J. Rémy, t. I, p
3. « Joe Smith, pauvre diable, paresseux, déguenillé, entièrement incapable de concevoir, bien loin qu'il pût exécuter le dessein de fonder une nouvelle église. Il était ignorant, illettré, pusillanime et de mauvaise réputation. Dans sou état normal Joe Suiith u'^ùt jamais pu écrire les passages les plus saillants du livre de Mormon; et un homme capable de le faire, n'eût jamais pu écrire quelque chose âe si faible, de si sot, de si complètement insignifiant que le reste. » (A. Brownson, l'Esprit frappeur, ch. xn).
LES iMIRYCLES DES HERETIQUES. 233
bien sûr et qui vicie tout le reste. Qu'importe, après cela, que l'on nous parle de miracles accomplis dans cette religion du mensonge ? Le mensonge les touche certainement par quelque côté, et cela n'empêche point, au contraire, de souscrire à ces paroles du docteur Brownson : « Qu'une puissance surhumaine ait présidé à la fondation de l'église des Mormons, nul esprit scientifique et philosophique n'en saurait douter ; un Jiomme raisonnable ne saurait hésiter à reconnaître que cette puissance n'est pas divine et que le mormonisme est littéralement la synagogue de Satan. »
V. — Encore un mot et nous aurons rempli notre cadre. Si l'on réfléchit à l'histoire du merveilleux parmi les hérétiques, dont nous venons d'esquisser quelques traits, on voit s'en détacher certains caractères dignes d'attention. D'abord, à ne considérer que les dehors, on y rencontre des miracles de guérison qui ressemblent de quelque façon à ceux de l'Église. Des maladies déclarées incurables par la médecine disparaissent à la suite de certaines pratiques religieuses, et le médecin, par une nouvelle déclaration, atteste la guérison. Mais, quand on étudie chaque cas en particulier, on constate sans trop de peine que les homme de l'art n'ont parlé que d*une incurabilité relative, qu'ils ont seulement voulu dire que la science ne disposait actuellement d'aucun moyen pour arrêter la maladie, et non que la nature convenablement aidée n'aurait plus la force de ramener la santé. En d'autres termes, une telle déclaration n'est qu'un humble aveu d'ignorance, et laisse le droit de penser qu'un plus habile saurait ménager à la nature sa voie. On conçoit sans peine qu'une intelligence surhumaine ait cette habileté pour bien des cas où la Faculté est aux abois. Alors la guérison, si elle est due à l'intervention d'un tel agent, sera extraordinaire, surhumaine, mais ne sera pas proprement surnaturelle.
C'est ce qui a eu lieu dans la plupart des guérisons que nous venons d'étudier.
Une conclusion pratique et rigoureuse de cette observation, c'est qu'il ne faut pas se hâter de croire à une intervention divine, dès que l'on est témoin d'un phénomène dont les caractères extérieurs sont surnaturels. La prudence est toujours utile ; ici, elle est indispensable pour ne pas se tromper, et, ajoutons-le, la crédulité est dangereuse.
Ces guérisons, au fond naturelles, ne sont extra-naturelles que par l'agent qui les détermine en provoquant à propos la vertu médicatrice de la nature. Aucune n'est surnaturelle en ce sens que l'impuissance radicale de la nature aurait été suppléée par une action absolument supérieure à la nature. Ainsi, comme nous l'avons dit, la nature qui est dans l'homme est radicalement incapable de régénérer un organe entièrement détruit, un bras, une jambe, un œil arraché ; sa vertu se borne à des fragments de tissus, encore faut-il que ces fragments ne soient ni importants dans les fonctions, ni considérables au point de vue de la quantité : tout se borne à des cicatrices où le fragment disparu n'est jamais pleinement restitué. Or, dans toute l'histoire merveilleuse de l'hérésie, on ne rencontre que de ces restitutions de fragments secondaires. Jamais on ne voit reparaître un organe détruit; à plus forte raison, n'y rencontre-t-on jamais de résurrection. Les hérétiques ont tenté quelquefois de rappeler les morts à la vie, mais leurs essais ont toujours été ridiculements malheureux. Ils ne peuvent se glorifier d'aucun de cet miracles que les théologiens appellent de premier ordre.
Les mi 'actes mêmes de second ordre sont extrêmement rares chez eux. Si l'on excepte les Mormons, auprès de qui, nous l'avons dit, la critique a peu d'accès, tous les autres hérétiques ensemble auraient peut-être de la peine à composer un catalogue comprenant deux douzaines de
ces sortes de merveilles. Les Jansénistes sont les plus riches, et Montgeron, leur historiographe, n'en compte que huit. Évidemment, de ce côté, la puissance malfai* santé est presque toujours liée: la Providence a-t-elle voulu éviter aux faibles le danger de la séduction ? Les dévots d'Esculape et les fanatiques de l'Utah se sont trouvés dans de tout autres conditions; l'esprit du mal a multiplié parmi eux les cures merveilleuses. Il est permis de penser que, dans les deux cas, le péril de la perversion pour les fidèles n'existant pas, le démon a gardé une part plus grande de liberté.
Les miracles propres des hérétiques, ce sont les phénomènes plus ou moins singuliers qui résultent des perturbations du système nerveux, les hallucinations, les convulsions, les extases des sens, les transports de l'imagination, la possession intermittente avec ses diverses circonstances. Le système nerveux est un instrument avec lequel il est possible de produire dans l'organisme les choses les plus étranges, surtout lorsqu'il est délicat, comme dans les femmes, ou affolé, comme dans les malades. Le tout est de connaître cet instrument et de savoir en jouer. Certes, ce n'est ni la connaissance de l'instrument ni l'habileté qui manquent à l'esprit du mal. Mais l'histoire et le raisonnement montrent que l'usage doit lui en être livré par un abus de la liberté humaine.
Il n'y a peut-être pas d'hérésie où ces prodiges de mauvais aloi n'aient plus ou moins éclaté. Nous venons de le constater pour quelques-unes: nous croyons que celles qui échappent à cette influence malfaisante sont une exception. On sait les extravagances dont une foule de sectes protestantes ont donné l'exemple de nos jours. Luther lui-même est impitoyablement classé par nos aliénistes au nombre des hallucinés célèbres : nous savons ce que cela veut dire. On a dit de l'Islamisme qu'il est une hérésie presque au même titre que le protestantisme;
Mahomet, qui, malgré les supplications de ses disciples, ne put jamais prouver sa mission par des miracles, Mahomet était un visionnaire. Il est bon de noter en passant ce point d'histoire, qui n'est pas assez connu. Yoici comment en parle M. Barthélémy Saint-Hilaire.
« Il semble bien constaté que c'est précisément dans un rêve que Mahomet crut avoir la première révélation de sa mission future. L'Ange Gabriel lui apparut durant son sommeil, tenant et lui donnant un livre qu'il lui enjoignait de lire. Mahomet résista trois fois à cet ordre, et ce ne fut que pour éviter les violences de Fange qu'il consentit enfin à lire ce qui lui était présenté. A son réveil, il sentit qu'un livre avait été écrit dans son cœur. » Ce livre était le Coran. L'historien ajoute, sans trop savoir ce qu'il dit, ces mots, qui sont un trait de lumière pour les théologiens : « Il en fut profondément troublé, et il retourna sur le mont Hira, livré au désespoir et à l'égarement. Il se croyait possédé des esprits malins, et il allait peut-être s*ôter la vie en se précipitant du haut d'un rocher pour se délivrer du mal affreux qu'il redoutait, quand une voix descendue du ciel et qu'il prit pour celle de l'ange lui dit : <( 0 Mahomet tu es l'envoyé de Dieu et je suis l'ange « Gabriel. » Puis, levant les yeux, il vit l'ange sous une forme humaine et il put le suivre quelque temps du regard jusqu'à ce qu'il le perdit de vue à l'horizon.» Il n'est pas difficile d'observer en tout cela le progrès de Thallucination diabolique se faisant jour peu à peu dans le cerveau de l'obsédé. Ce fut du reste dans un état d'esprit extraordinaire, pour ne pas dire d'obsession que Mahomet rédigea le Coran. M. Barthélémy Saint-Hilaire dit à ce sujet : «Il paraît bien certain, d'après la tradition, que l'inspiration était irrégulière et instantanée chez le prophète et qu'il ne pouvait pas prévoir le moment où il en serait saisi... Il sentait lui-même que ces secousses réitérées le fatiguaient beaucoup.» Le désordre nerveux
du prophète a passé dans son livre sacré, qui est vraiment un chaos littéraire ; en définitive, ce n'est qu'une production entièrement semblable à celles de nos spirites. Le mahométisme n'a pas d'autres miracles; à ce point de vue, il ne diffère pas des hérésies proprement dites. Si Ton se rappelle le tempérament des races qui l'ont adopté, leur imagination ardente, leur amour pour le merveilleux, on reconnaîtra que ce fait mérite l'attention du philosophe.
Les crises nerveuses, avec les circonstances extraordinaires dont nous venons de parler, exposent à l'erreur la foule crédule et ignorante. Mais il faut négliger outre mesure les ressources du bon sens pour s'en laisser abuser. Toujours, nous l'avons constaté, ces phénomènes se trouvent en connexion étroite avec d'autres faits qui en sont la condamnation la plus formelle et la plus éclatante : les aveugles seuls seraient excusables de ne pas s'en apercevoir. Dieu, l'auteur de toute sainteté, ne peut inspirer ni les infâmes pratiques des Gnostiques et des Albigeois, ni la férocité des Anabaptistes et des Camisards, ni les oljscénités des dévots du diacre Paris. Tout homme, par cela seul qu'il est homme, porte en lui-même une lumière qui le force, bon gré mal gré, à voir clair en de telles matières.
Mais, encore une fois, personne, surtout parmi les catholiques, n'a le droit de traiter l'histoire des miracles des hérétiques comme un tissu de fables ou de supercheries, et cela pour deux raisons. La première, c'est que ce serait embrasser une opinion à peu près entièrement fausse, et qu'il n'est jamais permis de se départir de la vérité. La seconde, c'est que cette fin de non-recevoir, qui repose simplement sur un préjugé, est extrêmement dangereuse. Si les fidèles sont imbus de Tidée que le fait merveilleux, ne peut venir que de Dieu, lorsqu'ils verront de leurs yeux des phénomènes où le prodige est incontestable, ils croi-
â38 LES CONTREFAÇONS DU MIRACLE.
ront inyinciblement à une manifestation de la puissance divine. Par là, une porte largement ouverte à l'erreur. Aussi, nous n'hésitons pas à faire retomber en partie les égarements dont les convulsions de 'Saint-Médard furent la cause, sur une portion du clergé qui, à cette époque, s'était laissé piquer par le ver du rationalisme et qui eut le toxt de ne vouloir plus reconnaître l'action sensible de l'enfer dans les événements de la vie humaine. On n'abandonne jamais impunément même la moindre parcelle de la doctrine catholique. Notre-Seigneur, condamnant le rationalisme édulcoré de tant de chrétiens de nos jours, a daigné nous apprendre que les apôtres de Satan feront de grands miracles, signa magna et prodigia. Voilà la vérité, personne n'a le droit de la chercher ailleurs. Le démon continue à gouverner réellement et physiquement la cité du niai, qui, sur la terre, est mêlée à la cité de Dieu. Il y fait quelquefois éclater ses prodiges, simulant comme il p^ut les œuvres de la Toute-Puissance. C'est un piège. Or pour éviter un piège, il faut le connaître: le dissimuler ou en faire perdre la pensée, c'est presque y pousser, c'est s'exposer soi-même à s'y laisser prendre.