Catrou, Hist. du fanât., t. I
Les prodiges cjiii éclatèrent dans les Cévennes, au commencement du dix-huitième siècle, consistaient surtout en certains accès bizarres dont une foule* de Cévennols furent atteints et qui leur fit donner le nom dinspirés.
On peut considérer, dans ce phénomène étrange, la manière dont il prenait naissance, ses symptômes organiques et la prétendue révélation qui en était comme le but.
LMnspiration n'éclata pas d'abord dans les Cévennes, mais en Dauphiné. La première inspirée est très connue, c'est une bergère de Crêt appelée Isabeau Vincent. Un verrier, nommé Dusserre, après certaines leçons dont la nature n'a pas été expliquée, « lui insuffla l'Esprit dans la bouche » , et aussitôt Isabeau se mit à prophétiser. A partir de ce moment, l'insufflation fut le rite efficace de l'inspiration. Celui qui avait l'Esprit le communiquait en soufflant à son tour dans la bouche du nouvel initié. Bientôt même, ce moyen ne fut plus indispensable: il suffit de se mêler aux inspirés pour avoir part à l'inspiration, au point que des catholiques se trouvèrent forcés de prophétiser parce qu'ils avaient eu l'imprudence d'aller écouter les prophètes. Mais on constata que l'esprit n'eut jamais de prise sur les prêtres. Dans ces conditions, les prophètes durent se multiplier avec une rapidité prodigieuse : des villages entiers furent envahis. La <f contagion », après avoir infecté le Dauphiné, s'étendit dans le haut Languedoc, où l'on compta jusqu'à huit mille fanatiques que l'esprit faisait parler en même temps.
Sou ven t l'accès arrivait tout d'un coup ; mais d'ordinaire le mal suivait une marche progressive. Il s'annonçait plusieurs jours à l'avance par des bâillements, des évanouissements, des hallucinations. Au moment de la crise, le ventre se tuméfiait, la poitrine se gonflait, la gorge s'embarrassait. L'extase durait plusieurs heures, quelquefois tout un jour et davantage, l'extatique prêchant, ges-
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ticulant, se démenant, et cependant impassible et étranger à ce qui se passait autour de lui. Il avait l'écume à la bouche. Aucune douleur, ni le fer, ni le feu, ni la rupture des membres, rien ne pouvait le faire revenir à lui. La crise cessait spontanément : elle était suivie d'une longue prostration et de sueurs abondantes. Au réveil, l'inspiré avait oublié tout ce qui venait d'avoir lieu en lui.
Pendant l'accès, le crisiaque était livré à une puissance qui lui faisait tenir des discours suivis, et c'est en cela principalement que consistait l'inspiration. Des paysans grossiers qui ne savaient que le patois de leurs montagnes, des enfants à la mamelle, encore incapables de parler, devenaient tout d'un coup orateurs et s'exprimaient correctement en français. Ils annonçaient la fm du monde, prêchaient la pénitence et surtout déclamaient contre la Messe, contre les Sacrements et contre les prêtres. Les adultes prétendaient n'être que l'instrument de l'esprit : ils entendaient des paroles qu'ils ne prononçaient pas eux-mêmes ; ils sentaient que leurs organes étaient mus, indépendamment de leur volonté, par une force étrangère. Le discoureur invisible parlait ordinairement de cette manière : « Mon enfant, je te dis; mon enfant, je t'annonce. » L'esprit semblait s'adresser au patient comme pour lui donner la mission de faire connaître ses révélations au peuple ; mais la crise passée, le crisiaque retombait dans son impuissance et son ignorance habituelles.
Tels sont les traits essentiels de ces curieux phénomènes. Malheureusement, ils n'avaient pas seulement pour effet de satisfaire la curiosité publique: ils exerçaient une influence déplorable sur les habitants des hautes Gévennes. Exaltés par ces prétendues révélations, des fanatiques s'organisèrent en bandes et mirent tout à feu et à sang. On a voulu représenter les révoltes des Gévennes comme le contre-coup des persécutions du pouvoir royal ; on a
dit que les Camisards avaient opposé la violence à la violence. Rien de plus faux. C'est en pleine paix que l'insurrection éclata, et ce n'est point contre les représentants de l'autorité, contre des soldats armés que les insurgés portèrent leur rage. Leurs victimes étaient de pauvres gens inoffensifs, des paysans, leurs compatriotes, des femmes, des jeunes filles, des enfants au berceau. Ces misérables allèrent jusqu'à ouvrir le ventre à des femmes enceintes : il n'est pas d'atrocité dont ils ne se soient rendus coupables. Pendant longtemps, Tautorité resta témoin immobile de ces horreurs, et lorsqu'à la fin on résolut de les arrêter par la force, les Camisards, quoi qu'on en ai dit, mettaient une habileté diabolique à éviter l'armée régulière pour continuer leurs horribles dévastations parmi des malheureux sans défense. Mais, il faut le noter avec soin, ces bandits avaient toujours au milieu d'eux des inspirés, qui les avertissaient, leur communiquaient les ordres de l'esprit, leur disaient quand il fallait tuer, etc. Un témoin oculaire de ces scènes sanglantes, le père Louvreleuil, a dressé le catalogue des victimes des Camisards en y joignant ordinairement les noms propres : il y a là de quoi faire pâlir les terroristes de 93. Voicile titre de son ouvrage qui fut imprimé avant la fin de la révolte : Le fanatisme renouvelé, ou Histoire des sacrilèges, des incendies, des meurtres, et des autres attentats que les Calvinistes révoltés ont commis dans les Cévennes, et des châtiments qu'on en a faits, par le R. P. Louvreleuil, prêtre de la doctrine chrétienne, cidevant Curé de Saint -Germain- de- Colber te. Seconde édition à Avignon, chez Joseph-Charles Chalstanier. MDCCIV.
L'extase, si on la considère dans les symptômes organiques, ne constitue pas un miracle. La doctrine catholique est formelle sur ce point, comme nous le montrerons plus tard. A ce point de vue, si les crises des Céveniiols *
étaient des extases, ce n'étaient point des miracles. Mais certaines circonstances pouvaient donner à ces faits un caractère extra-naturel. C'était d'abord l'incroyable multiplicité des extatiques, puisqu'on en a compté jusqu'à huit mille en même temps ; c'était aussi la manière dont se communiquait l'inspiration ; c'était surtout la connaissance parfaite d'une langue jusque-là ignorée ou peu s'en faut, l'éloquence même communiquée tout d'un coup à des gens grossiers, à des enfants encore à la mamelle, qui retombaient dans leur ignorance et dans leur insignifiance après l'accès. Il y avait certes là de quoi frapper d'étonnement ceux qui en étaient témoins, et il ne serait pas difficile de montrer que ni l'exaltation «physiologique», ni l'exaltation «morbide» du système nerveux n'expliquent de tels phénomènes. Mais en même temps, il est plus clair que le jour que rien en tout cela n'était l'œuvre de l'Esprit de Dieu. M. Agénor de Gasparin, étudiant ces faits merveilleux dans son ouvrages sur les Tables tournantes, convient, en dépit des préjugés de sa secte, que les convulsions des Camisards excluent l'intervention de l'Esprit de Dieu. Cet Esprit, répétons-le, quand il se communique aux prophètes, respecte toujours en eux la nature humaine; il les éclaire et leur laisse pleinement leur liberté, jamais il n'en use comme d'instruments matériels et passifs. Il a une manière d'agir tout opposée à celle de l'esprit qui se manifestait par les organes des prophètes des Cévennes. Donc l'auteur de ces convulsions ne pouvait être l'Esprit de Dieu. Ajoutez que les crimes atroces des Camisards, dont la fureur était excitée et entretenue par leurs prophètes, permet d'appliquer à ces égarés la parole du Sauveur : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes. » Ce n'est pas le ciel qui inspire de tels déporteraents, c'est l'enfer.
Nous ne pouvons passer entièrement sous silence quelques merveilles qui arrivèrent parmi les Camisards et
(jui semblent appartenir comme à une espèce différente. Citons en exemple le fait, à notre avis, le plus remarquable. Un inspiré du nom de Claris reçoit de son inspirateur Tordre de se jeter publiquement dans les flammes. Faye, témoin oculaire, raconte en ces termes ce qui suivit : « J'étais, dit-il, un de ceux qui ramassèrent du bois.... On fit un bûcher de pins secs et d'ajoncs mêlés de grosses bûches... ; le feu y fut mis... Claris avait une camisole blanche que sa femme avait apportée le matin. Il se mit au milieu du feu 'de bois, parlant en extase, les mains jointes et élevées. Toute l'assemblée, le genou à terre, fondait en larmes, chantait des psaumes et criait : « Grâce, miséricorde... » Les flammes enveloppaient Claris de tous côtés et s'élevèrent fort au-dessus de sa tête... Il en sortit quand tout le bois fut si consumé qu'il ne jetait plus de flamme. Pendant tout ce temps, qui dura un quart d'heure, l'esprit ne le quitta point. » Peyrat, qui reproduit cette attestation ^ ajoute : « Ni ses cheveux, ni ses habits, ni sa camisole n'avaient été endommagés. »
Nous n'avons aucune raison de nier ce fait extraordinaire. Mais nous croyons qu^il est ridicule, qu'on nous permette d'employer le mot propre, d'en chercher l'explication dans un état de l'organisme déterminé par une affection nerveuse. Il n'y a pas de disposition nerveuse qui empêche un corps tel que celui de l'homme et surtout une camisole, de brûler au milieu d'un feu ardent. Il faut laisser au rationalisme éperdu ces raisons qui font si peu d'honneur à la raison. L'incombustibilité des corps naturellement combustibles est un phénomène qui n'est pas absolument naturel. Qu'il y ait quelque part dans la nature un agent qui, convenablement appliqué, empêche le corps humain et un tissu de fil d'être brûlé dans un feu ardent, nous n'avons garde de le révoquer en doute ; mais, jusqu'à