‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 27 sur 123 · S. Thom., p. IS q. CX ; a · texte numérisé non relu

S. Thom., p. IS q. CX ; a

88 '.1 MIKACLL.

les attire plus, parre qu'ils s'en détournent avec obstination. De là deux dispositions habituelles qui sont vraiment épouvantables, l'horreur du vrai et la haine du bien. Les démons sont attachés au mensonge par des liens plus solides et plus durs qne l'acier; ils haïssent Dieu et tout ce qui se rapporte à Dieu d'une haine insatiable et infatigable. Qu'on nous permette, à ce propos, de citer une page de Bossuet où ceLte doctrine est admirablement exposée.

Le grand orateur explique ces deux mots de Saint Patil: SplrUaaUa nequitiœ... <•< Les actions des causes nature les, dit-il, si nous les comparons à celles des anges, paraîtront languissantes et eiigour lies, à cause de la matiè''e qui ralentit toute leur vertu. Au contraire ces ennemis invisibles, qui s'opposent à notre bonheur, ne sont pa; de chair ni de sang : tout y est dégagé, tout y est esp it ; c'est-à-iire tout y esl force, tout y est vigueur : ils sOilt de la nature de ceux dont il est écrit, « qu'ils portent le m )nde ». Et de là tious devons conclure que leur puissanc ! est très redoutable.

« Mais vous croirez peut-être que leur ruine les a désarmas, et qu'étant tombés de si haut ils n'ont pu conserver leurs forces entiè -es. Désabïisez-vous, chrétiens; tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté, et conséquemment leur béatitude. En voici la raison solide, tirée des principes de saint Augustin : c'est que la félicité des esprits ne se trouve ni dans une nature excellente ni dans un sublime raisonnement, ni dans la force, ni dansla vigueur; mais elle consiste seulement à s'unir à Dieu par un amour chaste et persévérant. Quand donc ils se séparent de lui, ne croyez pas qu'il soit nécessaire que Dieu change rien en leur nature pour punir leur égarement : il suffit, dit saint Augustin, pour se venger d'eux, qu'il les abandonne à eux-mênes : Quia sua superbia sibiplacuerunt, Dei jiistitia sibi donarentur. De cette sorte ces

1»K I/ÎNTKHVENTION DES DKMONS. 89

anges rebelles, que rhonneur de leur nature a enflés, que leurs grandes connaissances ont rendus superbes jusqu'à vouloir s'égaler à Dieu, ne périront pas pour cela leurs dons naturels. Non, ils leur seront conservés ; mais il y aura seulement cette différence, que ce qui leur servait d'ornement, cela même leur tournera en supplice, par une opération cachée de la main de Dieu, qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, tantôt pour la jouissance d'une souveraine félicité, tantôt pour l'exercice de sa juste et impitoyable vengeance \ »

Il est maintenant facile de comprendre quelle est la situation respective de l'homme et celle du démon par rapport au monde sensible. Voyez l'homme avec ses cinq sens ; ses mains, organes de ses actions extérieures ; ses pieds, qui le posent sur le sol; la manière dont la vie matérielle nait et se perpétue en lui ; pénétrez dans son intérieur, examinez comment s'exercent ses facultés, l'imagination, la mémoire, les affections, la pensée, la volonté; là, tout, jusqu'aux opérations les plus spirituelles, dépend des nerfs, c'est-à-dire de la chair et du sang, c'est-àdire des éléments chimiques, delà lumière, de la chaleur, de l'électricité et de leurs lois.

L'univers matériel supprimé, l'homme est par cela même supprimé, si grande est la dépendance qui rattache notre nature intelligente, mais inférieure, à la matière. 11 suit de là qu'en nous créant, Dieu, par l'acte créateur même, nous a donné l'univers matériel, qui est ainsi notre bien, notre domaine, dont nous avons la pleine faculté, je ne dis pas le droit, d'user et d'abuser. C'est d'ailleurs une conséquence de la liberté essentielle à notre nature. Notre activité ne pouvant pas être purement spirituelle, elle resterait stérile, serait inutile si elle ne s'exerçait au dehors. Le dehors est pour nous le monde matériel : il est

1. II* Sermon pour le Z-^' dimanche de Carême. É lit. Vers., t. XII

donc soumis à notre activité libre, \\ en est comme une partie ; l'ordre des choses \e demande, et par conséquent Dieu l'a voulu. Sans doute certains esprits, habitués, à regarder les grandes choses par les petits côtés, s'en donnent à cœur joie lorsqu'ils entendent dire que l'homme est le roi de la création. Il leur semble que ce roi a beaucoup trop de compétiteurs, au moins dans le règne animal, pour ne parler que de cette province naturelle * mais ils oublient que l'homme a seul ce qui constitue la royauté, la domination indépendante. Les autres créatures visibles sont si peu indépendantes qu'elles sont enchâssées dans la série des causes et des effets inévitables. A leur égard Dieu ne permet rien, il ordonne tout. De Phonème seul a été dit : Terram dédit filiis hominum.

Le démon se trouve, par nature, hors du monde matériel. C'est donc un domaine qui n'a jamais été à lui en vertu de l'acte créateur. Sans doute, il a pu, avant sa chute, être le ministre de Dieu dans le gouvernement de telle ou telle partie de ce monde, sur laquelle ses facultés supérieures lui donnaient la puissance, non le droit d agir efficacement ; dans cette hypothèse, il a exercé sur notre monde un droit délégué et non naturel. La chute l'a dépouillé de tout ce qu'il ne tenait pas de la création : il est toujours ce qu'il était en vertu de sa nature, mais rien de plus. Il n'entre donc dans le monde matériel que sous le bon plaisir du tenancier et du seigneur de ce vaste domaine, de l'homme et de Dieu. Nous employons ce mot d'entrer, non pour désiî?ner la simple présence, mais la présence avec la faculté d'agir d'une manière efficace. Cette exclusion est prouvée par l'histoire de Job, puisque le démon ne put toucher à rien de ce qui appartenait à ce saint patriarche, avant den avoir obtenu la permission formelle; elle est rendue plus sensible encore par le passage de l'Évangile oïl nous voyons une légion de démons obligée de respecter un troupeau d'animaux impiondes et d'attendre

le signal du Maître de toutes choses pour les envahir. Mais entrons plus avant dans cette doctrine.

Il est manifeste que, si les puissances du mal n'étaient pas contenues, elles produiraient dans le monde les désordres les plus effroyables. Car leur haine pour le Créateur et pour ses créatures est en elle-même effrénée, et nous n'avons pas d'idée des facultés que ces êtres malfaisants, en vertu de leur nature, pourraient mettre au service de cette haine. « Si Dieu, dit Bossuet, ne retenait leur fureur, nous les verrions agiter le monde avec la même facilité que nous tournons une petite boule. » Plus loin, parlant du démon au sincjulier, Bossuet dit encore : a Ce lui est, à la vérité, un sujet d'une douleur enragée, de ce qu'il voit que toutes ses entreprises sont vaines, et que, bien loin de pouvoir parvenir à égaler la nature divine, comme il l'avait témérairement projeté, il faut qu'il plie, malgré qu'il en ait, sous la main toute-puissante de Dieu. Mais il ne se désiste pas pour cela de sa fureur obstinée... Furieux et désespéré, il ne songe plus qu^à tout perdre après s'être perdu lui-même, et envelopper tout le monde avec lui dans ùna commune ruine ^ » .

Cette haine furibonde, si l'on peut ainsi s'exprimer, remplit toujours son écluse, elle fait toujours effort contre la digue qui la contient. Qu'on y pratique une issue : elle s'y précipite avec rage. Or Dieu, le souverain Maître de toutes choses, use quelquefois, dans un but digne de sa sagesse, de cette énergie dépravée. Il en fait l'instrument de ses justes vengeances, mémedtirant cette vie : il s'en sert pour ôter à l'homme les biens inférieurs dont il abuse, afin de le ramener, par cette privation, à l'amour et à la recherche des biens supérieurs. Que les démons déchaînent les fléaux sur la terre, lorsqu'eux-mêmes sont déchaînés par Dieu afin de châtier les hommes coupables et d'arrêter

Page 1