‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 29 sur 123 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

De la tentation.

Les attraits qui nous portent vers certains objets accidentellement défendus^ sont l'instrument de la tentation : c'est sur cette corde que le démon fait effort pour nous attirer au mal. La constitution même de notre nature nous incline à désirer et à rechercher des choses qui, bonnes en elles-mêmes, cessent de nous convenir à cause de circons* tances spéciales de temps, de lieu, de condition et autres. Notre partie animale, incapable d'apprécier ces restrictions et de s'en émouvoir, se réveille et s'émeut fatalement à la présence des objets de ses facultés, ou lorsque la mémoire, l'imagination et la réflexion en avivent le souvenir. Le mal moral consiste à suivre librement ces attraits; le choix libre et désordonné est le plus grand de tous les maux> c'est le mal proprement dit.

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Nos inclinations inférieures sont un champ diversement ouvert à l'action secrète du démon. Ici encore ce n'est point une volonté positive et efificace de Dieu, mais une simple permission que nous rencontrons. En vertu de sa nature, l'ange peut communiquer avec l'ange, communiquer avec les intelligences inférieures qui sont unies à des corps, il peut communiquer avec l'homme. Il le peut de diverses manières; il le peut en particulier en agissant convenablement sur cette partie de l'organisme dont les modifications sont la condition, sinon une partie intégrante, des phénomènes psychologiques, en agissant sur le système nerveux \ Sa révolte ne l'a pas dépouillé de cette puissance, elle l'a seulement déterminé à ne s'en servir que pour le mal. Cette faculté est comme un instrument d'abord parfaitement construit, mais faussé par une lourde chute et ne donnant plus désormais que de mauvais résultats. Telle est la puissance d'agir que le démon exerce sur l'esprit de l'homme : elle est sortie parfaite des mains de Dieu, mais le démon Ta corrompue et ne s'en sert plus que dans un but de corruption. La tentation n'est qu'un cas particulier des rapports naturels de l'ange avec l'homme. Le démon, néanmoins, n'y déploie pas toute sa malice : une loi l'arrête, une loi établie par une volonté positive et efficace de Dieu ; l'apôtre l'exprime en ces termes : « Dieu ne souffrira pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces. »

Mais les hommes ne sont pas tous dans les mêmes conditions par rapport au démon, car ils ne sontpas tous dans les mêmes conditions à l'égard du bien et du mal moral. Deux grandes classes les divisent; l'une comprend les justes ou ceux dont la volonté est habituellement attachée au bien, et l'autre les impies ou ceux dont la volonté est ha-

1. Cf. D. Thomaoi : q. la, q. q. CYI, CVII, GVllI, CIX, GX> CXI, GXII CXIII, CXIV.

bituellement attachée au mal. Le cœur de ces derniers, qu'ils le veuillent ou non, est toujours ouvert aux esprits mauvais, car la conformité des affections est U porte par laquelle les esprits entrent les uns chez les autres. Le démon use du cœur du méchant comme si ce cœur était sa propriété ; rien de sensible ne trahit ni son entrée, ni sa sortie, ni même sa présence. Mais cela ne l'empêche pas de se glisser, de se répandre dans les pensées, dans les désirs de cet homme habitué au mal, tournant son intelligence de telle sorte qu'elle conçoit des desseins qui n'auraient jamais été imaginés sans cet aide caché, et poussant sa volonté à des résolutions dont, réduite à elle-même, elle aurait toujours été incapable.

Le P, Ventura donne à cet état le nom de possession spirituelle, et en voit le type dans Judas,le traître, dont il a été dit : Cum diabolus introïsset in Judam, ut traderet eum. « Satan, écrit le docte Théatin, résidant dans l'homme méchant et impie, en profane toutes les puissances, en corrompt tous les sentiments, et finit par en faire un scélérat ou un homme endiablé. » Et plus loin : « Ne vous y trompez pas, tous les grands persécuteurs del'Église, tous les grands hérésiarques, tous les grands imposteurs, tous les grands oppresseurs de l'humanité, tous ces impies du siècle dernier dont le mot d'ordre, touchant le christianisme, était : « Écrasez l'infâme et la superstition 1 » tous ceux des prétendus philosophes de notre siècle qui couvent en secret la même rage infernale contre tout ce qui est chrétien et conspirent par tous les moyens à réaliser le même mot; tous ces hommes, profondément méchants, qui poussent la débauche jusqu'à la cruauté, l'avarice jusqu'au suicide, l'ambition jusqu'à la tyrannie; tous ces scélérats, monstres qui paraissent n'aimer que le crime dans le crime, et dont le raffinement et le cynisme de la scélératesse excitent la stupéfaction et l'horreur, même parmi les peuples les plus corrompus ; oui, toutes ces âmes pervers »

ces affreuses natures dont la haine systématique, acharnée, implacable, contre la vérité contre la vertu, contre Dieu contre Jésus-Christ, contre l'homme, contre l'Église, est un mystère inexplicable n'ayant pas de raison dans l'emportement, dans l'appât des passions humaines, obéissent sans s'en douter, aux inspirations du génie du mal, de cet hôte infernal, de cet obscène tyran qui, en résidant dans leur cœur, en dispose ainsi que Jésus-Christ l'a dit, comme de ses propres enfants, en fait les organes de ses désirs, lessalellites de sa domination, les ministres de ses volontés : Vos ex pâtre diabolo estis, desideria ejus vultis perficere *. »

L'état de Thomme juste, on le comprend, doit offrir à l'opération diabolique des conditions tout opposées. Les maîtres de la vie spirituelle remarquent, avec grande raison, que la tentation est alors sensible, du moins pour les sens intérieurs. Nous ne parlons pas ici de l' émotion naturelle des attraits inférieurs, laquelle peut se révéler spontanément chez les plus grands saints et qu'une grâce spéciale seule étouffe définitivement. Nous parlons d'une influence réelle dont le démon est la cause efficiente. 11 est évident que ce mouvement excité par l'esprit du mal rencontrera, dansl'âmeddjuste, unmouvementhabitueldedirectioncontraire.DelàjConflit entre les deux tendances, et, par conséquent réveil de l'attention dans le juste, qui ne pourra s'empêcher de reconnaître en lui une opération qui ne vient pas de lui : l'exercice ordinaire du sens intime suffit à cela. Voilà pourquoi l'on entend dire que le s bons sont exposés aux tentations plus sou ^^ent que les méchants. Il ne s'agit que des tentations qui imprime nt dans l'âme le sentiment de leur ten lance perverse; car, de fait, l'action réelle du démon est comme constantedans l'âme du pécheur et, par cela même, inaperçue; ellen'est qu'accidentelle dans 1 ame

i. La Raison philos, et la Raison caihoL, /. II, part, i

du juste, sauf quand Dieu livre un de ses serviteurs au attaques de Satan, pour ajouter à son mérite et à sa gloire. Dans le pécheur, c'est un courant large et paisible, parce qu'il ne rencontre pas d'obstacle; dans le juste, c'est ordinairement comme un petit ruisseau d'eau pluviale que les cailloux font crier.

Ce que nous disons des tentations sensibles chez les personnes qui font profession de vertu, ne manquera pas d'exciter les sourires des physiologistes, s'il en est qui nous fassent l'honneur de lire ces lignes. En effet, on enseigne communément parmi eux que les sollicitations au mal éprouvées par les gens de bien, n'ont pas d'autre raison que la continence, en entendant par ce mot l'abstention de toute satisfaction sensuelle ; car, disent-ils, le désir s'accroît par la privation; la privation peutTexalter même jusqu'à une sorte de fureur.

Nous pensons que cette doctrine est le fruit d'une observation superficielle. Lorsqu'une passion est développée, il n'est pas douteux que la privation l'irrite, la rend furieuse, et cela le plus naturellement du monde. Mais l'expérience démontre sûrement deux choses : la première, que la passion s'accroît d'autantplus qu'on lui accorde davanage ; l'organe de la passion peut en éprouver un défriment plus ou moins considérable, émousser le plaisirdont

est le siège, produire ce que l'on a faussement appelé la satiété, et qui n'est que Taffaiblissement progressif de la capacité de jouir; n'importe, l'attrait pour l'objet de la passion suit un progrès opposé : il' monte toujours et, trop souvent, se convertit en folie. La seconde chose que démontre l'expérience, c'est que la résistance intérieure aux accès de la passion en diminue peu à peu l'acuité et l'ardeur ;les humeurs finissent par prendre un autre cours, et deviennent ainsi incapables de donner au système nerveux, dans l'organe, cet irritation qui est le besoin physique, le principe même de la tentation purement naturelle.

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Or, cet état de calme organique est nécessairement celui où arrivent, à la fin, les hommes qui s'exercent continuellement à la vertu, puisque la vertu consiste précisément à résister sans cesse à la passioa. Les sollicitât on s au mal qu'ils éprouvent, en dépit des effets delà vertu longtemps pratiquée, n'ont donc pas leur raison dans l'organisme; elles constituent la tentation proprement diabolique, que Dieu permet pour le bien et que le démon opère pour le mal.

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