépendantes de la matière dans leur exercice, ont cependant en ellesmêmes le pouvoir d'atteindre efficacement la matière. Qe qui le prouve, outre leur supériorité môme, c'est l'ii^digence de la matière, où le mouvement, fornqe général^ ^e tous ses phénomènes, est incapable de naître, à nqpins d'avoir son origine dans un principe imniàtériel.ProprfWW^ corporis est quod non agat nisiper motum. Et ideo oportet quod creatura corporalis a spirituali rnoveatur^ . Le monde matériel n'est pas nécessaire aux anges, mais les anges sont nécessaires au monde matériel. Sai^s doute Dieu peut y suffire, car il suffit à tout; majs, sans moteurs créés, la création est évidemment inachevée.

L'autre différence consiste en ce que les démons sont des créatures définitivement condamnées de Dieu pour un crime librement accompli par eux. Cette condamnation ne vicie point leurs facultés naturelles dans leur racine; elles conservent la même nature et la même puissance dans leur fond ; mais leur mouvement a perdu sa rectitude ; leur objet souverain, qui était Dieu, la vérité souveraine ne

Page 1