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LE MERVEILLEUX DE SALON. -— MAGNÉTISME ET SPIRITISME

Ce merveilleux est fort connu. Il est pratiqué depuis plus d'un siècle, sous diverses formes, dans des réunions où l'on ne cherche qu'un amusement ou une satisfaction de la curiosité. Mesmer le mit à la mode, on le sait, sous le nom de «magnétisme animal: » ses disciples, abandonnant ses baquets enchantés et ses baguettes d'acier, emploient généralement une personne endormie comme instrument de leurs prodiges. De nos jours, la vogue est plutôt aux meubles, aux tables, aux guéridons, à tout ce qu'il y a de plus matériel, et l'art de les faire parler est devenu « le spiritisme. »

Nous ne pouvons vraiment pas ne pas faire une place, dans notre étude, à ce merveilleux, que, par légèreté ou par ignorance, on a osé comparer aux miracles de l'Évangile. On ne doit pas rejeter le magnétisme et le spiritisme par caprice ou respect humain ; il faut l'étudier au fond, quand on veut avoir le droit de le condamner ou de l'absoudre en connaissance de cause.

Si, parmi les faits que l'on rapporte, il en est d'inventés, s'il en est où la supercherie s'est donné carrière, chose que

l'on ne saurait contester, cependant les autres sont en tel nombre, attestés par des témoins tellement graves, qu'il faut renoncer à tous les principes de la critique historique pour ne pas les admettre Sans doute beaucoup d'écrivains, de philosophes, de savants, de publicistes, de médecins surtout, prennent le parti de nier; mais, malheureusement, la crainte du ridicule est pour quelque chose dans leur attitude résolue. La faiblesse la plus commune parmi les hommes qui, d'une façon ou de l'autre, se livrent au public, c'est la peur de passer pour des esprits faibles. La poltronnerie des convictions est le péché capital des gens de plume en France : elle leur ôte leur véritable force qui est l'amour de le vérité quand même, et les réduit à n'être souvent que de piteux sophistes. Ce qu'ils affirment avec le plus d'énergie, ce ne sont pas leurs réelles croyances, mais des hypothèses qu'ils font semblant de croire, parce qu'elles sont conformes aux opinions ou aux goûts du jour.

Il y a là un principe de conduite qui nous séduit peu. Un autre, qui nous séduit moins encore, est fort en vogue parmi les savants positivistes ; on peut l'énoncer de la sorte : il n'y a de vrai que ce que je puis expliquer. Ce principe mesure l'intelligence de celui qui l'applique et nullement le degré de réalité de ce qui est. Les faits extérieurs relèvent du témoignage des sens ou du témoignage de ceux qui ont légitimement fait usage de leurs sens : l'examen scientifique vient après; il peut échouer, mais il ne détruit jamais en échouant ce qui est d'ailleurs solidement, établi. Cette observation n'a pas d'autre motif que d'attester notre droit d'admettre, avant toute explication, mais sur preuves appropriées, les phénomènes du mesmérisme et du spiritisme. Comme nous l'avons dit, ces preuves ne manquent pas et ont de quoi satisfaire les plus difficiles. Donc, Jious admettons bon nombre de ces faits, parce qu'ils ont une telle garantie.

et c'est là notre point de départ. La difficulté consiste à les expliquer, c'est ce que nous voulons essayer maintenant.

Nous ne passerons pas en revue toutes les hypothèses qui ont été faites. Les noms en sont encore plus bizarres que la chose; on a parlé de lumière astrale, de lumière spectrale, d*od, de fluide humain, d'électricité, de magnétisme animal. De fait, toutes les explications se réduisent à deux. Ou bien les phénomènes dont il s'agit ont pour cause un agent matériel, ou bien cette cause est un agent immatériel. Les fluides, si éthérés soient-ils, se réduisent à de la matière, et les mouvements Jiioléculaires, si compliqués et si délicats soient-ils, sont aussi bien mouvements matériels dans le moindre atome que dans une planète. La matière avec ses mouvements offre-t-elle une explication suffisante? voilà ce que nous devons examiner d'abord.

Mais il importe de se rendre bien compte avant tout du phénomène à expliquer. Le sommeil artificiel, le mouvement circulaire d'une table ne sont pas ce qui surprend, ni ce qui demande de grands efforts d'esprit pour être scientifiquement expliqué. Le grave M. Ghevreul s'est sérieusement occupé du mouvement giratoire des tables : un tel sujet ne réclamait pas si haute compétence. C'est lorsqu'une intelligence semble se manifester en usant des objets sensibles d'une manière inaccoutumée pour se mettre en rapport avec d'autres intelligences, c'est alors que le problème devient vraiment sérieux et embarrassant. Une personne endormie parle, un guéridon frappe du pied, un oiseau prend dans le bec des lettres mobiles comme il prend du grain, un crayon trace des caractères sur une feuille de papier, voilà des phénomènes qui, pris en général, n'ont rien de merveilleux; mais, si la personne endormie, si la table, si le crayon sont mis en action de manière à signifier clairement et indubitablement des

pensées, des connaissances qui leur sont étrangères; si leurs mouvements sont ordonnés de manière à constituer un véritable langage et un langage qni révèle aux assistants des choses nouvelles; c'est alors, disons-nous, que le problème prend son véritable caractère et résiste aux solutions précipitées. Ce n'est pas le phénomène purement matériel qu'il s'agit d'expliquer, mais le phénomène matériel tellement modifié, dirigé" par une puissance inconnue, qu'il est devenu l'instrument des manifestations intelligentes de cette puissance. En d'autres termes, la question revient à chercher quelle est cette puissance. C'est ainsi que pour expliquer la parole humaine, l'on remonte à la cause intelligente qui parle, et que l'on ne croirait pas pouvoir résoudre le problème en étudiant le morceau de chair qui est l'instrument de la parole, ni même ses mouvements : la question ne relève ni de l'anatomie, ni de la physiologie, du moins immédiatement : elle relève de la psychologie.

Mais nous amoindririons la vérité si nous laissions croire qu'il ne s'agit ici que de manifestations ordinaires, que l'intelligence qui se révèle par ces moyens étranges est semblable à la nôtre. Nous n'avons pas à refaire l'histoire sérieuse du magnétisme et du spiritisme : elle oftre, tout le monde le sait, des choses vraiment étonnantes. Une sorte de transposition des sens, la perception des objets placés hors de leur sphère d'action, la connaissance de la pensée et de la volonté d'autrui, la prévision de certains événements futurs, l'intelligence soudaine de langues jusque là inconnues, l'accomplissement fidèle et instantané d'ordres qui ne sont pas exprimés par des signes extérieurs ou qui sont conçus à de grandes distances, voilà tout autant de catégories de phénomènes dont les symptômes extérieurs ont été observés maintes et maintes fois et qui sont au-dessus de notre puissance, du moins dans notre état normal; ceci soit dit pour ne rien préjuger.

La question nous semble maintenant bien définie et ne plus se prêter à aucune équivoque. Mais n'est-il pas vrai que, devant notre problème ainsi posé, l'hypothèse d*un fluide devient forcément ridicule? C'est recourir à un courant d'eau, par exemple, pour résoudre un problème de mathématique. Yibrer et changer de place est tout ce que peut un fluide. Or, si le mouvement local et le mouvement moléculaire sont assez féconds pour engendrer tous les aspects du monde matériel, ils ne contiennent rien qui soit pensée ou germe de pensée, par la raison que la pensée est essentiellement, en elle-même, extérieure et supérieure à l'étroitesse de la matière et de ses modifications, car elle repose sur l'universel et sur l'infini, qui rompt toutes bornes d'étendue ou de durée. L'hypothèse des fluides est un oubli des principes les plus élémentaires de la philosophie.

Ce n'est pas le fluide qui connaît, dira-t-on, mais il aide à connaître. Il dispose le sujet doué naturellement de la faculté de connaître, de telle sorte que sa faculté de connaître s'exerce d'une manière inaccoutumée et produit des actes merveilleux, quoique, au fond, purement naturels. Ignore-t-on que nos puissances intellectuelles dépendent étroitement de notre organisme, et par conséquent des influences auxquelles notre organisme est soumis? Il suffit de rappeler le sommeil et la veille pour faire comprendre la part énorme qui revient à la matière dans les phénomènes de l'esprit. Le fluide que nous invoquons est un agent qui éveille l'esprit, si l'on peut ainsi dire, d'une manière inusitée, et qui lui donne de voir avec ses propres facultés ce qu'il ne saurait voir dans les conditions ordinaires de l'état de veille.

C'est là, croyons-nous, ce que l'on peut dire de plus raisonnable en faveur des fluides, bien que les partisans de ces agents hypothétiques ne le disent pas toujours et même disent quelquefois le contraire, comme, par

exemple, Éliphas Lévi. Malheureusement ce système ne résiste pas à l'application.

Réservons la part du somnambulisme artificiel, où la question se complique. Quant aux tables, aux crayons, et même aux oiseaux et aux autres animaux, évidemment ce n'est pas leur intelligence qu'il s'agit d'éveiller, car on n'éveille pas ce qui n'est pas. Mais n'est-ce pas l'intelligence des assistants qui s'éveille et qui devient alors la cause dirigeante des mouvements des tables, des crayons et des oiseaux, et se sert de ces mouvements comme de signes pour se faire connaître au dehors? — Eh bienl non; et voici pourquoi. Cette influence intellectuelle aurait deux caractères dont il faut tenir grand compte : elle serait d'abord inconsciente, et ensuite elle opérerait d'une manière si merveilleuse que ni la réflexion la plus obstinée, ni la science la plus pénétrante ne peuvent se l'expliquer. Ce n'est pas tout, souvent et très souvent, l'intelligence que l'on suppose s'exprimer par la table, ignore totalement dans le cerveau où elle habite ce que, suivant l'hypothèse, elle révèle au dehors sans s'en douter; que dis-je? elle est même absolument incapable de connaître ce qu'elle est censée faire connaître.

C'est ce qui a lieu toutes les fois que la chose manifestée par l'objet matériel n'est connue d'aucun des assistants, ou se trouve hors de la portée de leurs moyens d'investigation.

Mais, que l'objet manifesté soit connu ou non des assistants, il n'en est pas moins impossible qu'une planche portée sur trois ou quatre étais devienne l'instrument spontané d'une intelligence humaine, qui ne soupçonne pas même de tels services et qui, par conséquent, ne songe pas à les demander. On a beau répondre en rappelant les organes du corps dont l'âme se sert sans savoir comment elle s'en sert. Ce rapprochement n'explique rien , et montre au contrfiire la faiblesse de l'hypothèse. Quand

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l'àme se manifeste par le corps, elle le sait et elle le veut, bien qu'elle ignore la manière dont la maniibstation se produit, et, de plus, elle emploie un instrument admirablement préparé par la nature à cet office. Sans cette connaissance et cette volonté, la manifestation n'est plus qu'un mouvement réflexe, et le mouvement réflexe ne manifeste que la constitution ou les habitudes de l'organisme; il n'est jamais le signe d'une cause seconde intelligente. En outre, si l'àme est unie à un corps organisé, c'est parce qu'elle ne peut ni agir sur les objets du monde sensible, ni en recevoir les impressions, sinon par l'aide et le mo\en des organes. Sans le corps, l'àme est forcément rejetée hors de la sphère des corps, l'influence physique qu'elle y exerce est celle d'une proposition de géométrie sur une machine à mettre en mouvement. C'est là une vérité trop oubliée, et dont l'oubli est le principe des erreurs si universellement répandues sur cette matière dans les meilleurs esprits. On s'imagine que l'àme peut tout, que le corps n'est pour elle qu'un obstacle, et qu'il sufiît de la dégager de cette influence pernicieuse, pour la rendre capable des effets les plus merveilleux. C'est tout le contraire qu'il faut dira : l'àme ne peut naturellement rien, hors d'elle, sans le corps. C'est une vérité incontestable en saine philosophie : nous devons nous contenter de la rappeler ici.

D'ailleurs, les mouvements que, suivant l'hypothèse, le médium communiquerait à la table ou au guéridon, pour en faire une série de signes expressifs, seraient en opposition avec les lois ordinaires du mouvement. Écoutons à ce sujet un homme tristement compétent en cette matière, AUan Kardec. Il parle des communications qui se font au moyen d'une corbeille à ouvrage ou d'une planchette armée d'un crayon et écrivantdes réponses sur une feuille blanche.

« La corbeille ou la planchette ne peut être mise en mouvement que sous l'influence de certaines personnes

douées à cet égard d'une puissance spéciale et que l'on désigne sous le nom de médiums... Le fait obtenu, un point essentiel restait à constater, c'est le rôle du médium dans les réponses et la part qu'il peut y prendre mécaniquement et moralement. Deux circonstances capitales qui ne sauraient échapper à un observateur attentif, peuvent résoudre la question. La première est la manière dont la corbeille se meut sous son influence, par la seule imposition des doigts sur le bord ; l'examen démontre l'impossibilité d'une direction quelconque. Cette impossibilité devient surtout patente lorsque deux ou trois personnes se placent en même temps à la même corbeille; il faudrait entre elles une concordance de mouvement vraiment phénoménale; il faudrait de plus concordance de pensées pour qu'elles pussent s'entendre sur la réponse à faire à la question posée. Un autre fait, non moins singulier, vient encore ajouter à la difficulté, c'est le changement radical de l'écriture selon l'esprit qui se manifeste, et chaque fois que le même esprit revient, son écriture se reproduit. Il faudrait donc que le médium se fût appliqué à changer son écriture de vingt manières différentes et surtout qu'il pût se souvenir de celle qui appartient à tel ou tel esprit. La seconde circonstance résulte de la nature même des réponses, qui sont, la plupart du temps, surtout lorsqu'il s'agit de questions abstraites ou scientifiques, notoirement en dehors des connaissances et quelquefois de la portée intellectuelle du médium, qui, du reste, le plus ordinairement, n'a point conscience dece qui s'écrit sous son influence, qui très souvent même n'entend pas ou ne comprend pas la question posée, puisqu'elle peut l'être dans une langue qui lui est étrangère, et que la réponse peut être faite dans cette langue *. »

1. Le Livre des esprits, p. 8. Allan Kardec, Rivail de son vrai nom, sorte d'illuminé, qui avait diricré une institution de jeunes gens, à Paris, rue de Sèvres.

Pour confirmer cette argumentation, qui, malgré quelques points faibles, nous semble absolument péremptoire, nous pouvons citer le fait suivant que nous tenons d'un témoin incapable de mentir et nullement crédule. Le médium est une fillette de huit à neuf ans, par conséquent très novice en toute sorte d'art graphique. Elle appuie une main sur une corbeille armée d'un crayon ; voilà tout l'appareil magique. Les assistants fort nombreux posent des questions, et le crayon écrit la réponse. Quelqu'un ayant demandé le dessin d'un chemin de croix, aussitôt le crayon se mit à l'œuvre avec une rapidité vertigineuse, et, en un temps très court, on eut les quatorze stations parfaitement dessinées et suivant toutes les règles. Nous ne voulons pas parler de prédictions obtenues de la même manière et réalisées à la lettre. Nous croyons que ce fait, absolument authentique, nous le répétons, n'a pas besoin de commentaire. Reconnaissons que les partisans de l'influence inconsciente ont le bon sens de ne pas appliquer leurs théories à des cas semblables,, qui sont cependant extrêmement nombreux : cette prudence n'est-elle pas trop consciente ?

Le somnambulisme artificiel présente cette circonstance que le « sujet » est un être intelligent, par conséquent capable de manifester des phénomènes d'intelligence. Mais les phénomènes intellectuels dont il s'agit d'expliquer la manifestation ne sont pas ordinaires. Généralement, on les désigne sous le nom de phénomènes de lucidité. L'état physiologique du sujet suffit-il à les expliquer ? voilà la question qu'il faut maintenant résoudre.

On a dit qu'entre les mains de M. Charcot et de ses émules, « le sujet devient un instrument passif, un véritable automate » comme une table ou un guéridon. Mais il y a d'autres somnambules que ceux du docteur Charcot, des somnambules qui sont encore des êtres humains, ayant une intelligence, une volonté, des facultés spirituelles

propres, des actes qui semblent spontanés et qui sont supérieurs aux actes de l'homme éveillé le plus intelligent. Leurs facultés ne sont-elles pas le principe de ces actes? Ce qui semblerait suggérer une réponse affirmative, c'est que le sommeil artificiel, en engourdissant certaines puissances du sujet endormi, excite les autres, paraît leur communiquer une énergie inaccoutumée. Cet effet se constate dans certaines maladies et même dans le somnambulisme naturel. Donc la question revient à ceci : l'excitation insolite de certaines facultés, l'hypéresthésie, pour employer la langue médicale, est-elle une explication suffisante des phénomènes de lucidité ?

L'hypéresthésie du sujet magnétisé explique fort bien ce qu'elle explique en dehors du magnétisme ; elle explique fort bien les phénomènes qui, pour se produire, n'ont besoin que de facultés fort délicates, plus sensibles, plus aiguisées. Mais elle n'explique pas les phénomènes qui se produisent en dehors de la sphère d'activité de ces facultés. Un œil perçant discerne ce qu'un œil obtus ne voit que confusément ou ne voit pas du tout. Mais il est des conditions de vibrations lumineuses auxquelles nul œil ne peut se dérober; pour voir, il faut de toute nécessité que quelque lilet nerveux de la rétine soit mécaniquement ébranlé. Or, il est une limite au delà de laquelle le rayon lumineux n'a plus assez d'intensité pour vaincre la résistance d'un filet nerveux optique, pour l'ébranler. Alors l'objet, ou trop éloigné, ou privé de lumière, est rigoureusement invisible à l'œil le plus sensible : l'hypéresthésie est dans ce cas une faible ressource. Il n'y a pas d'œil au monde qui puisse discerner dans la lune un objet d'un pied de diamètre, ni même une montagne à travers un mur compact et sans fenêtre.

L'hypéresthésie n'explique donc pas la double vue des sujets magnétisés. Car, tout le monde le sait, les objets qu'ils prétendent percevoir sont fréquemment en dehors

de la sphère d'activité de leur faculté de perception. Gela est vrai surtout pour les événements qui s'accomplissent dans le cerveau d'un autre, comme ses pensées, ses résolutions.

Nous avons proposé, il y a quelques années, de recourir, pour expliquer ces derniers faits, à une sorte d'harmonie qui s'établirait entre les images cérébrales du maj^nétiseur ou des assistants d'une part, et les images cérébrales du magnétisé d'autre part, moyennant certains courants électriques ou autres qui seraient produits par la magnétisation et relieraient les deux cerveaux comme les fils conducteurs relient les appareils télégraphiques de deux stations opposées. Suivant cette manière de voir, le cerveau du magnétisé serait comme un miroir où se refléteraient les images contenues dans le cerveau du magnétiseur. Les phénomènes de suggestion donnent bien quelques teintes de vraisemblance à cette hypothèse ; mais ce n'est qu'une vraisemblance, comme on le verra plus loin.

Si l'harmonie se vérifie quelquefois, elle n'est pas l'effet d'un fluide.

Nous lisons dans un manuscrit inédit du Père Surin, l'exorciste célèbre de Loudun, un passage qui montre cette harmonie réalisée de fait par des moyens extraordinaires. Voici ce passage dont nous respectons l'orthographe : « Ces religieuses possédées nous disoient que dès qu'elles étoient à l'exorcisme et qu'elles n'étoient pas encore troublées en façon qu'elles eussent perdu le sens, elles lisoient par la vivacité que le Démon leur donnoit, dans la teste de tous ceux qui étoient présents comme dans leurs heures, tous les desseins qui y étaient. »

Mais il est des cas où cette communication du magnétisé avec les assistants serait parfaitement inutile, par la raison que ce qui est révélé n'est connu d'aucune des personnes présentes, ni même du sujet à l'état de veille.

Citons, comme exemple, le fait suivant que nous empruntons à M. Ségoin *.

Après avoir parlé de l'extase où était entré un sujet magnétisé et des choses merveilleuses qu'il débitait en cet état, M. Ségoin continue de la sorte : « Un incrédule au magnétisme, qui se trouvait là, n'hésita pas à nous avouer que ce qu'il venait de voir restait pour lui inexplicable, sans que puur cela il crût davantage à la lucidité tant vantée des somnambules. Cependant il nous témoigna le désir d'adresser lui-même quelques questions à madame Bélisson (c'était le sujet magnétisé). Aussitôt nous nous empressâmes de la faire revenir (de l'extase) à l'état somnambulique (simple), et ce monsieur lui présenta une lettre en lui ordonnant d'entrer en rapport avec la personne qui l'avait écrite. Alors elle nous pria de la remettre en extase. Surpris de ce qu'elle nous disait, nous lui demandâmes ce que l'extase avait de commun avec la question qui lui était faite. « Oh! dit-elle, monsieur veut que j'entre en com- « munication avec la personne dont voici la lettre, mais « je ne le puis qu'en revenant à l'état où j'étais tout-à- « l'heure, car elle est morte. » Étonné de ce qu'elle venait de dire, le consultant affirma que c'était faux; que la lettre qu'il avait présentée à la somnambule venait de sa tante qui se portait à merveille. Interrogée de nouveau, elle nous annonça qu'il y avait deux jours, en se mettant au lit, madame de B. avait été prise d'une faiblesse subite, et que, quelques instants après, malgré les soins les plus empressés, elle avait succombé à une attaque d'apoplexie. — Quatre jours après nous vîmes arriver chez nous le monsieur incrédule, qui venait nous annoncer la mort de sa tante et sa propre conversion au magnétisme, accompagnée de croyance au somnambulisme. »

1. Les Mystères de la magie ou les Secrets du magnétisme dévoilés, p«81.

De tels faits ne sont pas rares. Il en est d'autres encore où le sujet parle pertinemment de sciences dont il n'a pas les premiers éléments, où il semble comprendre des langues qu'il n'avait jamais entendues jusqu'à ce jour, où il prédit avec précision des événements que l'esprit de l'homme est incapable de prévoir. Or, non-seulement aucun fluide ne peut constituer l'àme dans un état où la science lui arrive soudainement et sans travail de sa part, comme la lumière dans une chambre dont on ouvre les volets ; mais aucun esprit créé n'aurait assez de puissance pour un effet aussi merveilleux. Nous sommes condamnés par la nature à n'atteindre la vérité que successivement et peu à peu; il est même des connaissances que nous acquérons uniquement par les sens ou delà bouche d'autrui, ce qui suppose toujours un temps plus ou moins long. Dieu seul, le créateur de l'intelligence, a le pouvoir de l'illuminer tout d'un coup comme par un éclair, et la connaissance ainsi communiquée, qu'on le remarque bien, est solide et permanente. Mais cette faveur est un miracle et un grand miracle, et ce miracle n'a certainement pas lieu dans le spiritisme. Donc, en ces circonstances, l'on se trompe si l'on s'imagine que c'est le sujet qui parle.

Il est facile de voir quelles conséquences sont au bout de toutes ces considérations. Mais ne nous hâtons pas de les tirer. L'explication matérialiste n'explique rien, c'est tout ce que nous voulons regarder comme définitivement acquis pour le moment. Nous allons faire un pas de plus avec les savants d'Allemagne.

La science ne s'est pas montrée dédaigneuse dans le reste de l'Europe comme en France. En Angleterre, Grookes, le célèbre physicien, n'a pas craint de patronner

2oâ LES CONTREFAÇONS DU MIRACLE.

Home et d'autres médiums. L'un des rédacteurs de la Revue catholique de Fribourg en Brisgau, le docteur Schanz, professeur à Tubingue, expose les travaux dont cette question a été l'objet de l'autre côté du Rhin, dans une série d'articles que les Annales de philosophie chrétienne ont résumés par la plume si autorisée de M. Hignard. Le premier savant qui se soit déclaré pour le spiritisme est un professeur de physique de l'Université de Leipsig, M. Fr. ZoUner, connu et estimé de toute l'Allemagne par une série de travaux importants. Ce sont les prodiges opérés par un médium américain, nommé Slade, qui forcèrent sa conviction. Voici quelques-uns de ces phénomènes énumérés par M. Hignard: « L'aiguille aimantée changeait de direction suivant la volonté de Slade; un crayon écrivait sur un papier placé entre les plis d'une table à charnières, fermée et scellée; des nœuds se faisaient et se défaisaient d'eux-mêmes sur une corde dont les deux bouts étaient fixés et scellés; des rideaux s'ouvraient sans qu'on les touchât; le son d'une clochette invisible se promenait à travers la chambre; un harmonica isolé de tout contact humain jouait des airs de musique; divers objets disparaissaient et reparaissaient à volonté, même un tabouret placé sous une table, que l'on voyait ensuite tomber de deux mètres de haut, les pieds en Tair. Enfin, pour terminer par ce qu'il y a de plus surprenant, une main invisible pinçait au bras des spectateurs, et, un vase de farine ayant été placé sous la table, cette main, sur l'invitation de Slade, y trempait, d'abord les doigts, dont l'empreinte se marquait sur les habits des personnes touchées ; de son côté, la farine du vase portait la trace de cinq doigts, avec les détails les plus délicats de leur structure et jusqu'aux plis de la peau. »

D'autres savants, collègues de M. ZoUner, et, parmi eux, MM. Weber et Fechner, furent témoins des mêmes faits dont ils n'hésitèrent pas à admettre la réalité. Restait à les

expliquer. L'explication, M. Zollner la donne dans un volume publié par lui en 1879. D'après ce savant, les théories actuelles des sciences de la nature ne la contiennent pas. Sans doute, il est des agents encore inconnus dont les effets causeraient les plus étranges surprises et cela le plus naturellement du monde, comme nous en pouvons déduire la preuve de l'histoire des sciences. Mais plusieurs des faits qu'il s'agit d'expliquer ne pourront jamais se rattacher à une cause purement physique; car ils sont en opposition avec les lois de la nature, comme la corde qui se noue sans que les extrémités soient libres ; et, en second lieu, ce sont des manifestations d'un agent doué d'intelligence et de volonté, puisqu'il obéit aux ordres d'un autre agent doué d'intelligence et de volonté, c'est-à dire du médium.

Le médium, conclut M. Zollner, agit sur des êtres invisibles et intelligents, sur des esprits. Le savant de Leipsig ne s'est pas arrêté là. « Lui aussi, dit M. Hignard, avait rejeté depuis longtemps la foi de sa jeunesse ; la prière, source de consolation et de force pour son enfance, lui paraissait une absurdité ; il avait écarté, selon le mot de Laplace, l'hypothèse inutile d'un Dieu ; l'acide cyanhydrique(le suicide) lui paraissait l'unique recours contre les maux de la vie. » Par le spiritisme, « la sagesse et la grâce du Dieu tout-puissant l'ont retenu avant le pas fatal et l'ont conduit à un degré plus élevé de connaissance.

On voit que la logique a fort bien conduit M. Zollner jusqu'au seuil du spiritisme. Là elle l'abandonne aux préjugés d'une éducation théologique incomplète; l'allemand reparaît tout entier, quand il ne s'agit plus seulement de conclure à l'existence des esprits, mais d'en expliquer les opérations. En deux mots, voici quelle est sa théorie sur ce point. Les corps ont trois dimensions qui correspondent aux trois premières puissances des nombres, la racine, le carré et le cube. Mais les puissances sont en nombre infini,

donc il peut y avoir des êtres avec des dimensions que nous ne pouvons imaginer. Supposez que les esprits aient quatre dimensions, rien n'est plus facile à expliquer que les phénomènes du spiritisme. Pour nous apparaitre,les esprits revêtent les trois dimensions des corps auxquelles nos yeux sont habitués ; pour disparaître, ils n'ont qu'à prendre en sus la quatrième. Ce n'est pas tout, s'ils entraînent des corps dans cette quatrième dimension, ces corps disparaîtront à leur tour. Nous pouvons, je crois, ne pas pousser plus loin le résumé de cette étrange conception, qui n'a pas beaucoup de chance de se faire accepter de ce côté-ci du Rhin.

La publication de M. Zollner a causé une vive émotion dansle monde scientifique d'Allemagne. Ni les adhésions, ni les attaques n'ont manqué à ce champion du spiritisme. M. Wundt s'est distingué parmi les adversaires, et il est bon de remarquer que ce savant s'est trop montré fidèle à la méthode courante de ceux qui repoussent ces phénomènes. « Il se borne à déclarer que c'est pure jonglerie ; » et les preuves de son information font absolument défaut.

M. Fechner, au contraire, a pris parti pour son collègue de Leipsig. Mais il a sa théorie personnelle pour expliquer les phénomènes dont il admet sans réserve la réalité. En voici le résumé d'après M. Hignard : « Tout en ce monde a une âme. Les plantes et les animaux ont des àmescommeles hommes, la terre et les astres aussi ; l'espace ou éther a de même ses habitants, doués chacun d'une àme; c'est ce que, dans les religions antérieures, on appelait les anges ou les dieux. Toutes ces âmes ainsi échelonnées sont en contact, degré par degré, les unes avec les autres. Notamment les âmes de ceux que nous avons perdus et qui nous sont chers continuent à être mêlées à notre existence... Ces âmes regrettées et chéries vivent près de nous, autour de nous: dans une certaine mesure, elles nous conseillent et nous protègent. Mais ce qui gâte beaucoup ce qu^il y a de

consolant dans cette pensée, c^est que ces âmes ne sont pas pleinement heureuses. D'un côté elles expient leurs fautes passées comme dans une sorte de purgatoire ; de l'autre, elles continuent, dans cette seconde vie, les épreuves de celle-ci. Si elles ne peuvent plus pécher par des actes, au moins elles peuvent pécher par les pensées. De là des tentations, des luttes incompatibles avec le bonheur. »

M. ZoUner ne pouvait se tenir à l'écart de la lutte dont il avait été l'occasion. Il y est entré avec un gros ouvrage qui a pour titre : La physique transcendantale et la prétendue philosophie. Toutes les questions relatives au spiritisme y sont discutées avec un grand luxe de faits et d'arguments. C'est une réfutation de ses adversaires, et une exposition détaillée, complète, de ses propres idées. Il voit dans les causes de ces phénomènes bien réels, que la physique est incapable d'expliquer, des « puissances bonnes, amies de l'humanité, chargées par Dieu lui-même de ramener à la foi et à la vertu un siècle gangrené d'erreurs et de vices ! »

Notons, en passant, que M. ZoUner mentionne avec respect l'encyclique de Léon XIII sur la philosophie de saint Thomas; il déclare même que, « si Luther et Kant n'avaient pas existé, il n'hésiterait pas entre l'infaillibilité de Léon XIII et celle que s'arrogent les matérialistes modernes, Dubois-Reymond, Vogt, Buchner, etc., et que, bien loin de s'attacher à ces maîtres trompeurs, il courrait à Rome se réfugier dans Vunique source de toute bénédiction. »

Les savants d'Allemagne ont eu pleinement raison d'admettre qu'une intelligence et non une force physique se manifeste dans les phénomènes du spiritisme. Mais quelle est cette intelligence ? Ce n'est point une intelligence humaine, puisqu'une intelligence humaine, ne veut, ni ne sait user de tels signes ; donc cette intelligence appartient à un ordre extra-humain. Or, dans cet ordre, on le sait;

il y a deux sortes d'agents intelligents, et il importe de savoir quels sont ceux qui interviennent ainsi d'une manière sensible dans des réunions d'êtres humains pour satisfaire leur curiosité ou les amuser. La question n'est pas difficile à résoudre pour le théologien, ni même pour qui fait seulement usage de son bon sens. Mais nous voulons avoir là-dessus l'avis des hommes du métier les plus compétents ; leur témoignage a, pour convaincre, une autorité que n'ont pas toujours la réflexion et le raisonnement. Avant tout, écartons une difficulté qui arrête les meilleurs esprits.

Quand on ne réfléchit pas, ce qui est assez ordinaire, sur la nature des agents spirituels et sur la manière dont leur action s'applique aux êtres matériels, l'on s'imagine volontiers que, l'action d'un agent matériel étant constatée dans un phénomène, cela suffit pour faire rentrer tout le phénomène avec l'ensemble de ses causes dans l'ordre matériel. C'est pour cela qu'on a cru résoudre victorieusement la question du merveilleux de salon par des théories physiques appuyées sur des faits matériels que l'on avait plus ou moins constatés ; que les phénomènes des tables tournantes ont été réduits à des effets d'impulsions inconscientes, et que le mesmérisme n'a plus été que l'art de provoquer le sommeil à point nommé. C'est de la bonne foi, nous n'en doutons pas, mais c'est aussi, qu'on nous permette de le dire, de la science ignorante. L'on ne rend pas compte d'un air de flûte, par exemple, en constatant que la flûte est un morceau de bois percé de trous.

Les créatures suprasensibles, capables d'action sur les êtres matériels, ne peuvent exercer ce pouvoir qu'en se conformant aux lois de la nature sensible. Les scolastiques enseignent depuis fort longtemps que les anges, bons ou mauvais, pour produire des phénomènes matériels, de ces phénomènes qui tombent sous les sens et dont le physicien se réserve l'étude, sont obligés d'appliquer les puis-

LE MERVEILLEUX.de SALON. iHl

sances actives de certains corps aux capacités passives d'autres corps, c'est-à-dire obligés de se servir de phénomènes physiques pour en produire d'autres, exactement comme nous faisons nous-mêmes. Leur action est donc toujours unie à quelque phénomène physique ; rien n'est plus naturel que de constater cette association, et rien n'est moins sage que de conclure de la présence d'un phénomène naturel à l'absence de tout phénomène extra-naturel.

L'instrument plus ou moins immédiat, plus ou moins total des phénomènes qui constituent le merveilleux de salon, est l'organisme, ou, plus spécialement, le système nerveux d'un «sujet» ou de «médiums», c'est-à-dire d'êtres humains. Or, en vertu de l'ordre de la nature, l'organisme, le système nerveux d'un homme est avant tout l'instrument de cet homme ; c'est sa propriété, son bien, c'est lui; c'est par là qu'il exerce ses facultés spirituelles, qu'il porte son action sur le monde sensible et qu^il en reçoit les impressions. Il suit de cette loi de la nature qu'un agent spirituel, s'il est autre que Dieu ou que notre âme, ne peut user de notre organisme comme d'un instrument que dans le cas où le lien qui rattache cet instrument à notre volonté est relâché, sinon rompu. Par conséquent, le consentement plus ou moins explicite, plus ou moins complet, semble devoir être une condition préalable de la part du «sujet », du « médium. » Mais, il y a des causes physiques qui empêchent pour un temps la volonté de reprendre la possession et l'usage de son instrument.

Les passions, personne ne l'ignore, sont très dociles aux influences des agents physiques. Tout ce qui les excite, ou, en d'autres termes, tout ce qui exalte ou déprime le système nerveux, est funeste à l'empire de la volonté sur l'organisme. Il est d'expérience quotidienne que la passion débilite le libre arbitre, qu'elle peut être assez vive pour

iU LES CONTREFAÇONS DU MIRACLE.

ne plus différer de la folie que par la durée; et la folie, on le sait, est l'anéantissement du libre arbitre. Quant au système nerveux, complice matériel des passions comme de tous les phénomènes de sensibilité. Ton peut toujours en gêner le jeu et même le paralyser ; or, il est évident que^ dans cet état, l'instrument est indocile, rebelle à a volonté ; qu'il en rend même, jusqu'à un certain point, l'action intime impossible : l'organisme ne fait plus partie d'une personne, c'est une chose, une épave, ou, si l'on veut, c'est une lyre abandonnée sur le chemin. Qu'un musicien survienne, il s'en emparera, et en jouera suivant son bon plaisir sans être gêné par le légitime propriétaire. Cet artiste vagabond peut être un de ces agents dont nous nous occupons en ce moment, un ange ou un démon. Ce n'est point la connaissance de l'instrument qui lui manque, ni, certes, l'art de s'en servir.

Il y a une foule de moyens, les uns naturels, les autres artificiels, d'atteindre l'appareil nerveux. Toutes les maladies des nerfs, que l'on appelle névroses, ITiystérie, la catalepsie, l'épilepsie, la lypémanie, le délire, bref, la folie avec toutes ses variétés ; l'exaltation ou la dépression de la sensibilité produite par l'administration des narcotiques, des anesthésiques, des excitants, belladone, hachich, opium, éther, vapeurs d'acide carbonique, gaz hilarant, boissons enivrantes ; le sommeil provoqué par des courants, des passes, des attouchements, le strabisme forcé; ce sont là tout autant de causes qui rendent les nerfs inertes ou du moins rebelles à l'action de la volonté, qui rompent ou relâchent pour un temps le lien entre l'àme agissante et son corps. Il faut y ajouter certaines dispositions qui résultent du tempérament, des occupations, du genre de vie. La sensibilité des femmes, par exemple, comme celles des malades, s'émeut plus facilement et n'obéit pas sans peine à la volonté raisonnable; et les personnes, de n'importe quel sexe, qui, par des lectures,

LE MERVKItLEUX DE SALON. 2S9

des études, leur genre de vie, leurs passe-temps, donnent beaucoup à l'imagination, deviennent femmes par la sensibilité nerveuse.

Tout cela démontre clairement, du moins à notre avis, que le rôle manifeste d'agents physiques dans la production de phénomènes donnés n'exclut pas, mais au contraire peut préparer et seconder l'action des agents spirituels.

Un livre publié sous ce titre un peu trop retentissant : Une Bévolution en philosophie, est très instructif au point de vue de notre étude présente. L'auteur, M. Tony Dunand, docteur en médecine, a longtemps pratiqué le magnétisme et vécu dans la familiarité des plus puissants magnétiseurs. Il parle donc avec l'autorité de sa propre expérience et de l'expérience d'autrui. Voici ce qu'il raconte :

A l'époque où le magnétisme animal excitait le plus vivement ia curiosité en France, un jeune étudiant en médecine, qui ne croyait pas au magnétisme, s'amusait un jour, par manière de plaisanterie, daris un restaurant de la capitale, à exécuter des «passes» sur une jeune ouvrière qui avait la complaisance de se prêter à ce badinage. A la grande surprise de l'opérateur inexpérimenté, la jeune fille est prise du sommeil magnétique, et malheureusement ni le magnétiseur ni les autres témoins de cette scène ne surent conjurer pleinement la crise nerveuse : le sujet de cette expérience imprudente ne recouvra plus son état ordinaire. L'étudiant, qui était un honnête garçon, se crut obligé de réparer sa faute en assurant l'avenir de l'ouvrière, ce qu'il fit en l'épousant. Mais il aurait dû reconnaître qu'il y avait dans le magnétisme quelque puissance dangereuse dont il était sage de se tenir éloigné ; il conçut au contraire, pour son malheur, le dessein de la maîtriser.

Plus tard, le docteur Thouverey, l'ancien étudiant eii médecine, disait à M. Dunand, alors encore jeune et peu

familiarisé avec le magnétisme : « Mon cher Tony, ne touchez jamais au magnétisme ! Une fois qu'on est pris dans cet engrenage, on n'en peut plus sortir!... Du jour où cette folie m'a saisi, ma vie a été un long martyre.» M. Dunand, qui ne comprit pas assez vite ce conseil et qui n'en reconnut la sagesse qu'à ses dépens, écrit immédiatement après l'avoir rapporté : «Et moi, je dis à ceux qui me lisent : ne touchez jamais au magnétisme, du jour où le destin m'a forcé de m'occuper de cela, ma vie a été un long martyre ! Parce que derrière ce que Mesmer et ses disciples ont nommé le magnétisme, se cachent des démons qu'il faut vaincre! et ce n'est pas commode!» Voilà le mot prononcé, les agents du spiritisme sont les démons ; la suite va nous en convaincre.

Le docteur Thouverey avait trouvé dans l'art du magnétisme le secret des miracles diaboliques: «Il guérissait les maladies les plus graves à la parole. » M. Dunand en cite des exemples authentiques et vraiment étranges : son père même avait été guéri par ce procédé commode, en dix minutes, d'une tumeur énorme au genou. Ce n'est pas ici le lieu de rapporter les autres faits. Le thaumaturge était également prophète, quoique ses prophéties ne fussent pas toujours sûres, comme il devait l'éprouver pour son malheur. Il lisait ou croyait lire dans la pensée d'autrui. Il avait annoncé la manière dont Louis-Philippe termina sa carrière.

Obsédé par les instances sans cesse renouvelées de M. Dunand, qui était curieux d'avoir la clef de ces merveilles, le docteur Thouverey finit par céder et fît un jour à son jeune ami cette confidence: «Mon cher Tony, lui dit-il, ce que je vais t'apprendre doit rester entre toi et moi, et personne ne devra le savoir; tu me le promets? » Le confident promit et ajoute, peut-être un peu naïvement, qu'il a tenu sa promesse. Le docteur Thouverey prit un papier dans son secrétaire, et continua de la sorte:

« Ce papier est une révélation, que j'ai eue peu de temps après mon mariage et c'est de là que date ma grande puissance. Un soir, au moment de me coucher, je vis apparaître un personnage colossal, qui entra dans ma chambre bien que portes et fenêtres fussent closes, et il m'enjoignit de prendre une plume et du papier, afin d'écrire ce qu'il allait dicter. J'ai obéi machinalement au milieu d'une stupeur indescriptible, et voici ce que j'ai €îcrit, je vais te le lire. » Et le docteur lut une série de prophéties étranges, suivant lesquelles un nouvel évangile allait être prêché dont lui, Thouverey, serait l'apôtre, pour la ruine de la papauté, ou, ce qui revient au même, de la bête de l'Apocalypse ; l'apôtre devait être martyrisé à Rome en 1875 et ressusciter trois jours après. L'esprit avait terminé par ces mots significatifs : « Je serai avec toi dès à présent, et tu guériras à la parole et par l'imposition des mains. Tu conserveras la puissance que je te donne à une condition : c'est que jamais tu ne te soumettras à la bénédiction d'un prêtre catholique. »

Un an après cette confidence, le thaumaturge, devenu veuf, convolait à de secondes noces. La personne dont il avait demandé la main exigeait absolument la célébration religieuse du mariage. M. Thouverey fit une résistance désespérée à cause de ses engagements secrets ; mais, le sentiment étant le plus fort, il céda et il « reçut la bénédiction d'un prêtre catholique. » A l'instant, sa puissance extraordinaire lui fut ôtée, et, à la place du sorcier, on n'eut plus qu'un médecin très commun. Il mourut prosaïquement de la pierre à Paris, « où il se fixa presque aussitôt marié, rue des Martyrs 1 »

Un autre magnétiseur, bien plus célèbre, sinon plus puissant que le docteur Thouverey, a été le bai'on du Potet, Thomme aux miroirs magiques. Disons en passant pour ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que ces miroirs étaient tout simplement des cercles tracés au

charbon sur un parquet quelconque et où, grâce à l'action magnétique, l'on voyait, comme dans une glace, tout ce qu'il plaisait au baron d'y faire voir. M. du Potet a passé sa longue vie dans la pratique du magnétisme, et nous allons constater que son témoignage, fort autorisé, est d'accord avec celui du docteur Thouverey.

Dans le quatrième volume de son journal, il dit (p. ISl) : « Lorsque nous avons parlé de magie, nous en admettions l'existence, convaincu que sa source était dans le magnétisme, comme toutes les merveilles du monde ont leurs causes dans des agents ou des forces qui s'y trouvent ; il n'est donc pas besoin de recourir à des interventions diaboliques ou divines pour expliquer les phénomènes. » Le raisonnement du baron suppose que le magnétisme se compose de phénomènes purement matériels, est la manifestation d'une force ou de forces purement physiques comme l'attraction on Télectricité. Le croyait-il, ou voulait-il seulement le fait croire? Sa vraie pensée va se découvrir peu à peu.

Le baron du Potet a écrit un curieux ouwage sous le titre de Magie dévoilée, où il interpelle la force magnétique en ces termes : <• Bruit sans voix et sans parole, écho singulier et mystérieux, force puissante, invisible, universelle, d'où viens-tu? Source du bien et du mal, d'où viens-tu ? De toi, empruntant son pouvoir, l'homme peut se dire le roi de la nature ; n'est-il pas son rival puisqu'il peut créer et se faire obéir ? » Cette apostrophe n'est pas une simple figure de rhétorique. La force qu'il invoque, il sait qu'il peut en être entendu. T^es paroles suivantes le font comprendre : « Qui que tu sois, dit M. du Potet à son lecteur, prends garde enlisant cet écrit! ne le médite point, si ton caractère est indécis; souviens-toi qu'en raison de ce que tu agis sur ^es êtres au moyen d'une force cachée, il doit en résulter une sorte d'engagement, de consentement de ton esprit qui sera lié à la chose faite, et

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dont il ne pourra se dégager facilement (p. M). » Plus loin (p. 157), nous lisons :

« Il y a autour do nous, dans l'espace, un agent différent de toutes les forces connues. C'est lui qui fournit les éléments de notre vie, qui la soutient un temps et la reçoit lorsqu'elle se dégage de la matière. Nos inspirations, notre intelligence, nos connaissances, tout vient de là. » Enfin, après avoir raconté comment il fut saisi lui-même par la redoutable puissance, après avoir dit qu'en ce moment « le lien était fait et le pacte consommé! » qu' « une puissance occulte venait de » lui « prêter son concours, s'était soudée à la force qui » lui « était propre, » il continue en ces termes : « Nous voici arrivés à la partie secrète des œuvres de la magie. Jusqu'ici nous avions toujours refusé de nous expliquer sur les principes ; nous allons divulguer et montrer à découvert le mécanisme de toute production magique. On va voir la force spirituelle domptant, dominant la force physique, donner lieu aux faits miraculeux. »

Le secret est divulgué, l'agent de la magie ou du magnétisme, qui est une réduction de la magie, est une force spirituelle, c'est-à-dire en termes non équivoques : le démon. Aussi M. du Potet écrit encore : « Je ne croyais pas au diable, mais, je le dis sans réserve, mon scepticisme a fini par être vaincu. »

Certes, deux mots suffisaient pour s'expliquer sur ce point. Pourquoi donc tant d'hésitations, de tergiversations? pourquoi ces aveux qui semblent arrachés lambeaux par lambeaux, et donc cependant nous n'avons rappelé que quelques traits? L'explication de ce fait est facile, M. du Potet avait déjà dit dans le Journal du Magnétisme (n** 198) : « Je crois qu'il serait dangereux, pour l'existence même du magnétisme, d'aller révéler à tous ce que quelques uns doivent seuls connaître. » Un M. Arnette disait à M.

2«54 LES CONTHEFAÇONS DU MiUACl.E.

des Mousseaux : « Nous voilà dans le domaine de la magie, l'initiation commence ; mais il ne m'est pas permis d'en révéler les mystères?» Et pourquoi donc?Eliphas Lévi va nous le dire : « Tous les mages qui ont révélé leurs œuvres sont morts de mort violente et plusieurs ont été réduits au suicide. » Terminons par une citation du livre de M. Dunand, laquelle contient un témoignage curieux du secret imposé au magicien : « Le sorcier du Potet est médium auditif et médium voyant, il l'était bien longtemps avant qu'Allan Kardec révélât cette faculté chez l'homme, mais il cachait soigneusement ce moyen de sa puissance. « Je « voyais les esprits pendant mes représentations magiques, « nous apprend-il dans sa Magie dévoilée, je les voyais « voltiger autour de mes sujets. »

— « Un jour (m'a-t-il conté, lors d'une de mes visites « chez lui), pendant que j'écrivais ma Magie dévoilée, je « me sentis saisi fortement en arrière, par ma cravate. Je « levai la tête forcément et j'aperçus trois individus grou- « pés derrière moi. Tout était clos chez moi, je ne savais « comment ces gens étaient là, et mon premier mouvement « fut de me défendre. Je donnai un violent coup de poing « à celui qui me tenait; mais ma main et mon bras passè- « rent au travers de son corps, c'était un esprit qui alors « posa un doigt sur sa bouche et me dit : « Tu dis dans « ton livre des choses qu'il faut taire. Et, après cela, les « trois hommes disparurent \ »

Nous pourrions citer beaucoup d'autres témoignages non moins concluants, nous en avoiis assez dit, croyonsnous, pour convaincre le lecteur de bonne foi que la divination par le magnétisme et le spiritisme est une manifestation diabolique. Indépendamment du témoignage fort compétent des gens du métier, comme l'on dit, la considération des phénomènes démontre que l'esprit humain n'en est ni ne peut en être l'origine.

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