CHAPITRE IV
LES ilIllACLES Dî:S 112':RÉTiQUKS
Le merveilleux occupe une place importante dans l'histoire des hérésies, aussi bien que dans l'histoire du paganisme. Peut-être n'accorde-t-on pas toujours à ce fait toute l'attention qu'il mérite. L'ignorance conduit vite à Terreur, et l'erreur, fût-elle involontaire, est toujours nuisible en matière de religion.
Les miracles des hérétiques touchent à la religion, du moins par le dehors : ils rentrent dans les questions religieuses. Or, les questions religieuses ne sont pas laissées à tout vent d'opinion. 'Les catholiques doivent suivre la direction de l'Église, lorsque cette direction est donnée. Ce n'est pas seulement par des actes formels d'autorité que l'Église conduit ses enfants dans les sentiers droits, mai" aussi par l'enseignement commun de ses docteurs, et spécialement de ceux qui leur ont transmis la vie de l'intelligence et de la foi et qui, pour cette raison, sont appelés les Pères de l'Église. Cependant que voyons-aous? Depuis plusieurs siècles déjà, la chrétienté est plongée dans une atmosphère de rationalisme qui nuit aux poitrines les plus saines. Troublé par cette influence, on ne demande plus la solution de tel ou tel problème religieux à ceux à qui Dieu en a donné la clef, on la demande aux faiseurs d'hypothèses, c'est-à-dire aux rêveurs; on la demande à l'opinion régnante, c'est-à-dire à la mode. C'est ce que l'on peut remarquer au sujet de la question
(lae nous abordons en ce moment : il ne serait pas difficile do citer des écrivains religieux qui pensent, en cette matière, non pas comme saint Irénée et saint Augustin, mais comme Voltaire et Michelet. Pour eux, un mot explique !out, c'est celui de jonglerie.
Nous ne prétendons pas que tout ce que les hérétiques ont répandu sous le nom de miracle soit réellement merveilleux : les Pères ne l'ont jamais enseigné. Le désir de se donner les apparences d'une mission divine était naturel chez les hérésiarques, et les miracles sont les signes aul'ientiques d'une telle mission; delà, la tentation et la tentation plusieurs fois consentie, de simuler ce que le ciel n'accordait pas. C'est le mensonge appuyé sur le mensonge, double gain pour le père du mensonge.
Mais, d'autre part, les hérésies sont par excellence l'œuvre de cet esprit tombé. Pour en assurer le succès, il a dû faire éclater tout ce qu'il a de puissance et d'habileté, (lu moins dans les limites où la Providence de Dieu contient sa malice. Si donc son pouvoir s'étend jusqu'aux phénomènes de notre monde physique (et comment en douter, quand on croit aux Saintes Écritures?), nous devons nous attendre à trouver, entremêlé de supercheries, le véritable miracle satanique, dans l'histoire des hérésies.
Il y aurait là sans doute une étude intéressante pour l'historien, le philosophe et le théologien. Mais nous sommes forcé de nous borner à une esquisse rapide.
Quelques exemples, accompagnés de quelques réflexions, vont montrer en quoi ces merveilles se distinguent des miracles proprements dits, dont l'origine est au ciel, et nous faire comprendre qu'elles n'ont trompé que ceux qui ont bien voulu se laisser tromper.
L'histoire du merveilleux parmi les hérétiques peut se diviser en deux périodes d'inégale longueur, l'une qui correspond aux premiers siècles de l'Église, l'autre qui s'étend jusqu'à nous.
Dans la première partie de son histoire, l'hérésie nous ofifre trois sortes de merveilles : des opérations magiques, des tours de charlatan et de fausses extases.
L'opération magique est un phénomène extraordinaire produit directement par le démon, en vertu de certains rites préalablement accomplis par des initiés. Entre le démon et l'initié, qui prend alors le nom de magicien, une sorte de contrat, de pacte est intervenu, par lequel le magicien s'engage à des actes criminels déterminés, et le démon à faire la volonté du magicien, lorsque les conditions du pacte sont remplies. Seulement le contractant infernal se fait un jeu de manquer à sa parole, et l'autre misérable est toujours à la fin horriblement dupé \
La fausse extase est une suspension des sens qui peut avoir des causes diverses. Elle peut être un effet de magie
1. Tertullien semble réduire la magie à la nécromancie, laquelle n'était probablement qu'une partie de cot art détestable. Voici en quels termes s'exprime le prêtre de Garthacre : < Que dirons -nous de la magie? ce (lu'en dit à peu près tout le monde, que c'est une duperie. Mais les chrétiens seuls savent d'où vient cette duperie, parce que nous connaissons les esprits du mal, non pour vivre dans leur familiarité, mais au contraire pour avoir appris aie- combattre. Nous ne les invoquons pa^^, nous leur faisons éprouver notre puissance en les chassant. Nous savons que l'art de la magie est de bien des façons la perte des âmes... C'est une seconde espèce d'idolâtrie Oli les démons feignent d'être des morts, comme dans la première ils feignent d'être des dieux. Pourquoi non ? les dieux ne sont-ils pas des morts? On évoque ceux qui sont morts ou avant le temps ou par violence, pour cette belle raison que les âmes arrachées de ce monde par une fm ou prématurée ou cruelle, serviront plus volontiers à des projets de violeuce, comme si c'était pour elles une occasion de se venger. Mais ce sont les démons qui agissent sous leur nom. . . Cette duperie du démon qui se cache sous le masque des défunts, nous la montrons, je crois, d'une manière
et rentre alors dans la catégorie pfécédente. Mais, quand elle n'est pas naturelle, elle peut être un effet direct du démon, qui s'empare des puissances organiques d'une personne pour simuler des phénomènes merveilleux en son corps et surtout pour faire croire à la présence et à l'action de l'esprit de Dieu. Nous verrons plus loin que ce miracle, qui n'en est pas un, est par excellence le miracle de l'hérésie.
La jonglerie n'a pas besoin, croyons-nous, d'explication générale.
1. — Les plantes vénéneuses et les plantes bienfaisantes germent sous la même rosée. A peine l'Évangile commençat-il à arroser la terre, que Thérésie apparut de toutes parts. C'était, suivant l'expression de saint Irénée, comme une éclosion de champignons un jour de pluie. Ces sectes parasites prenaient le nom d'un homme, leur coryphée; mais le plus grand nombre se réunirent soùs mie désignation commune, celle de gnosticisme. Dès lors les ennemis de la religion aimaient à se parer du nom de la science,
effective, lorsque dans les exorcismes, il se donne pour le père de l'un des assistants, pour un gladiateur ou un bestiaire, comme ailleurs il se fait passer pour un dieu, n'ayant pas d'autre dessein que d'empêcher de croire ce que nous prêchons, à savoir que les âmes sont toutes retenues dans les enfers, afin de troubler la foi à la résurrection et au jugement. Mais après avoir tenté de circonvenir les assistants, vaincu par la force de la grâce divine, ce démon finit par avouer, malgré lui, ce qu'il est réellement. De même, dans cette autre espèce de magie, où l'on s'imagine que les âmes sont tirées de l'enfer et placées sous les yeux, c'est une duperie qui n'est pas plus efficace. C'est tout simplement un fantôme qui est présenté, un simulacre du corps ; car il n'est pas difficile au démon d'offrir au yeux externes un objet qui en termine le regard, lui qui peut sau^ pe!ne aveugler l'œil intime de l'esprit. » Ces paroles sont tirées du chapitre LVII du traité de anima. Le livre de Vâme appartient à la période hérétique de la vie de Tertullien ; s'il n'a plus qu'une doctrine viciée, il garde encore sa valeur historique, et c'est à ce titre que nous le citons.
yvwcjtç. Les gnostiques rep^ardaient de fort haut les chrétiens qu'ils traitaient d'ignorants. Suivant Massuet, leurs systèmes si compliqués et si variés avaient pour base commune la prétention de connaître un Dieu supérieur au Dieu de la création. Celui-ci, auteur des deux Testaments et par conséquent de la loi, n'avait pas l'ombre d'autorité sur les hommes que la gnose élevait jusqu'au Dieu suprême, et qui par cela même se trouvaient au-dessus de toute loi. De là, des pratiques épouvantables, des désordres, que la langue française ne peut exprimer, introduits dans le rituel de ces sectes infâmes et devenus une partie essentielle d'un culte nocturne. C'étaient leurs mystères, mystères d'iniquité accomplis dans les ténèbres, où les initiés seuls étaient admis, grâce à des signes qui rappellent ceux de nos francs-maçons; car ils consistaient dans certaines façons de se toucher la main en se frappant réciproquement de petits coups sur la paume avec les doigts \ A la séduction de la débauche, ces malheureux ajoutaient celle de la magie : les Pères sont unanimes sur ce point.
L'un des principaux, sinon le premier des gnostiques, a été surnommé le magicien. Nous voulons parler de ce fameux Simon qui proposa aux Apôtres de leur acheter le don des miracles. Saint Irénée dit en parlant de ses successeurs : « Les prêtres de leurs mystères vivent dans la luxure et se livrent à la magie suivant qu'ils y sont plus ou moins habiles. Ils usent d'exorcismes et d'enchantements. On s'occupe avec ardeur, parmi eux, de philtres, d'appâts magiques, de démons familiers, et de ces démons qui envoient des songes. » Eusèbe ajoute que, de son temps, ces gens ne se cachaient plus pour exercer leur métier, qu'ils regardaient comme une chose du plus grand prix.