q. cxv, art
DE l'intervention DES DÉMONS. 101
rester, parce qu'on leur a fait place ; mais ils ne viennent et ne restent que s'ils veulent, et ils ne veulent pas d'ordinaire sans se faire beaucoup prier et sans tirer du solliciteur le plus de mal qu'ils peuvent. Car le motif auquel obéit le démon n'est jamais le désir de faire plaisir à qui l'appelle; il n'a que deux motifs : la haine de Dieu et de ses créatures et l'amour du mal.
En présence d'une créature intelligente, dont la volonté est assez perverse pour souhaiter son concours, cet esprit malfaisant mettra toute son habileté à lui faire commettre la plus grande somme de mal possible. Il enflammera les désirs coupables de cette volonté perverse, en accordant quelque chose et en refusant longtemps le principal, et en même temps il fera croire qu'il peut être forcé, sous certaines conditions, lesquelles sont des crimes atroces. Par une infâme parodie, le démon semble ne céder qu'à l'efficacité d'espèces de sacrements, et ces sacrements sont un résumé de ce que peut inventer la perversion la plus abominable. Il est de mode aujourd'hui de bafouer les tribunaux qui condamnaient autrefois les magiciens et les sorciers à la peine du feu. Nous ne voulons pas soutenir que ces tribunaux n'aient pas commis, peut-être trop souvent pour leur honneur, des erreurs judiciaires. Mais l'on ne saurait disconvenir que les lois qu'ils appliquaient étaient portées contre les criminels les plus exécrables. L'on n'aurait pas d'idée, si l'on n'en voyait les témoignages dans l'histoire, des excès auxquels se porte un homme qui, à tort ou à raison, espère se soumettre par là les puissances infernales. Qu'on lise, par exemple, l'histoire de Gilles de Laval, maréchal de Rais, condamné au feu par le parlement de Bretagne, pour crime de magie (25 octobre 14i0). C'est ce personnage qui a servi de type au conte si populaire de Barbe-Bleue, mais le héros du conte est un honnête homme, si on le compare au personnage de l'histoire. Au président qui le pressait de questions, Gilles de Laval
répondit : « Je vous ai dit assez... pour faire mourir dix mille hommes. » Même en plein dix-septième siècle, et dans la cour de Louis XIV, la plus polie du monde, que de crimes n'a pas fait commettre le désir insensé d'obtenir la complicité des démons! On en trouve le témoignage dans l'histoire de la Chambre ardente, tribunal institué pour juger l'affaire de l'empoisonneuse Voisin, où les plus grands noms de Krance se trouvaient mêlés.
Un historien, qui n'a pas précisément, dans ses récits, le culte de la pudeur, parle en ces termes de ce trop célèbre procès, « dont le public ne soupçonne même pas la gravité et encore moins les détails » : « Parmi ceux-ci, il en est que Golbert embarrassé caractérisait par ces mots; sacrilèges, profanations, abominations, — Choses trop exécrables pour être mises sur le papier, dit-il une autre fois. On ne saurait, en effet qualifier différemment certaines pratiques d'une superstition corrompue, qu'il faut laisser, de peur de s'y salir, dans les dossiers des procureurs généraux. * » Les pratiques dont il est ici question sont des cérémonies magiques de l'espèce la plus criminelle, accomplies sur la demande et avec la participation de plusieurs courtisans. Il paraît que le diable fut rebelle à ces infâmes évocations ; n'avait-il pas obtenu ce qu'il recherche avant tout, des crimes horribles commis par des hommes?
Ajoutons encore une observation qui a son importance. Le démon, appelé par un homme, nous l'avons dit, use des droits de cet homme : il est son substitut. Mais il ne revêt pas pour cela la nature humaine, il garde la sienne, c'est par la sienne qu'il opère. Il suit de là que, même alors, ses opérations présenteront, à des yeux humains, l'étrangeté que comporte sa nature ; elles paraîtront merveilleuses, surnaturelles, ne seront pas sans attrait pour la curiosité. C'est le seul côté par où elles auront quelque