‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 51 sur 123 · I. llicf Anim. IX · texte numérisé non relu

I. llicf Anim. IX

rire, du sel de cuisine, un œuf, et l'ulcère disparait sans laisser la moindre trace, il disparaît, à la lettre, par enchantement. Les médecins d'Aristide se récriaient contre les prescriptions d'Esculape ; en vérité, quel est le praticien qui de nos jours ne serait pas de leur avis? Nous croyons que de tels procédés seraient exactement ceux qu'il faudrait mettre en œuvre pour tuer un malade.

Notons en passant que la dernière partie du traitement fut indiquée la même nuit à la fois au malade et à son nourricier. Cette coïncidence de deux songes, dont l'objet est un remède étrange et suivi cependant de guérison, ne peut vraiment pas être un effet du hasard. Du reste, la répétition des mêmes songes chez plusieurs clients d'Esculape à la fois se renouvelait assez fréquemment, ce qui ne laisse pas que de créer une difficulté sérieuse aux partisans de l'imagination à outrance.

Que dire de la saignée insensée que le malade d'Esculape dut subir à Pergame par ordre de son céleste médecin ? Cent vingt livres de sang tirées du coude, outre ce qu'il fallut encore tirer du front f II est vrai que la livre dont parle Aristide n'est que de douze onces environ ; mais cent vingt fois douze onces! Et le corps humain ne contient en moyenne que cinq kilogrammes de sang ! Avec un tel Irraitement, le prodige consiste en ce que Aristide n'a pas été tué. Que dire de ces bains à température glaciale prescrits à un homme qui n'a plus de sang, c'est-à-dire plus de chaleur, qui est absolument incapable de réagir contre l'effet de l'eau f et cet homme s'en trouve à merveille! L'on peut sans témérité affirmer que les annales de la médecine n'offrent aucun exemple d'imagination suppléant à la perte totale du sang et entretenant la chaleur, malgré l'action énergiquement contraire du milieu^ dans un organisme qui ne peut plus en produire. Une telle opération serait une création, un miracle beaucoup, infiniment plus grand que celui que l'on veut éviter.

Esculape semble du reste s'être complu à ces prescriptions que tout médecin traiterait, et avec raison, d'insensées. Écoutons encore Aristide : « S'il y a quelque chose d'étrange, dit-il, ce sont surtout les visions du dieu. A l'un, il donne l'ordre de boire du plâtre; à l'autre, de la ciguë; à un troisième, de prendre un bain glacé, lorsque humainement l'on croirait la chaleur nécessaire. C'est de conseils de cette sorte qu*il nous a fait la faveur, arrêtant des fluxions et des refroidissements par les eaux delà mer et des fleuves; guérissant par de longues courses des maladies qui m'avaient indéfiniment tenu couché; ajoutant des purgations innombrables à des diètes sans fin ; m'ordonnant de parler et d'écrire lorsque je ne pouvais plus respirer ; de telle sorte que, s'il y a de la gloire à s'être soumis à de semblables procédés thérapeutiques, nous avons le droit de nous l'attribuer. »

La puissance médicatrice était donc souvent bien distincte des propriétés du remède visiblement employé. L'agent invisible qui mettait en œuvre cette vertu, avait une manière fort originale de se réserver personnellement le droit de guérir. Lorsque les médecins essayaient de ses remèdes, il n'était pas rare que l'etfet en fût nul. Le Dieu en suspendait-il l'efficacité? Se contentait-il de rester tranquille? Peut-être l'un et l'autre. Après s'être fort tiial trouvé d'avoir suivi les conseils des gens habiles contre la volonté du dieu, Aristide ajoute : « Cela même semble être un témoignage éclatant en faveur du Dieu. En effet, que le même régime, que les mêmes choses, lorsque le dieu les ordonne et les indique clairement, produisent la santé, la force, l'agilité, la bonne disposition, l'allégresse, tout ce qu'il y a de meilleur pour le corps et pour l'esprit, et qu'elles amènent des résultats tout contraires, lorsque le dieu conseille autre chose ou que l'on interprète mal ses desseins, ne serait-ce pas un très grand signe de la puissance du dieu ? »

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On le voit maintenant, l'agent mystt'rieux qui se faisait invoquer sous le nom d'Esculape, de Sérapis ou de tout autre dieu guérisseur, était un médecin bizarre, capricieux, moqueur, guérissant tantôt sans remèdes, tantôt avec des remèdes inutiles, ridicules même ; tantôt avec des remèdes nuisibles, quelquefois mortels ; tantôt avec des remèdes fort bien appropriés, mais se plaisant en plusieurs circonstances à rendre inefficaces ces mêmes remèdes que l'art médical emploie avec succès. 11 n'était pas spécialiste, comme l'on serait tenté de le dire pour expliquer ce qu'il y a de merveilleux dans la plupart de ses cures : il ne s'était pas réservé le traitement des névroses, que l'imagination guérit quelquefois et que les médecins ne guérissent presque jamais. On lui soumettait des cas de toute sorte, même des animaux, en qui l'imagination a une puissance curative extrêmement faible. Sans doute, il ne guérissait pas tous ses malades; mais ordinairement ceux qu'il guérissait étaient abandonnés par les médecins de leur temps et l'auraient été presque toujours par eaux du nôtre. Il ne faut pas oublier non plus que des songes annonçaient la maladie, que d'autres en prédisaient l'évolution souvent irrégulière et bizarre ; que c'était toujours dans les songes que le traitement était prescrit, et qu'il n'était pas rare que deux dormeurs en fussent instruits en même temps. Eh bien ! quiconque ne voit dans un agent qui se manifeste par de tels phénomènes autre chose que l'imagination, prouve évidemment qu'il ne connaît encore ni l'imagination, ni le pouvoir d'agir efficacement, ni le désordre morbide, ni la nature de l'influence des remèdes. Avec des notions aussi imparfaites, l'on admettra sans sourciller que l'imagination ressuscite les morts; mais l'on admettrait, avec non moins de raison, que les sorcières de Thessalie faisaient réellement descendre la lune dans les bois.

Mais, s'il y a dans le paganisme, des prodiges qui ne sont ni des fables ni des supercheriesy que devient la force probante du miracle ? La divinité ne peut rendre des témoignages contradictoires. Par conséquent, nous ne devons plus attacher à ces faits aucune signification, et la religion, qui repose historiquement sur les miracles, n'est plus qu'une illusion, sinon une supercherie. Ce raisonnement se trouve, plus ou moins développé, dans toutes les têtes d'incrédules, et leur inspire une superbe compassion pour les croyants. Cette fierté et cette pitié pourtant ont l'éclosion trop facile. Les adversaires du christianisme se distinguent par la fâcheuse habitude de tirer leurs conclusions à la hâte. Une étude plus posée et plus complète de la religion leur aurait fait comprendre que les miracles du paganisme ne sont pas des objections contre la doctrine chrétienne, qu'ils en sont au contraire la confirmation. C'est ce qu'il ne nous sera pas difficile de faire voir, en nous plaçant à tin point de vue un peu élevé.

L'on essaye en ce moment de fonder une prétendue science que l'on décore du nom de science des religions. Rien de plus confus, de plus incohérent; c'est la renaissance de Babel. Le christianisme seul sait expliquer l'évolution religieuse de l'humanité; seul il en donne la raison universelle et adéquate. Les religions se divisent en deux grandes classes; d'un côté est la religion du vrai Dieu, de l'autre sont les religions des faux dieux. On sait quelle est l'origine de la vraie religion. Quant aux fausses religions, la raison en est contenue dans une parole célèbre que le prophète Isaïe (XIV) applique au roi de Babylone, et qui, d'après l'interprétation chrétienne, appartient au chef des anges rebelles. « In cœluni conscendam, super astra Dei exaltabo solium metim, sedebo in monte testamenti, in

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lateribus aquilonis, ascendam super altitudinem nuhium, similis ero Altissimo. Je monterai au ciel, j'établirai mon trône au-dessus des astres de Dieu, je m'assoirai sur la montagne du Testament, sur les flancs de l'aquilon; je monterai dans les hauteurs nuageuses, je serai semblable AU TRÈS-HAUT. » C'est le cri de révolte de Lucifer, mais c'est aussi l'expression fidèle de son triomphe momentané sur la terre, oîi il a recueilli, sous des noms divers, les hommages dus au seul vrai Dieu.

Les fausses religions ne sont pas des phénomènes bizarres, se produisant à l'aventure sur toute la surf ace du globe, l'explosion aux formes infinies du besoin d'adorer n'importe quoi. Sans doute ce besoin est réel, mais il n'éclate jamais spontanément ; toujours, l'histoire en fait foi, un homme extraordinaire intervient pour le diriger, c'est-à-dire poui le faire dévier; et cet homme lui-même n'est, en grande partie, qu'un instrument employé par une intelligence perverse et pervertissante. « Je m'assoirai sur la monta.îîne du Testament » , lieu de l'adoration pour les sacrifices; « je serai semblable au Très-Haut » . Voilà pourquoi Notre- Seigneur appelle * Satan le prince de ce monde, et que saint Paul l'appelle ^ le dieu de ce siècle, et ^ le prince de la puissance de Vair. Le même apôtre dit des esprits du mal en général '* qu'ils sont les directeurs du monde des ténèbres. Le monde des ténèbres, c'est l'erreur, et, avant toutes les autres, l'erreur religieuse, la plus redoutable, dont la forme la plus achevée est la fausse religion.

Que l'objet direct ou indirect du culte de tout paganisme soit le démon, cela n'est pas douteux après le témoignage des livres saints. « Tous les dieux des nations sont des

•1. Joarî.'xii,':U ; xiv, 30 ; xvi, ii.

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