CHAPITRE Yl
LE MERVEILLEUX DES CLINIQUES. — HYPNOTISME. — PHÉNO- MÈNES GÉNÉRAUX. — SUGGESTION. — SUGGESTION NÉGA. TIVE. — SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLÉ. — STIGMATES — SUGGESTION MENTALE — GUÉRISONS PAR L'HYPNOTISME.
Le somnambulisme artificiel, longtemps rejeté, conspué par la science, a définitivement obtenu de la science droit de cité. Ce n'est plus un jeu de charlatan ; c'est un ensemble de phénomènes que l'on soumet à des observations précises, méthodiques, scientifiques. Sauf le nom de magnétisme, que l'on n'admet pas sans répugnance, et le droit de plaisanter les magnétiseurs, que l'on se réserve encore parce qu'ils parlent sans mission de la science, on reconnaît dans les merveilles de Mesmer, du baron du Potet et de leurs disciples un côté vraiment sérieux et scientifique. «Depuisl875, dit M. Charles Richet \ les nombreux auteurs qui se sont adonnés à cette étude en ont tous, — je dis tous, sans aucune exception, — tiré cette conclusion, que le somnambulisme est un fait indiscutable. » Il y a quelque trente ans, Esquiros écrivait que les médecins s'en moquaient en public, mais y croyaient pour leur compte privé. La condition présente n'est pas cependant un simple changement de front, la crainte du ridicule généreusement refoulée pour laisser voir la conviction vraie : le
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somnambulisme, comme nous venons de le dire, est entré dans une période scientifique.
Mais cette condition ne laisse pas que d'offrir de sérieux dangers. La science n'est pas encore parvenue à dépouiller ces phénomènes étranges de tout merveilleux. A certains égards, elle n'a fait que justifier l'étonnement des profanes; elle a même dépassé les prodiges attribués à de vulgaires magnétiseurs. Or, s'il était possible jusqu'ici d'abriter son bon sens derrière une exception de supercherie, la science ne permet pas même de supposer dans ses conclusions autre chose que de la bonne foi. Il faut donc admettre comme parole d'Évangile ce qu'elle nous dit touchant le somnambulisme artificiel, quoiqu'il y ait là de quoi troubler la pauvre cervelle humaine, du moins en plusieurs représentants de notre espèce. Que l'on se rappelle le naïf et profond dicton populaire : « Le diable pêche en eau trouble » ; et Ton comprendra que nous parlions de danger en présence de cette phase nouvelle de la science. Il y a là une question digne d'une sérieuse étude.
Les médecins qui s'en sont occupés, incrédules ou même matérialistes, n'ont pas les principes indispensables pour en apprécier sainement le côté philosophique ou religieux : il serait d'une souveraine imprudence d'accepter sans contrôle leurs conclusions. Nous regardons comme un devoir de dire à notre tour notre pensée sur ce grave sujet, en nous inspirant de la raison chrétienne, dont nous faisons profession d'être l'humble disciple. Cette haute raison ne révèle pas toute la vérité en matière semblable; du moins elle empêche l'esprit humain de perdre ce qu'il en possède déjà, et cela est un gain considérable.
Rappelons brièvement les formes principales de ces
phénomènes. Une personne sujette aux accidents hystériques, ou du moins d'une grande sensibiUté nerveuse, est endormie artificiellement, peu importe le moyen. Certaines choses ont lieu pendant le sommeil, d'autres ont lieu après.
Pendant le sommeil provoqué, « l'hypnotiseur » (qu'on nous permette d'employer cette expression devenue nécessaire), produit sur les sens de « l'hypnotisé » telle hallucination qu'il veut. Pour cet effet, une affirmation catégorique lui suffit. Ce procédé a reçu le nom de « suggestion. » On « suggère » à « l'hypnotisé » une chose qui n'est pas, et aussitôt l'image de cette chose se présente à son imagination avec la vivacité des objets réels. Par exemple, on lui dit qu'il est sur une montagne, dans une barque, au milieu de la neige; aussitôt il se voit sur une montagne, dans une barque, au milieu de la neige, et il se conduit comme le demanderait sa situation si elle était réelle ; il regarde la vallée, il rame, il tremble de froid.
Tous les sens peuvent être trompés de la sorte. La «suggestion » transpose, si l'on peiit ainsi dire, l'odorat et le goût. Un parfum exquis peut se convertir en odeur infecte, et la mauvaise odeur devenir un parfum suave. Un verre d'eau pure peut sembler du vin, du cognac, de la chartreuse, de la bière, une potion répugnante. Bref, il suffit à « l'hypnotiseur» de prononcer un nom pour donner- au verre d*eau la saveur rappelée par ce nom. Il y a plus : cette eau prise à l'intérieur produit, non pas ses effets d'eau, mais ceux du breuvage dont on lui a donné le nom. Appelée vin, elle enivre ; eau de Pulna, elle purge. Ce n'est pas tout. Il n'est pas nécessaire de faire boire à « l'hypnotisé » de l'eau réelle, pour produire ces métamorphoses et leurs effets ; il suffit de lui « suggérer » qu'il boit telle ou telle liqueur ou potion : les résultats sont les mêmes.
Une fois sur cette voie, la curiosité aidant, il semble
qu'on ne doive plus s'arrêter. Des tentatives fort étranç^es ont été couronnées de succès.
Ainsi, on a produit des effets de vésicatoires par suggestion ; nous dirons plus loin en quoi consiste cette expérience. On a de la même manière provoqué des exsudations sanguines auxquelles on a donné le nom de stigmates, évidemment par allusion aux stigmates des mystiques. Les expériences les plus curieuses sont peutêtre celles du docteur Babinski. Sans les rapporter en détail, disons sommairement en quoi elles consistent. Deux hystériques inconnues l'une à l'autre, sont mises à leur insu en présence l'une de l'autre. Si alors un aimant est interposé entre les malades et pareillement à leur insu, on constate qu'il y a échange des accidents hystériques. Par exemple, l'hémianesthésie est transportée en bloc dans la malade qui sous ce rapport était dans son état normal ; et l'hémianesthésique reprend toute sa sensibilité. La paralysie, les contractures, le mutisme suggéré, le mutisme hystérique, etc., etc., obéissent à cette singulière influence de l'aimant. Mais les affections transférées reprennent leur place première, dès que les malades sont séparées.
Le docteur Luys n'est pas moins surprenant. Il enferme un ou deux grammes d'une substance médicale dans un petit tube en verre qu'il scelle ensuite. Le ube ainsi préparé est approché d'une hystérique, mais tenu à distance. Alors on constate, au bout de quelques minutes, dans l'hystérique, des convulsions, des paralysies, des hallucinations. Les effets varient suivant le côté auquel on présente le tube. « D'un côté, lisons-nous dans le rapport où ces faits sont consignés, c'était la joie, la gaieté, le rire; d'un autre côté, c'était la crainte, et, dans certains cas, la plus violente terreur. » Le docteur Luys a vu la poudre d'ipéca provoquer la nausée et des vomissements. La même substance, présentée devant le cou, y a
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déterminé immédiatement une enflure extraordinaire, comme une sorte de goitre^ en même temps que la face de la malade exprimait la terreur. L'eau distillée a une fois, entre les mains du docteur Luys, provoqué « tous les phénomènes qui caractérisent habituellement Thydrophobie. » Une remarque importante à ce sujet, c'est qu'on approche les tubes du malade à son insu, sans rien dire. M. Luys aflTirme qu'il ignorait lui-même les effets qui allaient se produire. Il parle ainsi pour écarter l'explication par suggestion mentale, que plusieurs de ses confrères seraient tentés d'admettre.
On a été plus loin encore, on a supprimé les tubes. Le docteur Dumontpallier, lui, se contente de présenter le doigt ou même de diriger son regard vers une partie du corps de l'hystérique, et de cette sorte il est arrivé à provoquer instantanément l'enflure des seins et du ventre .
On le voit, le plus souvent les phénomènes d'hypnotisme semblent être l'effet de la « suggestion » ; mais, il est des cas où cette cause fait défaut. Parlons d'abord de ce qui a lieu lorsque le sujet semble obéir fatalement à la volonté de l'hypnotiseur.