Ibid
mander en particulier les stigmates qui deviennent visibles après la mort.
Gôrres a essayéd'expliquer les stigmates par la propriété essentielle qu'a l'àme dHnformer le corps. Ressentant en elle-même avec une violence inouïe les douleurs du divin Crucifié, car l'amour a la vertu d'assimiler ceux qui s'aiment, elle s'assimilerait elle-même la chair qui lui est unie, en y ouvrant des blessures qui sont la cause physique de ces douleurs. Peut-être cette puissance d^ Informalion est-elle l'instrument du phénomène. Mais nous ne voyons pas que les grandes douleurs de l'ordre profane se soient jamais manifestées par rien d'analogue, et pourtant les grandes douleurs ne manquent pas. Il faut donc conclure que, dans ces phénomènes de la stigmatisation, outre la nature, il y a quelque chose qui dépasse la nature. Les découvertes de l'hypnotisme sont loin de convaincre d'erreur cette assertion.
Nous avons remarqué plus haut que la pensée de l'hypnotiseur peut arriver au sujet autrement que par la parole, c'est-à-dire par des gestes, des mouvements, des bruits que le sujet interprète avec promptitude. Tout se passe alors comme lorsque l'hypnotiseur parle et commande. Il n'est donc pas impossible que cette suggestion tacite se présente quelquefois dans les cas si curieux observés par le D' Luys. Mais elle n'y est pas toujours, bien au contraire. Lorsque le sujet ignore complètement quelle est la substance scellée dans le tube de verre, et par conséquent les effets que cette substance produit sur l'organisme, il est métaphysiquement impossible qu'il se forme une conviction qui réponde à ces phénomènes et par suite que son imagination fasse naître des phénomènes semblables. Or c'est là ce qui se constate maintes et maintes fois dans les expériences du D»" Luys. *
1. On trouvera dans l'AppeiKline de nouveaux détails sur cet ordre de faits.
302 LES CONTREFAÇONS DU MIRACl.E.
On aura recours sans doute à l'efficacité naturelle des substances à travers les parois du verre. Mais credat Jiidœiis Apella. Gomment un peu d'eau, inerte en liberté, donne-t-elle les convulsions de la rage si on l'enferme herméliquement dans un tube de verre ? Gomment une malade qui manie impunément des flacons d'alcool tombe-t-elle en ivresse par le lait de quelques gouttes du même liquide pareillement scellées? Que dire en outre des expériences du D' Dumontpaliier, qui produit les mêmes ^phénomènes étranges en présentant simplement son doigt à ses sujets ? Nous sommes ici en présence d'un agent inconnu. Le bon sens ne nous permet pas de soutenir autre chose.
Voici un fait raconté par M. de Rochas où l'intervention d'un lutin bouffon est presque sensible. Il ne s'agit pas, il est vrai, de sul)stances médicales enfermées dans un tube, mais, sauf le tube et la petite quantité, l'expérience est la même. Elle a eu lieu à l'asile Saint-Robert, sous les yeux du narrateur, sur un sujet nommé T. «Un paquet de racine de valériane, placé sur la tête, sous un fort bonnet de laine pour éviter d^'agir sur l'odorat, produit des actions mentales absolument inconcevables.
« Au bout de peu d'instants, T... prend un air étonné, il a le regard fixe, il parait guetter quelque chose ; si une mouche passe, il la suit des yeux. Il quitte même sa chaise pour la poursuivre. — Qu'avez-vous? lui demandons-nous. — Rien. Mais je suis tout drôle, je ne comprends rien à ce qui se passe... Ne bougez pas les pieds, il me vient l'idée de les prendre. — Les épaules se soulèvent, , il fait le gros dos, ses doigts forment la griffe par moments, puis il se laisse aller à terre, marche à quatre pattes, court sous les lits et les tables ; joue comme un jeune chat, avec un bouchon, ou tout objet mobile à sa portée, il se roule à terre, recule et fait le gros dos, quand on aboie à côté de lui. Pendant quelque temps, il répond, quoique avec
peine, aux questions, il dit qu'il ne sait pas pourquoi il agit ainsi, puis il cesse totalement de répondre, pour se concentrer dans son attitude féline.
« Gomme le chat, à certains moments, T... lèche sa main et la passe délicatement sur ses oreilles en les contournant, ou bien il s'assied les jambes allongées, et les mains posées à plat surledos.— «Vous voyez bien qu'elles y viennent. » Telle est la seule réponse qu'il nous fait quand nous lui demandons des explications.
« Si on enlève la valériane, ou si, dans sa course sous les lits et les tables, son bonnet tombe, entraînant cette substance, la transformation cesse: T... se relève tout étonné de se voir à quatre pattes ou couché sous un lit, et ne conserve aucun souvenir de ce qui vient de se passer. Dans le fort de l'action, il est insensible, on peut le pincer, le piquer sans le déranger de son attitude.
« Nous reproduisons chez lui, ces phénomènes à volonté. Placée sous son épais bonnet, la valériane ne donne aucune odeur, appréciable du moins pour les personnes qui nous entourent.
« A distance, nous avons constaté qu'elle causait des actions analogues et des scènes plus ou moins comparables à celle que nous venons de décrire. Dans une de nos expériences, la valériane étant dans notre poche, T... a simplement éprouvé la fixité du regard et une certaine inquiétude ; de la tendance à guetter comme un chat qui observe ; par contre, il s'est manifesté une action dépressive sur les jambes et il a du se coucher. »
Des feuilles de laurier-cerise produisent des effets bien différents. T... qui est athée, a des accès de la piété la plus tendre. Il prie, il se frappe la poitrine, il fond en larmes, puis il c( invite l'assistance à se repentir avec lui et à adorer le Seigneur ou la Vierge. Les feuilles de laurier-cerise enlevées, la religion s'en va. » Le récit se termine par cette observation : «La conviction des assistants et la nôtre
est qu'il faut éloigner toute idée de supercherie de la part du patient, comme toute pensée de suggestion possible, étant données l'ignorance de T... à ce sujet, et les précautions prises de ne rien faire, ni de ne rien dire qui puisse produire la suggestion ou même l'auto-suggestion.»
M. de Rochas a tenté les mêmes expériences sur l'un de ses « sujets » à Blois. « La racine de valériane produit peu d'effet, chez Benoit, dit-il, aussi bien à l'état somnambulique qu'à l'état de veille.
« Il n'en est pas de même de l'essence. A l'état de veille, elle lui suggère l'idée de chat, et c'est tout ; mais quelque faible que soit le degré d'hypnose dans lequel on l'ait mis, il lui suffit d'en sentir l'odeur pour qu'il se mette immédiatement à marcher à quatre pattes, à miauler et à imiter les diverses allures du chat *. »
On peut défier les plus habiles de trouver ici proportion entre l'effet et la cause apparente.
Les faits observés par M. Babinski ne se laissent guère mieux pénétrer. Depuis longtemps on. sait que Taimant agit sur les hystériques et transporte certaines affections nerveuses d'un côté à l'autre des mêmes malades. D'autres observations, dont MM. Binet et Féré sont les auteurs, nous montrent l'exercice des sens et même celui de la pensée troublé d'une singulière façon par l'aimant chez les hystériques. Ainsi, au moment où une hystérique pense à un objet bien défini, si on approche un aimant de certaines régions de sa tête, presque aussitôt le souvenir de cet objet s'efface de son esprit ; elfe est même incapable de le distinguer quand on le met devant ses yeux. On a le droit de supposer que les courants magnétiques influent sur les courants nerveux ou magnétiques qui sont l'accompagnement nécessaire des phénomènes psychologiques,
1. Les forces non définies, p. 324 et suivantes. Sauf les faits dont l'auteur a été témoin, cet ouvrage manque de critique, et la doctrine eu est déplorable au point de vue religieux.
qu'ils en modifient la direction, l'intensité, en déplacent peut-être la tension. Bref, on est en présence d'une cause suffisante : on igaore encore comment elle agit, mais il semble qu'on est en droit d'affirmer qu'elle est bien la vraie cause. Il en est autrement quand il est question de deux personnes. Ce sont deux hystériques, cela est vrai ; mais les dispositions pathologiques ultimes sont différentes. Gomment donc l'état de l'une détermine-t-elle dans l'autre, par l'intermédiaire de l'aimant, un état similaire? Où les éléments sont divers, les résultats ne sauraient être identiques. Le cas, à notre humble avis, est encore plein d'obscurité ; et nous sommes porté à croire qu'il y a là quelque cause qui se cache.
L'hypnotisme est à la mode aujourd'hui. Bien des gens se laissent émouvoir par les choses étranges qui se débitent à ce propos. Nous venons de voir à quoi se réduisent ces merveilles. Sauf un petit nombre de cas, comme ceux que nous venons de rappeler, ce ne sont que des phénomènes ordinaires, dont nous sommes chaque jour les témoins indifférents, mis en saillie par une exaltation nerveuse. Il faut être singulièrement distrait pour s'imaginer qu'on a trouvé dans ces jeux de l'imagination la clef des miracles de TÉvangile. Ce serait fort heureux ; car on aurait du pain à volonté et l'on ne mourrait jamais. Mais il parait au contraire que la pratique de l'hypnotisme est nuisible à la santé. Qu'on nous permette une observation en passant.
Ce sont les médecins, jusqu'ici adversaires passionnés du somnambulisme provoqué, qui se livrent avec une ardeur peu commune à l'étude de l'hypnotisme. Or quelle différence y a-t-il entre le somnambulisme et l'hypnotisme? Somnus est latin, O'tcvos est grec; il n'y en a pas d'autre*. L'espèce humaine, même savante, se paye de
I. D'après des observations dont il sera question plus loin le som'
mots. Mais, sous le nom d'hypnotisme, le somnambulisme a pris un caractère qui le tire de la vulgarité, il a Thonneur d'être devenu objet de science; car c'est au nom de la science que le corps médical s'est enfin décidé à s'en occuper. Or, la science a le privilège de purifier de tout mysticisme et de tout charlatanisme ce qu'elle touche. C'est du moins ce que beaucoup prétendent.
Passons condamnation sur le charlatanisme. Quant au mysticisme, nous avons un mot à dire. Le savant observe et raisonne comme si tout ce qui s'accomplit sous ses yeux avait par cela même l'obligation d'être l'effet d'un agent naturel. Voyez M. Luys et ses tubes. Les faits ne connaissent pas de telles obligations; ils ne croient pas rien devoir à la science la plus hautement diplômée. Ils sont imp'ersonnels et ne sont justiciables que de principes impersonnels. Dans la recherche des causes, ce qui doit dominer tout le reste, ce n'est point le titre du chercheur, mais ce principe très impersonnel : «Il n'y a pas de phénomène qui ne soit l'effet d'une cause suffisante. » Dès que la cause par nous assignée est insuffisante, notre science n'y ajoute rien ; cette cause n'est pas la vraie, il faut en chercher une autre. Ne disons donc plus : « Je suis médecin, donc ce phénomène a une cause naturelle,» mais disons: «Tel fait s'explique suffisamment par une cause naturelle; savant ou non, je n'en demande pas davantage. S'il n'est pas de cause naturelle suffisante à l'expliquer, je respecte assez le bon sens pour affirmer que la cause de ce fait est surnaturelle. »