‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 68 sur 123 · Hist. des Pasteurs du désert · texte numérisé non relu

Hist. des Pasteurs du désert

ce jour, nul homme au monde, ni surtout Claris ne Ta connu : il n'a donc pas été mis en œuvre par le prophète Camisard. Il y a donc ici intervention de quelque puissance surhumaine. Quelle est-elle ? Faye l'a dit : « Pendant tout ce temps, l'esprit ne le quitta point ; » c'était l'esprit qui donnait des crises nerveuses aux Gamisards.

III. — Les Jansénistes se sont distingués par des prodiges qui rappellent assez bien ceux des Gamisards. De part et d'autre, ce sont des crises accompagnées de circonstances qu'un état des nerfs ne saurait seul expliquer. De part et d'autre aussi, le phénomène présente au point de vue moral des caractères qui ne permettent pas d'y voir une œuvre divine. Les convulsionnaires de Saint- Médard n'étaient pas seulement grotesques ; bien souvent ils offensaient la pudeur d'une manière grave, et l'histoire a conservé le souvenir de beaucoup d'actes criminels accomplis ou conseillés par les inspirés du diacre Paris. On peut en voirie détail, si Ton en a le courage, dans le Mystère d'iniquité, par le prêtre janséniste Reynaud, qui ne craint pas d'appeler les convulsions « une œuvre épouvantable. » Gela nous dispense d'entrer plus avant dans cette matière : nous connaissons maintenant à n'en pouvoir douter quel agent produisait les honteux miracles du cimetière de Saint-Médard.

Mais, du milieu de cette cohue de crises nerveuses, il se dégage un très petit nombre de faits que l'on serait tenté de prendre pour des miracles divins et qui n'ont pas peu servi à confirmer les Jansénistes dans leur aveuglement. G'est un sujet qui appelle notre attention, quoique nos adversaires les passent volontiers sous silence par crainte sans doute de montrer l'impuissance où ils sont de les expliquer naturellement.

Le naïf et prolixe Carré de Montgeron, historiographe du diacre Paris, consacre plusieurs volumes au récit des guérisons opérées par ce saint du Jansénisme. Il en compte

huit, dont trois de [paralytiques, une d'hydropique, une de cancéreux ; deux ont eu pour objet l'organe de la vue, et la huitième une complication de description difficile. Tous ces cas avaient été déclarés incurables par actes authentiques, et il fut déclaré par actes non moins authentiques que la guérison en avait eu lieu auprès du fameux tombeau. Nous n'avons pas à mettre en suspicion ces déclarations officielles ; nous en admettons la valeur et la signification au point de vue médical. Mais il faut examiner si les guérisons qu'elles attestent ont la portée que les Jansénistes leur attribuaient.

Ces hérétiques se sont évertués à prouver que ces miracles étaient la justification divine de leurs erreurs : ils ont bien perdu leur peine. En effet, rien ne démontre ici l'intervention de Dieu, et l'intervention du mauvais esprit est manifeste.

Rappelons ce que nous avons dit dans notre première partie. Le miracle prouve directement l'intervention de Dieu, lorsqu'il est manifestement au-dessus de tout ce que peuvent accomplir tous les agents créés ; telte est, par exemple, la résurrection d^un mort. Le miracle prouve indirectement cette même intervention, lorsque, sans exiger le déploiement de la puissance créatrice, il est au-dessus de l'ordre ordinaire de la nature, et qu'il a pour objet le bien de la religion onde la simple morale.

L'agent î immédiat! de cette seconde sorte de miracles n'est pas nécessairement Dieu ; l'ange y suffit, et souvent, le démon.

Or, en premier lieu, les miracles des Jansénistes n'ont point exigé l'intervention de la puissance créatrice. C'est ce qu'il ne nous sera pas difficile d'établir en parcourant les cas rapportés par Montgeron.

D'abord l'on ne saurait en douter au sujet des paralytiques. La paralysie en effet dépend ordinairement d'un état pathologique du cerveau : dans ce cas, incurabi-

lité signifie ignorance du médecin, rien de plus. Cette ignorance ne prouve pas l'impuissance de la nature bien dirigée, personne n'en doute aujourd liui. Mais, il y a plus, le hasard a plus d'une fois été plus habile que la Faculté ; les annales de la médecine rapportent des exemples de paralysies désespérées \ qui ont été guéries par des émotions un peu fortes. Toute paralysie n'est donc pas incurable par elle-même, et toute guérison de paralysie ne démontre pas l'intervention du Créateur.

L'hydropisie dont parle Montgeron se compliquait, sui- i vaut cet historien, d'un squirre à l'estomac. Sans entrer dans les conditions de curabilité d'un tel cas, il ne peut avoir quelque valeur pour la thèse janséniste que s'il est d'abord exactement constaté, cela est évident. Or un squirre à l'estomac ne se constate pas directement ; il ne se constate que par des symptômes. Maintenant, quicon- ] que a quelque habitude du merveilleux diabolique sait ] parfaitement que les symptômes sont fréquemment simu- ■; lés. Le sympôme existe, mais la maladie n'existe pas ; " c'est une supercherie de l'esprit du mal. La guérison esti alors bien facile, elle consiste à supprimer le symptôme, â j cesser de tromper. Donc ici encore, rien qui prouve direc- j tement l'intervention de Dieu. i

Il faut juger de même le cas dont nous avons dit que U description en est difficile. Montgeron s'exprime naïve-* ment de la sorte à ce sujet : la malade était une « per^ sonne réduite à une espèce d'agonie depuis plusieurs années, par une complication de plusieurs maladies mortelles ». Le catalogue en est curieux. C'étaient des hémorragies renouvelées chaque jour, des douleurs de tête continuelles, une fièvre ardente, des douleurs au côté, de insomnies, l'inanition, des apoplexies fréquentes, des 1^

1. Il s^lg^ssait saùs doute alors de paralysies fonctionnelles ; mail rien ne prouve que les paralysies de Montgeron aient été d'une autre espèce.

thargies, l'hydropisie. Les clients d'Esculape, Aristide en particulier, nous l'avons vu, offraient quelquefois de ces complications qui déroutaient les nosographes. C'est que la maladie était un jeu d'une puissance malfaisante et n'avait pas d'analogue dans la pathologie naturelle. La merveille était dans la maladie, et la guérison n'était que l'arrêt d'un prodige de mauvais aloi.

La guérison d'un cancer n'a rien, croyons-nous, qui dépasse la puissance de la nature convenablement dirigée. Ce sont des cures dont plusieurs médecins de nos jours se font honneur. Mais le cas de Montgeron présente une circonstance dont il convient de tenir compte. Une partie de l'organe guéri (il s'agissait de la glande mammaire) fut régénérée. Reproduire ce qui n'existe plus, n'est-ce pas créer ? A cela il faut répondre que depuis la découverte de la greffe des tissus vivants, l'on n'a plus le droit d'en appeler au Créateur pour rendre à un organe des éléments secondaires. Si l'on se rappelle l'histoire des rats à trompe, l'on se gardera bien de comparer à la création du ciel et de la terre la réapparition d'un bout de mamelle.

Il ne serait peut-être pas facile de dire où s'arrête dans la nature vivante la vertu de régénérer telle ou telle partie de l'organisme. L'observation permet cependant d'affirmer que cette vertu est d'autant plus complète que l'organisme est plus imparfait, et qu'elle diminue à mesure que l'on s'élève dans l'échelle zoologique. Ainsi un simple fragment de polype reproduit un nouveau polype ; le crustacé ne régénère déjà plus que certains organes, par exemple, les pattes. Dans les mammifères, le privilège est restreint à la restauration de fragments de tissus. A ce degré, jamais la partie essentielle d'un oreane ne reparaît quand elle a été détruite. C'est pourquoi l'expérience nous autorise à proclamer l'intervention de la puissance créatrice, lorsqu'une restauration aussi importante a lieu dans un individu de notre classe. Ces

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observations étaient nécessaires pour apprécier les deux derniers miracles jansénistes qui nous restent à examiner. Le premier eut lieu sur la personne d'un jeune homme dont une fluxion avait entièrement détruit l'œil gauche, et dont l'œil droit, menacé du même accident, commençait depuis quelques jours à se fermer à la lumière. Aprr. uneneuvaineau tombeau dudiacre,rœil droit recouvra ui]«^ santé parfaite; l'œil gauche s'améliora un peu, en ce sens que le globe, d'abord aplati, reprit quelque chose de sa première forme ; mais de ce côté la cécité persista opiniâtrement. Voilà le fait, que faut-il en penser? La guérison de Tœil droit se comprend sans trop de peine; car il ne s'agissait que d'arrêter une inflammation et d'empêchci' l'influence pernicieuse de l'œil corrompu, et nul médecin n'oserait, du moins nous le pensons, déclarer aujourd'hui qu'une telle cure est au-dessus de son art. Quant à l'œil gauche, les membranes encore existantes paraissent avoir été gonflées de quelque humeur plus ou moins saine, ri ce n'est pas là une bien grande merveille. L'œil détruit ne fut pas rendu ; donc, il n'est pas nécessaire de s'écrier '- « Digitus Dei est hic. » Tout au contraire, l'on a quelque raison de s'étonner que la vertu du diacre Paris se soit arrêtée justement là où l'action divine aurait été incontestable. Gela suffirait pour rendre la merveille fort suspecte.

L'autre cas est un peu plus difficile. Il s'agit d'un œil « absolument perdu, dit Montgeron, ayant été crevé il y avait quinze mois par un instrument de fer qui avait pénétré jusqu'au fond de l'œil, et brisé les parties essentielles à la vue. » Nous ignorons ce que Montgeron entend par « parties essentielles à la vue, » mais l'expression df « brisé », dont il se sert, laisse croire qu'il ne parle pas de la rétine, car on ne brise pas la rétine, ou la déchire. « Briser » peut, à la rigueur, se dire par métaphore en parlant des milieux réfringents de l'œil, parce qu'ils rap-

pellent les verres d'un instrument d'optique. Or, l'œil proprement dit, c'est la rétine; l'humeur vitrée, le cristallin et l'humeur aqueuse constituent des milieux qui préparent et non qui opèrent la vision. C'est en réalité un instrument d'optique que l'homme même pourrait remplacer, s'il savait appliquer un globe de cristal convenablement préparé sur la rétine sans en altérer le tissu. Donc, pour guérir l'œil dont parle Montgeron, que faudra-t-il ? Tout simplement introduire dans les tuniques de la chambre oculaire, après les avoir guéries, des substances transparentes et d'un pouvoir réfringent exactement approprié. Or, si cette opération est au-dessus du savoirfaire de l'homme, certes, personne ne dira que, pour y réussir, une habileté sans bornes est nécessaire. Celle de range bon ou mauvais y suffira largement. Donc, mêmeen ce cas, le plus remarquable de l'histoire merveilleuse du Jansénisme, l'intervention de Dieu est loin d'être prouvée.

Ainsi, le premier point est établi : les guérisons opérées auprès du tombeau du diacre Paris n'exigeaient pas l'intervention de la puissance divine. Reste à savoir si elles la comportaient. Ce dernier point est nécessaire pour rendre cette intervention au moins probable. Car il est évident que, si les circonstances de l'opération merveilleuse répugnent à quelqu'un des attributs de Dieu, cette opération n'est point de Dieu. Les Jansénistes ont négligé de pousser leur thèse jusque-là, et ils ont eu raison, car la tâche était absolument impossible. Un mot suffira pour le montrer.

L'auteur des miracles dont se glorifient les Jansénistes est l'auteur des convulsions; car c'est le même personnage que l'on invoque pour les convulsions et pour les miracles. Or, l'auteur des convulsions ne peut être qu'un être immonde, comme le prouvent les obscénités dont les convulsionnaires donnèrent trop souvent le spectacle. Telle est la source de ces fameux miracles qui confirmè-

rent tant d'esprits révoltés dans leur résistance à la plus haute autorité, à celle de l'Église. Les attribuer à Dieu, c'est obéir à l'esprit de blasphème.

IV. — Nous ne pouvons pas terminer ce chapitre sans dire un mot des Mormons. Cette secte bizarre est fort connue à cause de la polygamie qu'elle pratique; mais ce que l'on connaît moins, c'est l'apparence surnaturelle de son origine et les miracles qui entretiennent dans son sein comme une fièvre de fanatisme.

Jules Rémy, dans son curieux Voyage au pays des Mormons, écrit ce qui suit : « L'Église Mormone s'attribue le pouvoir de faire des miracles réels que les théologiens {du Morinonisme) expliquent très simplement et sans admettre que les lois de la nature en soient le moins du monde dérangées. Tous les miracles historiques, ainsi que tous ceux qui se passent journellement chez les Mormons, sont dus au Saint-Esprit, qui est formé de myriades de parcelles, par le moyen desquelles il peut se diviser à l'infini et se trouver en mille lieux à la fois sans porter atteinte à l'harmonie éternelle des mondes et des choses. » Cette explication, capable de donner un violent accès de jalousie à Sganarelle, n'explique rien ; mais les faits, qu'elle n'explique pas, n'en subsistent pas moins. Le docteur Brownson, le vigoureux publiciste Américain, dit que, au moment de la fondation de la Secte, « il s'opéra des miracles, des cures merveilleuses et indubitables ». M. Jules Rémy a eu entre les mains, à Lac-Salé, un registre où sont consignés des centaines de faits de ce genre. Il en rapporte deux comme exemple ;'nous les rapportons après lui.

Alston Marsden, né sourd-muet, est baptisé pour la rémission des péchés le 28 mars i85i, à l'âge de dix-huit ans. Le lendemain, il reçoit l'administration de l'huile et rimposition des mains des Elders (anciens). Presque immédiatement son oreille entendit les sons, et bientôt il

essaya d'articuler les mots papa, maman, qu'il n'avait jamais entendus. Depuis, il apprit à parler. La guérison est attestée par vingt témoins.

Une femme appelée Grawell avait à la tête un cancer affreux qui lui avait déjà dévoré une partie du crâne. On s'attendait à la voir trépasser, lorsque TElder Benjamin Brown la frotta d'huile. Le dimanche suivant, elle vint à l'église : le cancer avait disparu et le crâne était recouvert d'une chair parfaitement saine.

Ces deux faits ne sont pas assez circonstanciés pour que l'on puisse en entreprendre la critique. La doctrine des Mormons absurde dans ses dogmes et immorale dans ses prescriptions, est une preuve indubitable que leurs miracles, s'il en est de réels parmi eux, sont des miracles sataniques. Cependant il faut se garder d'accepter les yeux fermés tout ce qui vient de YUlah : les Mormons ont avec la sincérité des accommodements; leur religion même repose sur une supercherie inqualifiable.

Joseph Smith, leur prophète, était un visionnaire, cela n'est pas douteux. Il prétendit qu'une apparition céleste lui avait appris que le nouvel Évangile, celui qui devait être le livre sacré des Mormons, était gravé sur des lames d'or et enfoui dans une colline du comté d'Ontario; il ajoutait qu'il avait en effet découvert les fameuses plaques et qu'elles étaient en sa possession. Un Mormon français, M. Bertrand, écrit dans ses Mémoires (p. 2o) :

« Des caractères égyptiens étaient gravés sur les deux pnges de chaque plaque... Joseph se mit à copier les caractères des plaques. De décembre 1827 à février 1828, il en copia et traduisit une partie au moyen de FUrim- Thummim. ^ Ce dernier mot désigne une pierre merveilleuse, que le prophète portait dans son chapeau, et au moyen de laquelle il voyait tout ce qu'il voulait. « Il confia cette copie, continue M, Bertrand, et la traduction à Martin Harris, pour les montrer au professeur Anthon de

New- York, très célèbre alors dans la science hiéroglyphique et la linguistique. » Or, suivant le rapport de Harris, le professeur Anthon aurait « dit que l'interprétation était plus correcte qu'aucune autre traduction de l'égyptien qu'il eût vue,... que les caractères étaient véritablement égyptiens, chaldaïques, assyriaques, arabes \ » A la fin, Anthon aurait demandé de voir les plaques afin d'en faire lui-même la traduction.

Malheureusement, M. Jules Rémy nous apprend que Martin Harris reçut un démenti d'An thon par une lettre datée de New- York, le 17 février 1831. Dans cette lettre, Anthon niait qu'il eût jamais vu aucune traduction des plaques de Smith. Il assurait que ce qui lui avait été montré par Harris était une série de caractères disposés en colonnes, rappelant des lettres grecques, hébraïques, des croix, des fleurons, des lettres romaines renversées, le tout paraissant imité du calendrier mexicain, dont M. de Humboldt a publié une copie ^.

Evidemment, ici, nous sommes en présence d'un faussaire. Quel est-il? est-ce Joseph Smith? Peut-être son ignorance, qui était extrême, le rendait-elle incapable d'une fourberie de cette nature ^ Faut-il redescendre jusqu'à celui qui a été appelé le père du mensonge ? La solution du problème est d'un intérêt très médiocre. Le mensonge est à l'origine du Mormonisme ; voilà qui est

i. Et surtout babéliqiies. Le pauvre ignorant qui parlait de la sorte ne savait évidemment pas ce qu'il disait.

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