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172 LES gonthp:façons du mihagi.e.
de l'orge, et, par surcroît de précautions, on y plaça des sentinelles. Deux fois, pendant les dix mois que dura l'inhumation, le Mahah -Radjah fit ouvrir la bière, et le corps fut trouvé rigide. Le dixième mois expiré, l'exhumation définitive eut lieu en présence du capitaine Wade. On ouvrit les serrures, on brisa les sceaux : le fakir sem- Llait mort, il n'avait plus de pouls. Puis, suivant les recommandations qu'il avait faites, on déroula sa langue, on versa lentement de l'eau chaude sur son corps. Après deux heures dd ce traitement, tous les signes de la vie étaient revenus, le fakir était ressuscité.
Nous n'oserions pas affirmer que, dans ce fait singulier S l'habileté du fakir n'ait pas été seule en jeu. C'est du moins un exemple qui montre jusqu'à quel point la mort peut être simulée. 11 paraîtrait pourtant que la supercherie n'était pas entièrement absente de cet événement merveilleux. Quelque temps après, une mission anglaise passant dans ces régions, le fakir eut la maladroite fantaisie de proposer une répétition de sa résurrection. « Les Anglais, lisons-nous, dans la Revue Britannique, avec une cruelle méfiance, proposèrent de lui imposer" quelques précautions déplus et parlèrent démettre auprès du tombeau des factionnaires européens. Le pauvre fakir fit d'abord de la diplomatie, il se troubla et finalement refusa de se soumettre aux conditions britanniques. Rundjit-Sing se fâcha ; le fakir eut peur de la rolère du prince, et, se voyant menacé de perdre son importance, il déclara être prêt à se laisser enterrer comme le voudraient messieurs les infidèles. « Je vois bien, dit-il au capitaine Os- « born, que vous voulez me perdre et que je ne sortirai « plus vivant de mon tombeau. » Les Européens jugèrent
(1) Singulier, mais non pas absolument rare. Plusieurs exemples ont été cités depuis le cas du fakir du capitaine Wade. — On trouvera le récit complet du D. Ar. Gregor à l'appendice.
alors qu'il serait plus sage de ne pas pousser l'expérience plus loin.
Nous voyons par là combien il doit être facile à l'esprit du mal de faire croire à des prodiges, lors même qu'il n'accomplit que de grands tours de gibecière. Mais cela ne laisse pas que de soulever quelque nuage dans l'àme du fidèle. L'on craint que la force démonstrative du vrai miracle ne s'aflaiblisse par l'existence du faux miracle ; et les incrédules en triomphent. Croyants et impies oublient que Dieu, ayant fait l'homme raisonnable, ne le dispense jamais de l'obligation d'exercer sa raison ; et que, l'ayant fait religieux, il ne le dispense jamais non plus de recourir à l'autorité religieuse, dans les questions où la religion est intéressée et où sa raison est insuffisante.
Nous n'avons pas à reproduire ici ce que nous avons dit précédemment du critérium des miracles, ç'est-à dire delà manière dont la raison djit juger les faits donnés comme miraculeux. Quant à ce qui concerne le merveilleux du paganisme en particulier, rien n'était plus facile que d'en constater l'origine mauvaise, mais encore fallaitil s'en donner la peine.
Les Pères de l'Église rappellent à l'envi ce moyen de discernement dans leurs écrits apologétiques. On peut le remarquer spécialement dans la Cité de Dieu de saint Augustin. En voici le trait principal. Le prodige s'obtenait ou se payait par des sacrifices. L'agent qui l'opérait avait donc pour but de se faire rendre des honneurs divins, de se faire passer pour Dieu. Or, ces dieux, loin d'être des dieux, ne valaient pas même des hommes : leurs légendes, leur culte, leurs leçons étaient des excitations à l'immoralité la plus immonde. Personne, parmi leurs adorateurs, n'aurait osé accomplir en public les actes célébrés dans les fêtes religieuses. Il fallait donc faire au bon sens une violence criminelle pour ne pas attribuer
les prodiges opérés par de tels dieux aux puissances du mal.
A l'époque de l'établissement du christianisme, l'erreur était devenue presque impossible, grâce à un fait alors très fréquent. Esculape, Sérapis, Apollon, tous les dieux faiseurs de miracles étaient mis en déroute par le moindre d'entre les chrétiens. Une prière, un signe de croix, la présence seule d'un fidèle de Jésus-Christ, suffisait pour lier d'une manière invincible toutes les puissances du vieil Olympe. Était-il possible, à la vue de ce phénomène étonnant, de douter que des êtres si honteusement vaincus par des hommes n'étaient pas des dieux et que leurs miracles n'étaient que déception? Mais c'est là un point que nous établirons plus loin sur le témoignage des Pères, car leur doctrine jette un grand jour sur tous les faits merveilleux qiii ne viennent pas dii ciel. NOiis crOyohs avoir le droit maintenant de tii^er Cetiie conclusion :
Les miracles d'Escùlàpe et die Sérapiâ, historiî^hement certains en tant que faits pOur titi grand hbmbre de cas, étaient merveilleux en ce qu'ils dépassaient soiivëht la puissance naturelle de l'homme ; mais ils hé soi'tirenl jamais des limites réelles de la nature, et il fut toujours possible, facile même d'en apprécier ekactement la valeur.
CHAPITRÉ m
Le nom d'Apollohias de Tyahe tient encotSe ètësea bien sa place dans les tiradeâ des incrédules cotitt'e le christianisme. C'est pres(|ue tout son rôle de nos jours; les hommes graves de toutes les opinions ne le prennent |3lîîs au séHeux. On n'ose plus l'opposer, quand on à quelque sDuci de la science, à la personne de Jésus-Christ, ainsi (Jue le faisait Voltaire dans son immoral Essai sur les fiiœurs. On se contente de le produire Comme une sorte de nienace : l'on semble vouloir faire croire que l'on tient en i-éserve quelque chose de Fort redoutable, dont on saura bien se servir au besoin. Manœiivre puérile, car l'on rie feàche rieii. Il sera bon, croyons-nous, de montrer que de fait il n'y a rien sous ce nom : en pareille matière, l'incertitude inquiète toujours un peu et rie fait jamais de bien.
Apollonius, né à TyaneenCappadoce,dans les preriiièfes années de l'ère chrétienne, a exercé là profession de philosophe et de philosophe pythagoricien. La philosophie n'était pas chez les anciens ce qu'elle est parmi hoiis, une étude spéculative à la manière des mathématiques, de l'astronomie, trop souvent même un vulgaire gagne-pain ; elle ne se contentait pas de prendre l'homme parle dehors
et à certaines heures comme un rôle d'histrion ; elle le pénétrait tout entier, prétendant régler tous ses actes, impréj^ner toute sa vie. Le philosophe était une sorte de religieux profane, un ascète pratiquant des préceptes, s'efforçant d'exprimer par sa conduite une doctrine. Tel fut, entre tous les autres, le caractère des Pythagoriciens. Apollonius se distingua parmi les disciples du philosophe de Samos. Sa chevelure longue et négligée, son pallium de toile, sa chaussurede papyrus n'étaient pas uniquement l'indice de goûts bizarres. La philosophie, disait-il, s'était montrée à lui lorsqu'il était sur le seuil de la jeunesse, et lui avait tenu ce langage : « Adolescent, ce n'est pas le plaisir, c'est la peine qui m'accompagne. Pour me suivre, il faut éviter les tables chargées de viande, s'abstenir même de vin, ne pas se vêtir de la dépouille des animaux et dormir indifféremment où Ton se trouve. Je fais également un devoir de la chasteté et du silence. Mais voici ce que je donne en retour : la tempérance, la justice, la résistance inébranlable aux sollicitations de Tenvie, le privilège d'effrayer les tyrans et de n'avoir jamais à les craindre, et enfm la faveur des dieux méritée par de modestes sacrifices au lieu de flots de sang versés sur leurs autels. Quand tu auras conquis la pureté, je t'accorderai la science de l'avenir, j'illuminerai tes yeux et les rendrai capables de discerner les dieux et les héros, en même temps que de démasquer la supercherie des fantômes qui se présentent sous la forme humaine. » Nous devons avouer que cet idéal ne manque pas d'élévation, et nous ne demanderions pas mieux que de croire qu'Apollonius l'eut toujours devant son esprit, si sa vie même ne montrait que ces belles maximes étaient, comme son manteau, un symbole extérieur, un trompe-l'œil. Du reste, il n'est pas difficile de discerner dans ce passage une intention d'apologie : la suite le fera comprendre.
Notre pythagoricien avait des goûts nomades; toute sa
longue vie se passa en voyages. Il n'est peut-être pas une partie de l'empire romain, si vaste alors, qu'il n'ait visitée. Son biographe nous le montre à Égées en Pamphilie, en Gilicie, à Antioche, à Ninive, à Babylone, dans la colonie Érétrienne,en Ionie,à Éphèse, à Troie, àLesbos, àAthènes, en Thessalie, à Delphes, à Gorinthe, à Lacédémone..., arrêtons-nous pour pas fatiguer le lecteur à la poursuite de ce touriste etfréné. Disons seulement que Damis, son disciple et son compagnon inséparable, le fait voyager jusque chez les Brahmanes et chez le gymnosophistes de l'Ethiopie d'une part, et jusqu'aux Colonnes d'Hercula de l'autre. Ce mouvement perpétuel n'était pas seulement l'effet d'une humeur inquiète et curieuse : Apollonius s'était donné une mission, s'il faut l'en croire, celle de réformer le culte en apprenant aux prêtres comment ils devaient sacrifier et quelles prières ils devaient adresser aux dieux. 11 ne permettait d'autres oblations que les fruits de la terre, tout ce qui a eu vie étant nécessairement impur. Mais la mission d'Apollonius ne parait pas avoir été le moins du monde fructueuse : rien ne fut changé dans le rituel païen jusqu'au jour où le christianisme l'anéantit.
Cependant ce ne sont pas les moyens extraordinaires qui manquèrent à son entreprise, si nous en croyons son biographe. Il marqua presque chaque station de sa pérégrination sans fin, par des miracles. Qu'on nous permette d'en rapporter les plus éclatants.
La peste ravageant Éphèse, les habitants de cette ville envoyèrent prier Apollonius, qui se trouvait alors à Smyrne, de venir à leur secours. Apollonius dit : « Allons t » et, à l'instant même, on le vit à Éphèse; les messagers sans doute mirent plus de temps à revenir. Aussitôt réunissant le peuple autour de lui, il leur dit d'avoir bon courage, qu'ils les délivrerait de la peste avant la fui du jour. Sur ce, il mène cette foule au théâtre, oii ce que
ron rencontre d'abord, c'est un vieux mendiant, clignotant des yeux, couvert de haillons, de l'extérieur le plus sordide; il avait une besace ël daiis sa besace (Jiielqu^â morceaux de pain. Lé vieux ineiidiant était la peste. « Entourez cet être abominable, s'écrie ApbUonids; à'cfcàblez-le de pierres. » LesÉpliésieiis hésitent de vattlUiiol'di*e aussi étrange; quelques-uns seulement se hasardent â frapper de loin ce qu'ils prenaient encore pbiir liii vieillard. Mais, aux premiers coups, les yeux dii faux mendiant s'ouvrent, jettent des flammes; les Ëphésiens reconnaissant un démon n'hésitent plus : ils ensevelissent cet être malfaisant sous une montagne de cailloux. Au bdiit dé quelques instants, Apollonius tait ouvrir le monceau de pierres, et que trouve-t-on ? un chieri, uii molosse aiissi gros qu'un lion : il était mort et il portait à là giieulë l'écume de la rage. Les Éphésiehs, délivrés de la peste, élevèrent eh ce lieu même, une statiiè àtierciilé Averrùnciiâ. Un jour, Apollonius faisait à Athèh'és ulië conférence siii* le rite à suivre dans les libations. Cbmiiie il disait dëâ choses passablement ridicules à ce àiijet, ùii jëiiiië débauché, qiii se trouvait pâirmi les assislâiils, se ihit à rire aiix éclats. Le conférencier, regardant son auditeur, lui dit. « Ce n'est pas de toi (jue viennent ces moquerie^, hiàls dii démon qui te possède â ton ihsii. 3» Du reste, àjoiilë le biographe, ce jeune homme riait sans motif, passait brusquement du rire aux larmes, parlait, chantait toiit seiil; birëf, on croyait que c'était étourderie de jeuhêssë, c'était signe de possession démoniaque. Sous le regard d'Apollonius, le démon, plein de cràiiitë et de fureur se prit à crier comme les malheureux i^u'oh hiet à la tortbrë Cri jurant qu'il voulait sortir, que même il rie rentrerait plus en corps humain. Mais il faut un signé de sbh dépâi't : î'ôh coiivieni qu'il renversera Pùne des statues du portique i'oyai. La statue est renversée ; au même moment, le jeune homme semble se réveiller, se frotte les yeux regarde le soleil.
LESMIRACLES d'APOLLONIUS DE TYANE. 179
rougit de se voir l'objet de la curiosité de tant de monde ; mais, ce qui vaut mieux, il renonce au plaisir et à la mollesse et se met sous la discipline d'Apollonius.
Voici maintenant un exemple d'apparition, qiii, du reste, ne repose que sur le témoignage du thaumaturge même. Apollonius fît une nuit cette prière : « Achille, on dit que tu es mort ; moi, je n'en crois rien, non plus que mon maître Pythagore. Si nous sommes dans le vrai, monttenous ta figure (oeT^ôv «[aTv to asauioO eiâoç). » C'était, on le voit, une démonstration de la doctrine de Pythagore. par le moyen des prodiges. A peine Apollonius a-t-il achevé sa prière que la colline s'agite d'un léger tremblement; et aussitôt apparaît un beau jeune homme de cinq coudées de haut; il était revêtu d'une chlamyde thessalique, et portait sur ses traits l'expression de la modestie, de la gravité et de la sérénité : c'était le héros de VIliade. Sa chevelure avait été jusque-là respectée par les ciseaux, et ses joues avaient encore leur premier duvet. Il faut croire que ces ornements naturels n'étaient plus soumis, dans le héros, à la loi de la croissance. Son corps avait un privilège tout opposé : Apollonius contait que sa taille passa successivement de cinq coudées à douze (environ six mètres). La conversation entre les deux personnages dura ton te la nuit^ ce qui suppose beaucoup de condescendance de la part d'Achille, car rien n'est aussi insignifiant et mérite aussi peu qu'un demi-dieu quitte un instant les champs Élyséens. Apollonius profite de l'occasion pour éclairer quelques points obscurs de VIliade, et Achille se plaint d'être négligé par les habitants de la ïhessalie. C'était bien le moment de se plaindre, lui qui était sur le point de n'occuper désormais sur la terre d'autre attention que celle des pédants et des écoliers. Peut-être allait-il ajouter cette crainte à ses regrets, quand malheureusement un coq chanta et mit en fuite l'invincible Achille, qui disparut ompagné d'une faible lueur.
Un satyre, dont les mœurs étaient déplorables, troublait par ses débordements tout un village de la Haute-Egypte. Apollonius, qui revenait d Ethiopie, apprit la chose en passant par la localité. «Ne craignez rien, dit-il aux habitants, c'est un satyre qui se plaît aux mauvaises plaisanteries. » S'inspirant alors de l'exemple de Midas, qui était une espèce de satyre, comme ses oreilles en ont fait foi, Apollonius verse dans un abreuvoir quatre amphores de vin d'Ézypte, et, au moyen de je ne sais quelle formule murmurée entre les dents, il commande au satyre de venir boire. Le satyre ne se montre point, maison s'aperçut bien au niveau du vin qui s'abaissait qu'il était là et qu'il buvait. Quant tout fut bu, Apollonius dit : « Allons faire la paix avec le satyre, qui dort en ce moment. » Et conduisant les villageois à la grotte des Nymphes, qui était tout près du village, il leur montre là le satyre endormi, en ajoutant : « Laissez-le tranquille : désormais, il sera sage. »
Citons maintenant un exemple de ce que l'on appelle de nos jours la double vue. Au moment où Domitien fut assassiné à Rome, Apollonius se trouvait à Éphèse et il causait avec des amis près des Kystes (galeries couvertes). Tout d'un coup, il baissa la voix comme saisi de crainte, puis son attention sembla se détacher du sujet de l'entretien, enfin il se tut, et regardant fixement à terre il fit trois ou quatre pas en criant : « Frappe le tyran, frappe... » Or, on aurait dit en ce moment qu'il avait sous les yeux le spectacle de quelque tragédie. La foule se presse autour de lui, en attendant avec impatience la fin de cet événement singulier. « Bon courage, Éphésiens, dit-il au bout de quelques instants, le tyran vient d'être égorgé aujourd'hui, que dis-je aujourd'hui? à l'instant même où j'ai élevé la voix, puis gardé le silence. » Il était en ce moment l'heure de midi; or, à cette heure même Stéphanus assassinait Domitien. Le biographe ne paraît pas avoir tenu
compte de la différence d'heure entre le méridien de Rome et celui d'Éphèss. Évidemment il parle de l'heure d'Éphèse, doù il s'ensuit qu'Apollonius a vu à dix heures quarante minutes de Rome, ce qui devait se passer à midi à Rome, c'est-à-dire à une heure vingt minutes d'Éphèse ; il a donc vu ce qui n'était pas encore et était métaphysiquement invisible.
Mais il est un prodige dans la vie d'Apollonius qui mérite surtout notre attention, parce que c'est à celui-là que les incrédules font allusion de préférence, lorsqu'ils attaquent les miracles de l'Évangile. Atin de laisser à la narration toute sa force, nous allons traduire scrupuleusement les paroles mêmes du biographe. « Voici encore un miracle d'Apollonius. Une jeune fille nubile paraissait être morte, et le fiancé suivait le cercueil pleurant à haute voix son mariage manqué, et Rome pleurait avec lui, car la jeune iille était d'une maison consulaire. Or, Apollonius survenant se mêla au cortège funèbre. « Déposez ce cercueil, ditil, je veux arrêter les larmes que vous versez sur cette jeune fdle. » En même temps, il demanda quel était son nom. La plupart s'imaginèrent qu'il allait leur faire un discours tel que sont les discours funèbres, composés pour exciter les regrets. Mais il ne fit autre chose que la toucher en récitant des paroles inintelligibles et il réveilla la jeune tille de la mort apparente (àçjuTrvue tyjv x6pr/; tgu âs^ôavxi; Ôjcviiou), et l'enfant poussa un cri et revint dans la maison de son père, comme Alceste ressuscité par Hercule. » Le narrateur ajoute : « Apollonius trouva-t-il en elle quelque étincelle de vie qui aurait échappé aux médecins (car l'on raconte que, Jupiter ayant fait pleuvoir, de la vapeur s'exhala du visage de la jeune fille), ou bien dut-il ranimer et rendre la vie éteinte, c'est un point que je ne puis pas plus décider que ne le purent les assistants. »
Nous ne pouvons omettre de dire un mot de certains faits merveilleux dont Apollonius n'aurait été que l'occasion '
et qui dépassaient tout le reste. Lorsque, suivant le récit de sa vie, Apollonius visita un groupe de Brahmanes dans les Indes, il fut témoin des choses les plus étranges, il assiste d'abord à une sorte de danse où les Brahmanes chantent et frappent en cadence avec des bâtons le sol, qui se soulève comme des vagues de la mer et tient les danseurs suspendus à la hauteur de deux coudées. Puis, c'esl un festin oii quatre trépieds, façonnés sur le modèle de ceux de Delphes, s'avancent automatiquement, et l'on en voit sortir des échansons en airain noir qui servent aussitôt les convives. La terre se couvre de verdure, tire de son sein des friandises, du pain, des fruits de la saison. Deux des trépieds donnaient du vin, le troisième de l'eau chaude^ le quatrième de l'eau fraîche. Les échansons d'airain venaient y puiser, puis ils portaient en courant à chacun ce qu'il désirait. Le repas fini, des lits sortent du sol, et cette journée miraculeuse s'achève dans le plus prosaïque sommeil.
Le lendemain fut consacré à des cures prodigieuses. D'abord on présente au chef des brahmanes, appelée larchas, une femme qui se dit fort affligée. Son fils, garçon de seize ans, est possédé par un lutin qui l'empêche d'aller à l'école. Ce démon est l ame d'un individu qui s'est tué de désespoir, après avoir constaté que sa femme n'était pas sage ; et l'àme se venge sur le jeune homme, dont, par une contradiction inexplicable, elle est devenue passionnément éprise; elle va jusqu'à menacer de le jeter dans un précipice. Le possédé n'étant pas présent, larchas écrivit au démon une lettre remplie de menaces, et, la remettant à la mère, il l'assura qu'après l'avoir lue, le démon ne ferait plus aucun mal à son fils. L'histoire ne dit pas si cette promesse fut remplie.
Un chasseur de lions fut introduit après la mère du possédé. Un accident de chasse l'avait rendu boiteux : les Brahmanes lui allongèrent, en la manipulant, la jambe qui était trop courte. Un autre avait perdu la vue, il se retira
clairvoyant. Uu troisième, qui était manchot, recouvra l'usage da sa main. Enfin un mari dont la femme avait la parturition difficile, reçut le conseil de prendre, quand sa femme serait en couches, un lièvre vivant, de faire en tenant la bête le tour de la maison une fois, mais une seule fois, de crainte que l'etfet du remède ne fût trop énergique. Ici encore l'historien oublie de nous dire le résultat du conseil donné par larchas. Du reste, Apollonius apprit chez les Brahmanes des choses bien plus merveilleuses.
Ainsi, de ses yeux, il vit deux tonneaux, en pierre noire, dont l'un était le tonneau de la pluie et l'autre celui du vent. L'Inde est-elle affligée par la sécheresse, l'on ouvre le premier, et il en sort des nuages qui vont se résoudre partout en ondées bienfaisantes. La pluie menace-t-elle de dépasser les bornes de la modération, l'on bouche le premier tonneau, et l'on ouvre le second : les vents s'en échappent, comme de l'antre d'Éole, et en soufflant rendent au sol sa fermeté. Pour dernier trait, rappelons que les Brahmanes d'Apollonius conservaient un rayon de soleil suspendu dans les airs.
Nous pensons que ces quelques exemples donneront une idée bien suffisante du genre de miracles que l'on attribue au thaumaturge de Tyane. Il nous reste à en apprécier la valeur historique.
i II
L'ouvrage que nous possédons sous le titre de Vie d'Apollonius de Tyane, a été rédigé sous sa forme actuelle par Philostrate l'Ancien. Cet auteur a grand soin d'indiquer ses sources. Les Mémoires de Damis, disciple et compagnon inséparable d'Apollonius, lui ont fourni ses principaux documents. Ces notes, restées longtemps inconnues, tombèrent, on ne dit pas comment, entre les mains de l'impératrice Julia Domna, femme de Septime Sévère, et la prin-
cesse chargea Philostrate, qui était de son « cercle, » d'y mettre une forme plus littéraire. On sait que Septime Sévère était un dévot d'Apollonius et qu'il avait placé sa statue à côté de celle de Jésus-Christ dans son temple domestique. Peut-être l'impératrice, suivant cet exemple, crut-elle faire acte de piété envers ce dieu moderne. Philosti'àte avait aussi sous la main le livre où Maxime d'Égées raconte les actes d'Apollonius dans sa patrie, la correspondance épistolaire de Thaumaturge, ainsi que son apologie et son testament. Si l'on ajoute que Philostrate a de plus interrogé les souvenirs de quelques villes où Apollonius s'élait arrêté, l'on aura tous les éléments dont le biographe a disposé; l'on regrettera seulement que ces éléments ne portent pas toujours dans son livre leur marque d'origine.
Quelle est la valeur historique de l'œuvre de Philostrate.
Envisagé au point de vue des auteurs qui l'ont produit, le livre de la Vie d'Apollonius le Tyanais, nous devons en convenir, n'est pas sans offrir quelquegarantie de véracité. Voltaire a prétendu que PhilosLrate avait défiguré Apollonius, le plus sage des philosophes, par des contes qu'il inventait à plaisir; Voltaire, presque aussi ignorant qu'il était léger, s'est trompé du tout au tout. Le fourbe en tout ceci, nous le verrons plus loin, c'est le seul Apollonius. Philostrate et Damis sont relativement sincères?
Philostrate ne pouvait pas altérer, sous les yeux de l'impératrice, des documents qu'il tenait de sa main et qu'il avait seulement la mission de polir pour elle. L'inutilité de la supercherie, non moins que le respect et le désir d'être agréable, a du en écarter jusqu'àla pensée. Dureste l'œuvre de Philostrate porte des signes visibles de sa sincérité. On y lit des phrases telles que celles-ci : « De ces sources vient ce qu'il y a de plus sûr dans mon livre (i,2) ;» — «il ni faut pas tout rejeté^- (m, 43;. » L'on ne parle
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pas de la sorte, sans avoir quelque souci de la vérité. En racontant la résurrection de la jeune fille, Philostrate a soin d'indiquer lesraisons qui pou vent réduire ce miracle, le plus grandqu'ait opéré son héros, aux proportions d'un événement ordinaire. Un menteur se serait bien gardé d'ébranler sciemment le plus beau de ses mensonges.
Damis était une de ces natures simples et crédules à qui leur caractère interdit de tromper volontairement; la fourberie demande une dose d'intelligence que Damis ne semble pas avoir possédée. Il était de Ninive. C'est là qu'Apollonius le vit et se l'attacha sur-le-champ, grâce à je ne sais quel enthousiasme. Dimis s'était offert à lui servir d'interprète dans les pays circonvoisins : « Mon ami, lui répondit Apollonius, je sais toutes les langues sans en avoir appris aucune. » Et comme Damis était dans l'admiration; «N'en sois pas surpris, ajouta-t-il, je connais jusqu'aux pensées cachées des hommes. » En entendant ces mots l'Assyrien crut qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'adorer son interlocuteur, qu'il regarda désormais comme une espèce de dieu. Sa confiance resta inébranlable, même quand il vit plus tard Apollonius obligé de recourir à un interprète et donner coup sur coup des preuves d'ignorance, exactement comme s'il n'avait su ni toutes les langues ni connu toutes les pensées. Un autre trait de son caractère nous semble marqué dans le fait suivant. Apollonius avait rêvé de poissons qui auraient été jetés hors de l'eau et qui criaient au secours en se débattant sur le rivage. Il raconta son rêve à Damis, comme un présage de dangers graves qu'ils allaient rencontrer, « afin de l'épouvanter (B'.aTapaxTsTv), dit Philostrate; car il savait qu'il était des plus timides (le mot grec peut se traduire : des plus faciles à prendre ou à attraper), » La narration était si habilement ménagée, que Damis s'imagina qu'il avait sous les yeux les périls annoncés et poussa un cri d'épouvante, puis il essaya de persuader à son
maître d'interrompre son voyage. Apollonius riant rassura son compagnon ; il comprit sans doute qu'il avait justement trouvé Thomme qui convenait à ses desseins. C'était, moins le bon sens, une sorte de Sganarelle, parfaitement préparé par sa sottise pour croire tout et recevoir toutes les impressions que son maître voudrait lui communiquer. De telles gens admettent tous les contes, mais n'en inventent pas de gaieté de cœur.
Voilà la part de la véracité dans la vie d^ Apollonius. Nous la faisons aussi large qu'elle nous semble avoir le droit d'être ; la vérité ne nous permet pas de l'étendre plus loin. D'abord, malgré leur sincérité. Philostrate et Damis n'ont pas toujours été véridiques. Leur intention n'a probablement pas trop manqué de rectitude; mais certaines habitudes d'esprit, certaines dispositions de tempérament, de caractère, la légèreté, la faiblesse les ont faits dévier très fréquemment, et leur œuvre commune, de ce chef, perd beaucoup de sa valeur.
Philostrate était un rhéteur et n'était que cela. Ce qui l'occupe exclusivement, c'est la phrase La logique, la chronologie, la géographie, l'exactitude historique sont la moindre de ses préoccupations. On a relevé des contradictions, des erreurs sans nombre qu'il pouvait éviter en se donnant un peu de peine. Mais son style est poli et luisant, il ne lui fallait pas autre chose.
Damis a dû nécessairement modifier ses souvenirs suivant la nature de son esprit. La naïveté et la timidité portent à l'exagération. Admirer c'est se sentir impuissant d'exprimer un objet qui semble dépasser la mesure. Celui qui admire ne croit jamais en dire assez pour atteindre la vérité de ce qu'il admire. Le naïf admire toujours ; Texagération est en lui chose habituelle, et il ne s'en doute pas. La timidité nous semble une sorte de naïveté, c'est la naïveté qui voit partout des dangers ou du moins des objets d'inquiétude. Or, rien ne trouble l'esprit plus faci-
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lement que la crainte, lempêchant de bien voir, modifiant la vérité devant lui, comme le vent les images réfléchies par la surface de l'eau. Damis a écrit ce qu'il croyait vrai; mais ce qu'il croyait vrai a dû prendre plus d'une fois, dans son imagination, des formes étranges. Nous dirons plus loin ce que nous pensons de son rôle dans la comédie d'Apollonius; car, pour nous, la vie d'Apollonius a été une longue comédie.
Cependant les défauts de Philostrate et de Damis, tout graves qu'ils sont, ne suffisent pas à expliquer les défauts de leur œuvre commune : il y a autre chose que des exagérations ou des atténuations de la vérité, il y a des mensonges substantiels, des mensonges que rien n'excuse, sortis tout entiers de la tête d'un imposteur. En voici trois beaux exemples. Nous prévenons que l'innocent Damis va d'abord paraître coupable, qu'on ne se hâte pas de le condamner.
Les deux voyages les plus importants d'Apollonius, sont ceux qu'il aurait faits, suivant son biographe, chez les Brahmanes de l'Inde et chez les Gymnosophistes de ITÉthiopie. Ce sont comme deux points cardinaux de sa vie. Eh bien î Apollonius n'a jamais visité ni les Brah^ mânes, ni les Gymnosophistes : nous allons le prouver.
Un point hors de conteste maintenant, c'est que les Hindous, s'ils n'ont pas absolument ignoré la Grèce, n'y ont fait qu'infiniment peu d'attention. Ce que l'on aurait peine à croire, l'expédition même d'Alexandre dans les Inde^ n'a pas tiré les peuples de ce pays de leur indifférence à l'égard des choses de l'Occident. M. F. Baudry écrit, dans V Encyclopédie Didot, ces paroles bien significatives : « Aucune trace de cette grande expédition d'Alexandre n'est restée ni dans la mémoire des Indiens* iii dans leuts livres. » Pour cette race, la Grèce n'existe pas.
Orj que voyons-nous dans le récit de Damis, poli par
188 LE8 CONTREFAÇONS DU MiRACLË.
Philostrate? Un voyageur sérieux, nous ne disons pas un touriste, un voyageur tel qu'Apollonius a prétendu l'être, a dû se proposer d'étudier les mœurs, les usages, les lois, la religion, les connaissances spéciales aux peuples qu'il visitait. « Je vais voir le roi des Indiens, disait Apollonius au satrape Vardane,pour m'instruiredece qui se fait chez ce peuple. » Notre voyageur comprenait donc lui-même que son expédition ne pouvait pas avoir d'autre objet. Par conséquent, Damis, nous devons nous y attendre, nous donnera des renseignements, des informations nouvelles, par exemple sur les lois de Manou, sur le Brahmanisme, sur les Védas, sur les castes. Hélas 1 sauf le nom de Brahmanes, tout est grec dans sa relation.
La conversation a lieu en grec; larchas le chef des Brahmanes, parle très purement cette langue, que tous les autres comprennent à merveille. Pythagore, Euphorbe, Troie, Homère, Achille, Thétis, Pal a mède, Ulysse, Xerxès, les jeux Olympiques, Athènes, l'Argolide, bref, tous les noms qui reviennent dans la conversation des Brahmanes avec Apollonius sont grecs, et il n'y est question que de la Grèce et des choses de la Grèce : l'Inde n'y intervient à aucun titre. C'est ainsi que les rhéteurs devaient causer entre eux dans l'Attique. Les idées d'Iarchas différent en un point de celles qui régnent en Grèce: il préfère àMinos, Tantale qui était, d'après lui, un homme vertueux et divin. « Et, en disant cela, il montrait une statue sur le socle de laquelle on lisait : Tantale. Cette statue était haute de quatre coudées, et elle représentait un homme de cinquante ans, vêtu à la mode d'Àrgos, mais avec un mantea^i thessalien. »
En voilà, certes, bien assez pour démontrer qu'Apollonius n'a jamais mis le pied dansl'Endoustan. Son récit est le conte d'un niais qui n'a vu que son petit pays, et croit que l'univers entier ne s'occupe que de son petit pays.
La réception d'Apollonius chez les Gymnosophistes, dans
LES MIÙACLES DAr^OLLOXIUS DE TYANE. 189
son excursion en Ethiopie, est intercalée par Damis entre une visite à la fameuse statue de Menmonet unevis'teaux Catadoupes du Nil. Or Damis n'a jamais vu ni la statue de Memuon, ni les Catadoupes. Il faut en dire autant d'Apollonius, dont Damis n'était que le satellite.
« La statue de Memnon, dit Damis dans Philostrate, est tournée vers l'Orient; elle représente un jeune homme imberbe, elle est en pierre noire. Les deux pieds sont joints, les deux mains sont étendues et appuyées sur le siège : on dirait un homme assis qui va se lever. Cette attitude, l'expression des yeux, et ce que l'on dit de sa bouche, qui semb'e près d'émettre des sons, tout cela n'est pas ce qui d'abord frappa le plus les visiteurs, car ils n'en avaient pas encore constaté les merveilles. Mais, un rayon de soleil, au moment de son lever, ayant frappé la statue, ils ne purent contenir leur admiration. Aussitôt en effet que le rayon eût atteint sa bouche, la statue fit entendre une voix et ses yeux devinrent brillants comme ceux d'un homme tourné vers le soleil ^ » Tel est le récit de Damis., Or, suivant ce même Damis, Apollonius visita la statue de Memnon la première année du règne de Vespasien, laquelle correspond à la soixante-neuvième de l'ère chrétienne. Malheureusement, à cette époque, ni Apollonius, ni Damis, ni personne n'a pu.voir le colosse faire des prodiges d'aucune sorte avec la bouche ou les yeux, par la raison péremptoire qu'à cette époque le colosse brisé en deux n'avait plus de tête. En effet, Strabon, qui a visité VÉgypte plus de vingt ans avant l'ère chrétienne, écrit : « Là étaient deux colosses d'une seule pierre chacun et voisins l'un de l'autre. L*un subsiste entier. La partie supérieure de l'autre a été renversée, dit-on, par un tremblement de terre. On croit aussi que de la partie du colosse restée sur le trône et de la base sort un son semblable à