‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 62 sur 123 · Lib. V[, c. i,n · texte numérisé non relu

Lib. V[, c. i,n

le merveilleux, dont Simon fait parade, c esl la parade même, c'est l'ostentation. Le désir des choses extraordinaires, le besoin de s'attirer l'admiration des hommes semble son unique mobile. Or, le vrai thaumaturge, celui qui est l'instrument de l'esprit de Dieu présente le caractère directement opposé : l'humilité est sa vertu de choix, précisément parce qu'il est le Ministre de l'Esprit de vérité. Persuadé que, par lui-môme, il est ce que sont tous les autres hommes et rien de plus, que la puissance qui opère en lui n'est point sienne, mais de Dieu seul, la pensée d'en tirer la moindre gloire lui semble une usurpation sacrilège. Il aime et recherche l'obscurité, d'où il ne sort que malgré lui et pour obéir à l'appel de Dieu. Loin de se complaire aux moindres applaudissements, il en a plus d'horreur que de tous les mépris. Bref, rien n'est plus certain que cette proposition : dans le merveilleux, l'humilité est un signe divin, l'ostentation un signe diabolique. Gela nous suffit amplement pour porter un jugement certain sur les merveilles de Simon et des autres gnostiques. Sans examiner si ces miracles sont vrais ou faux, nous voyons clairement qu'ils s^nt marqués du caractère de l'orgueil. Donc, s'ils ne viennent pas de l'homme seul, ce sont indubitablement des œuvres du démon.

n. — Il n'est peut-être pas même nécessaire de s'élever jusqu'à ces considérations pour apprécier exactement les prestiges d'un autre chef de gnostiques appelé Marc. Voici en quels termes en parle l'auteur des Philosophumena. «Un autre de leurs maîtres fut Marc, habile magicien, qui trompa beaucoup de gens soit au moyen de prestiges, soit par l'aide des démons. 11 affirmait que la grande puissance était en lui, venue de lieux invisibles et innommés. Très souvent prenant le calice comme pour consacrer, il prolongeait extrêmement les paroles de l'invocation et il faisait paraître le mélange tantôt de couleur rouge, de sorte qu'il semblait h ceux qu'il trompait qu'une grâce était descendue

pour donner au breuvage la nature du sang. Or ce malheureux cachait alors son jeu au peuple, mais il va paraître au grand jour. Car il introduisait secrètement dans le mélange une substance qui pouvait lui donner telle couleur, et il marmottait des paroles jusqu'à ce que le liquide eût dissous la substance et eût communiqué sa couleur au breuvage en s'y mêlant. »

« Il préparait aussi un autre calice qu'il donnait à consacrer à une femme en sa présence, pendant qu'il en tenait lui-même un plus grand qui était vide. Quand la femme qu'il trompait avait consacré, il prenait son calice, le versait dans le plus grand, celui-ci dans le premier, renouvelant plusieurs fois cet échange en disant: «Que la grâce qui est « avant tout, qui ne peut ni se concevoir, ni s'exprimer, «remplisse ton homme intérieur, qu'elle accroisse en toi sa « gnose, semant le grain de sénevé dans la bonne terre. » Avec ces paroles qu'il répétait, il mettait hors d'eux-mêmes et la femme abusée et les assistants qui le prenaient pour un thaumaturge, et le grand calice se trouvait rempli par le contenu du petit au point de déborder ^ »

L'auteur inconnu que nous citons, nous avertit qu'il y a des préparations pour accroître le volume d'un liquide. L'avis n'était pas nécessaire. Le prodige qu'il nous raconte était de telle nature que Marc pouvait dire : « ceci est mon « miracle ; » comme un autre aurait dit avec plus d'exactitude : « ceci est mon tour, le tour que je sais faire moi. »

1. Il n'est pas sans intérêt de constater des faits semblables, seize siècles plus tard, dans les conventicules d'une secte aussi perverse que folle. Voici en quels termes un auteur qui semble bien informé parle de ces réunions : « Ce sont, partout dans les visions du nouveau prophète (Michel Vintras), des lys baignés de sang... Puis apparaissent tout à coup des hosties collées sur de la soie bleue; des calices vides apparaissent tout à coup pleins de vin, puis où le via tombe apparaissent des tâches de sang. Les initiés croient entendre une musique délicieuse et respirer des parfums inconnus. » Histoire de la Magie, par Eliphas Levi, p. 483.

Rien n'est plus opposé à la vraie notion du miracle qu^une telle prise de possession. C'est la marque propre de la jonglerie.

Saint Irénée représente l'hérétique Marc exactement sous les mêmes traits. Il ajoute que cet imposteur et ses disciples étaient de vrais magiciens, qu'ils usaient de philtres et d'autres préparations semblables pour s'attacher de malheureuses femmes, qu'ils en séduisaient un grand nombre, leur persuadant qu'ils pouvaient leur communiquer l'esprit de prophétie moyennant l'accomplissement de certains rites, et que la fin de tout cela était le péché de la chair. Le saint évêque de Lyon reproduit même l'invocation au moyen de laquelle les Marcosiens prétendaient se rendre invisibles devant les tribunaux.

IIL — La fausse extase se rencontre surtout chez les Montanistes. Ces hérétiques surent d'abord si bien ménager les apparences que le Souverain-Pontife leur accorda des lettres de communion, et queTertullien devint l'un de leurs partisans. Le pape mieux informé condamna cette secte dangereuse, mais Tertullien resta pour toujours aveuglé. Chose étrange, ce sont les fausses extases dont il était le témoin et où il croyait voir l'esprit de prophétie, qui abusèrent ce grand homme. 11 en a laissé le témoignage dans son curieux traité de Anima. « Nous qui reconnaissons les grâces spirituelles, dit-il \ nous avons mérité d'obtenir la prophétie même après Jean. Il y a parmi nous aujourd'hui une sœur qui a les grâces des révélations. Elle les reçoit par l'extase à l'église pendant les solennités du dimanche. Elle s'entretient avec les anges, quelquefois même avec le Seigneur ; elle voit et entend des choses mystérieuses; elle lit dans le cœur de certaines personnes, et indique des remèdes à ceux qui le souhaitent. Les Écritures qu'on lit, les psaumes qu'on chante, les discours

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