SECTION I
Description de l'hystérie.
On a beaucoup parlé dans ces derniers temps, et non sans passion, de névrose et de mysticisme. Les médecins, disons-le avec tout le respect dû à leur profession et à leur caractère, sont généralement fort ignorants des choses de la religion^ leurs connaissances philosophiques mêmes ne sont pas toujours à la hauteur de leur savoir médical. Ils confondent volontiers avec les maladies du système nerveux certains états extraordinaires dont la vie des saints offre de fréquents exemples, et en même temps ils ne craignent pas de ranger dans la même catégorie les possessions démoniaques. Évidemment, en pareille matière, leur demicompétence rend leur opinion suspecte et la prive, quoi qu'ils disent, de toute autorité : nous ne serions pas sages de les croire sur parole. Au contraire, dans le monde pieux, on est 2.ssei universellement porté à confondre le surnaturel avec l'extraordinaire, il n'est pas rare que l'on prenne pour des faveurs divines ou des maléfices de l'enfer ce qui, en fait, n'est que défaillance de la nature. De là, échange réciproque de sentiments où l'estime a une part médiocre; les uns crient à l'impiété, les autres répondent : simplicité. Nous pensons que la vérité est au milieu.
Pour plus de précision, bornons-nous à la névrose si connue sous le nom d'hystérie : c'est surtout autour de cellelà qu'on a fait du bruit. Après l'avoir décrite, il nous sera facile de montrer que l'on ne peut, sans manquer au respect dû à la science, faire rentrer dans son concept ni l'extase des mystiques d'une part, ni les possessions d'autre part.
L'hystérie a fort mauvaise réputation. C'est la faute de l'ancienne médecine, qui l'avait étudiée de travers et qui lui donna un nom où son erreur s'est figée. Les savants ont secoué l'erreur, pas plus tôt cependant qu'au deuxième quart de ce siècle ; mais, ceux qui ne sont pas au courant de la science continuent à se laisser tromper par le nom. L'indignation de plusieurs, en voyant des saintes qualifiées d'hystériques, n'a pas d'autre motif. Une preuve péremptoire et accessible à tous les esprits que Vhystérie n'a rien dlitjstérique, c'est que le sexe fort, en dépit de sa constitution sexuelle, n'y échappe pas toujours. « L'hystérie, dit M. Charles Richet, est une maladie nerveuse qui n'est pas plus lubrique que les autres maladies nerveuses, et, malgré l'eiîroi qu'elle inspire à des personnes à demi instruites, nous pouvons dire hardiment que cet etfroi n'est pas justifié. » Le docteur Lebreton, dans son étude sur la Paralysie hystérique, constate que les sensations honteuses sont souvent abolies par cette maladie. En voilà plus qu'il ne faut, croyons-nous, pour calmer tous les scrupules.
Ce qu'on peut dire de plus général et de plus simple au sujet de l'hystérie, c'est delà définir : un affolement chronique du système nerveux. Un affolement, car toutes les fonctions de cet important appareil n'ont plus rien de fixe, de réglé ; un certain nombre, tantôt les unes, tantôt les autres, suivant les divers malades, sont dépravées, et toutes peuvent le devenir en dehors de toute prévision. Nous parlons des fonctions et non de l'appareil organique. Il n'a pas encore été possible de découvrir l'ombre d'une
lésion dans les nerfs des hystériques, de telle sorte que, jusqu^ici, l'on n'a pas le droit d aifirnier dans l'hystérie autre chose que des troubles fonctionnels à l'état chronique. Briquet, spécialiste dont le nom a une autorité universellement reconnue dans la matière, fait consister l'essence de l'hystérie en deux caractères, à savoir : une irritabilité extraordinaire du système nerveux sous les impressions douloureuses, et une grande impuissance à réagir contre ces affections. On comprendra mieux la justesse de ce point de vue après ce que nous allons dire, sans prétendre étudier l'hystérie sous tous ses aspects. Il suffira d'en marquer les traits qui intéressent le philosophe et le théologien.
Il faut distinguer, dans l'hystérie, un état permanent et un état de crise. Dans l'un et l'autre il y a des phénomènes caractéristiques soit de l'ordre mental, soit de l'ordre organique. Or, nous allons voir que ni les uns ni les autres ne se rencontrent dans les saints personnages qu'on a prétendu assimiler aux hystériques. La conclusion suivra d'elle-même.
Quels sont donc les phénomènes que présente Fhystérique, d'abord d'une manière permanente, et en premier lieq dans l'ordre mental?
I. — Il est possible de grouper les phénomènes d'ordre mental que présente l'hystérique d'une manière permanente autour d'un fait qui en est comme la cause générale. Les fonctions mentales de ces malades sont en effet universellement troublées, mais le trouble dont tous les autres semblent procéder est le trouble de la volonté.
« Les hystériques, dit le docteur Huchard ■, ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir. » M. Charles Richet dit plus clairement ^ :
1. Caractère, mœur$^ état mental des Ity^tériques, par le docteuç Henri Huchard, médecin de l'iiôpital Tenon. Paris, 1882. — Nous ferons plus d'un emprunt à cette intéressante brochure.
S. L'Homme et V intelligence , fragments de physiologie et de psycho^
L'hystérie, c'est « l'impuissance de la volonté à réfréner les passions, »
Par passions, il faut entendre ce qu'il y a d'automatique dans la vie sensible. Ainsi entendue, et nous croyons que c'est au sens de l'auteur, la définition de M. Charles Richet a une grande portée philosophique.
La volonté libre est en effet la puissance qui introduit et conserve l'ordre dans les opérations de toutes les autres facultés de l'àme, dans les sensations, dans les souvenirs, dans les émotions, dans les désirs, dans les images, dans la succession même des idées, et jusque dans Texercice du jugement et du raisonnement. Si la volonté s'efface, le reste ne disparaît pas, bien au contraire; l'activité des autres facultés s'exalte; mais leurs opérations se pressent, se poussent, se chassent, en désordre, à l'aventure; tout est livré au caprice du hasard. Ce n'est pas assez de dire que l'adulte est redescendu au niveau de l'enfant ; car l'enfant a une volonté qui se forme, et l'hystérique, une volonté déformée. L'état de l'animal n'en donnerait pas même une idée : les phénomènes de la vie sensible sont réglés dans l'animal par l'instinct. La volonté raisonnable est destinée par la nature à mettre l'ordre dans l'essaim toujours bourdonnant des opérations de l'homme; quand ce principe d'ordre, unique pour lui, vient à manquer, c'est le chaos qui fait explosion. Après cette observation philosophique, il est facile de se rendre compte de l'état mental des hystériques tel qu'il est décrit par les spécialistes.
« Un premier trait du caractère des hystériques, dit le docteur Huchard, est la mobilité. Elles passent d'un jour à l'autre, d'une heure ou d'une minute à une autre, avec une incroyable rapidité, de la joie à la tristesse, du rire
logiCf par Charles Richet, a?ré?é à la Faculté de médecine à Paris. — Paris, 1884. — Nous citerons plus d'une fois ce livre, qui a uue valeur peu comoiune quand l'auteur oublie qu'il est incrédule.
aux pleurs; versatiles, fantasques ou capricieuses, elles parlent dans certains moments avec une loquacit<^ et une animation étonnante, tandis que dans d'autres elles deviennent sombres et taciturnes, gardent un mutismecomplet, restent plongées dans un état de rêverie, de dépression mentale dont on peut difficilement les faire sortir;... d'autres fois, au contraire, elles se mettent à rire d'une façon immodérée, sans motifs sérieux. Leur caractère change comme les vues d'un kaléidoscope, ce qui a pu faire dire avec raison, par Sydenham, que ce qu'il y a de plus constant chez elles c'est leur inconstance. »
M. Charles Richet a fort bien vu la raison de cette inconstance. Appelant passion, comme nous l'avons remarqué, les impulsions de la vie sensible, il dit que « la passion mène » les hystériques, « et elles se laissent conduire oii la passion veut. Si c'est le vent de la colère ou de la jalousie qui souffle, tant pis, elles se laissent aller^ sans opposition, à la colère ou à la jalousie. Tant mieux si c'est le vent de la charité ou de l'obéissance, car elles seront alors charitables ou obéissantes. Si la fantaisie de dire une impertinence ou une incongruité traverse leur cervelle, voilà que déjà l'impertinence ou l'incongruité est lancée. Les hystériques sont un peu semblables aux personnes qui ont pris du hachich... Aussi ne sait-on jamais exactement à quoi s'en tenir sur les sentiments de telle ou telle personne hystérique. Toute prévision serait téméraire, et il y aurait autant de bonnes raisons pour trouver cette personne bien disposée que pour la trouver mécontente. Ses sentiments d'ailleurs, seront très passagers, et elle ne croira pas nécessaire d'établir de transition entre le rire et les larmes, le dépit et la satisfaction. Sa mauvaise humeur durera le temps de retourner un sablier, et elle se comportera comme les enfants qu'on fait rire aux éclats, alors qu'ils ont encore sur la joue les larmes qu'ils viennent de répandre. »
Qui croirait qu'il y a du plaisir à mentir, qu'il y a un instinct du mensonge? L'homme fait ne le comprend pas sans peine, grâce à l'habitude contraire mise en lui par l'éducation. C'est un plaisir puéril, qui n'est au fond, sous une forme rudimentaire, que la satisfaction bien humaine d'humilier les autres pour goûter mieux le sentiment de sa propre supériorité. L'hystérique ne sent pas la bassesse de ce genre de petit triomphe, elle s'abandonne sans frein à l'instinct du mensonge.
« Un trait commun les caractérise, dit Tardieu S c'est la simulation instinctive, le besoin invétéré et incessant de mentir sans cesse, sans objet, uniquement pour mentir, cela non seulement en paroles, mais encore en actions, par une sorte de mise en scène, où l'imagination joue le principal rôle, enfante les péripéties les plus inconcevables et se porte quelquefois aux extrémités les plus funestes. »
a Rien ne leur plaît plus, dit M. Gh. Richet, que d'induire en erreur ceux qui les interrogent, de raconter des histoires absolument fausses, qui n'ont même pas l'excuse de la vraisemblance, d'énumérer tout ce qu'elles n*ont pas fait, tout ce qu'elles ont fait, avec un luxe incroyable de faux détails. Ces gros mensonges sont dits audacieusement, crûment, avec un sang-froid qui déconcerte. »
Mais ce sont les personnes qui s^intéressent à elles qu'elles trompent avec le plus de plaisir. Les médecins surtout ont besoin de se tenir sur leurs gardes. « On se surprend quelquefois, dit Charcot, à admirer la sagacité ou la ténacité inouïe que les femmes qui sont sous le coup de la grande névrose, mettent en œuvre pour tromper. »
Nous lisons dans le docteur Huchard, le fait suivant arrivé à Ghomel : «Une malade entre dans son service présentant des phénomènes nerveux dont la bizarrerie et
1. Étudel médico-légale sur la folies Paris, 1880. — Cité par Huchard.
rétraîJgeté l'intéressent vivement ; il rédige soigneusement son observation, prend des notes, reste près d'elle pendant plus d'une heure, puis quand Tinterrogaloire lui semble épuisé, il lui demande si elle n'a plus rien à dire : « Oui, monsieur, répond-elle ; c'est que, de tout ce que je « vous ai conté, il n'y a pas un mot de vrai. » Pour quiconque a fréquenté les hystériques, ce trait de franchise est seul étonnant ; car le médecin est obligé de lutter de ruse avec elles pour arriver à connaître la vérité.
Rien n'arrête ces malades, pour attirer sur elles l'attention et l'intérêt par simulation, ni actions répugnantes, ni douleurs, ni blessures. On en a surpris qui avalaient les choses les plus dégoûtantes dans le but unique de mystifier leur méde in; d'autres qui s'étaient tailladé le corps avec l'intention d'en faire matière d'accusation criminelle contre tin innocent. Du reste, quand le mensonge prend la forme de la calomnie, il a pour elles un attrait de plus. Peu leur importe que l'accusation les déshonore ellesmêmes. Elles ont perdu le sentiment de Ihonneur, si vif et si impérieux dans l'état normal. C'est au point qu'elles s'accusent elles-mêmes de crimes dont leur imagination fait tous les frais.
Après tout cela, si l'on veut bien considérer que l'hystérie est fort répandue, du moins sous ses formes modérées, on comprendra qu'il faut être très réservé pour admettre sur parole bon nombre de confidences. A bon entendeur, salut.
Voici maintenant une sorte de paradoxe. Ces volontés sans consistance, ces imaginations si mobiles, donnent des exemples d'une ténacité inouïe.
Certaines malades refusent toute alimentation, et on est obligé de les nourrir avec la sonde. D'autres s'astreignent à un mutisme absolu. Il en est qui refusent de marcher pendant des mois, ou qui restent obstinément les yeux fermés. Les observations, les inquiétudes des personnes
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qui les entourent, les laissent indifférentes. Elles persévèrent nialgré tout dans leur entêtement ridicule.
Comment expliquer ces sortes d'accès de volonté, dont une personne saine ne serait pas capable? Ce qui sommeille dans l'hystérique, ce qui devient par défaillance la cause de tous les désordres de son esprit, c'est bien la volonté, mais la volonté sensée, la volonté raisonnable, cette volonté qiii est le principe de Tordre dans le monde des phénomènes de l'àme. Est-elle grandement affaiblie, paralysée; la vie sensible, livrée à sa spontanéité native, se donne carrière delà manière la moins ordonnée. Mais toutes ces manifestations sont invariablement accompagnées d'un sentiment qu'elles flattent, qu'elles nourrissent, qu'elles exaltent : l'amour-propre. Cette passion, aux trois quarts animale, se fait ainsi sentir sans trêve à l'hystérique; elle est en elles plus constante même que Pinconstance, pour employer le mot de Sydenham. C'est sur ce fond que repose l'entêtement de l'hystérique, qui n'est que la volonté sans raison. Pour le déterminer, il suffit que telle résolution réponde plus spécialement à l'appétit de l'amour-propre. Ainsi, parce qu'elle ne s'appartient plus, parce qu'elle n'a point de volonté raisonnable, l'hystérique doit être, dans certaines circonstances, fort entêtée.
Autre bizarrerie. Malgré leur égoïsme, les hystériques ont utie sorte d'indifférence pour leur maladie. Il est très ordinaire que ces malades soient dans un état permanent de paralysie partielle des nerfs du mouvement, ou de ceux de la sensibilité, qu'elles soient en partie privées de la faculté de se mouvoir et de sentir : elles ne s'en plaignent pas, elles ne s'en aperçoivent pas toujours, et quand on le leur fait constater, elles ne s'en inquiètent pas. «Que l'on mette en regard, dit le docteur Huchard, deux malades, l'une avec une hémiplégie (paralysie de la moitié droite ou gauche du corps) permanente, compliquée de contrac-' ture, due à une lésion quelconque des centres nerveux ;
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l'autre avec une contracture hémiplégique de nature hystérique; la première ne verra pas sans une inquiétude toujours croissante la rigidité musculaire envahir de jour en jour davantage ses membres, immobilisés déjà par un long repos ; la seconde, c'est-à-dire l'hystérique, subit cette immobilisation prolongée avec une insouciance étrange... Ces malades (les hystériques) peuvent être atteintes d'une perte absolue et générale de toutes les diverses sensibilités, et cependant elles ont si peu de conscience de ce trouble profond qu'elles n'en parlent jamais, qu'elles peuvent marcher, se livrer à toutes sortes d'occupations sans en être le moins du monde incommodées, au point même qu'elles manifestent le plus souvent un grand étonnement quand le médecin attire la première fois leur attention sur ce point, » Il y a chez elles évidemment, non pas impuissance de pensée, leur pensée au contraire est emportée dans un tourbillon rapide et perpétuel, mais impuissance de réflexion. Arrêter sa pensée, la replier sur soi, est, malgré l'attrait de l'amour-propre, un travail dont elles sont incapables. L'hystérique est donc moins que personne en mesure d'écrire une véritable autobiographie, parce qu'elle est incapable de se connaître ; à plus forte raison d'entrer, en parlant de son état, dans des détails si exacts et si précis que les spécialistes n'en approchent pas. On voit peut-être que nous faisons allusion à l'autobiographie de sainte Thérèse, en qui plusieurs se sont empressés, avec trop de hâte, de voir les symptômes de l'hystérie.
Le désordre mental de l'hystérique, tel que nous venons de le décrire d'après le témoignage d'auteurs compétents, suppose une raison profondément troublée. Cependant les expressions employées par ces mêmes auteurs pourraient donner lieu à une méprise, si on ne savait les comprendre. Le docteur Huchard, par exemple, qui a bien étudié l'état mental de ces pauvres malades, écrit ceci : « Si les facul-
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tés affectives sont atteintes, les facultés intellectuelles ont conservé, parfois ont acquis un certain degré d'excitation ; quelques-unes de ces malades sont brillantes, enjouées, aimables dans le monde — quand elles veulent — elles ont de l'esprit, la mémoire sûre, une imagination vive, une conversation animée. » Ce passage n'a qu'un défaut, c'est d'avoir oublié dans l'énumération des facultés intellectuelles, l'intelligence; rien n'y manque, sinon ce sans quoi il n'y a plus de facultés intellectuelles, à savoir le jugement et la raison. Du reste, cette omission était imposée par l'examen des faits; mais l'observateur a eu tort d'altirmer, malgré cette lacune essentielle, que les facultés intellectuelles sont parfois intactes. L'exercice de l'intelligence proprement dite suppose le concours de la volonté, au moins sous la forme de l'attention volontaire et sérieuse. Un esprit mobile comme l'oiseau est incapabîe de s'arrêter pour discerner le vrai du faux, incapable de juger et encore plus de raisonner d'une manière pertinente. Aussi, le docteur Huchard écrit^il lui-même, quelques lignes plus loin : «Elles laissent leurs pensées errer au gré de leur imagination, vagabonde ou déréglée, qu'elles sont impuissantes à diriger, comme si elles étaient sans cesse sous l'influence d'un empoisonnement par le hachich. » La comparaison est vraiment heureuse. Les facultés intellectuelles de l'hystérique sont dans une perpétuelle excitation semblable à celle que produit l'ivresse : sa mémoire et son imagination sont surexcitées pendant que le jugement reste engourdi. Les traits d'esprit peuvent se succéder avec une rapidité surprenante, mais c'est un esprit de surface qui ne se comprend pas lui-même, quelque chose qui est immédiatement au-dessus de l'esprit du perroquet.
M. Charles Richet, cet observateur si fin, a commis la même distraction. Dans l'hystérie, dit-il, «l'intelligence est brillante, la mémoire sûre, l'imagination vive. » Il sem-
blerait au premier abord, que, d'apr^^s ce savant, rhyslérie n'atteindrait pas rintellip^ence. Mais qu'on fas^e attention seulement à l'épithète qu'il emploie en parlant de l'intelligence de l'hystérique : il dit qu'elle est «brillante, » preuve manifeste qu'il ne vise, sans le vouloir consciemment, que « l'esprit », c'est-à-dire le talent des rapprochements plaisants et imprévus, auquel l'excitation delà mémoire et de Timagination donne tout son essor pour l'amusement de la galerie beaucoup plus que pour l'honneur de la personne d'esprit : les fous mêmes ont souvent beaucoup plus de cette sorte d'esprit que les hommes les plus sains. Non, il n'est point question ici de bon sens, de jugement, de raison, en un mot, d'intelligence proprement dite. M. Ch. Richet continue :
« Il n'y a qu'un seul côté défectueux dans l'esprit, c^est l'impuissance de la volonté. La volonté semble être en effet le rouage le plus délicat de l'organisme mental, et, dès qu'une substance toxique vient troubler les facultés intellectuelles, elle débute toujours en supprimant l'influence de la volonté sur les mouvements de la passion. » Fort bien ; on ne peut meux faire entendre que Timagination et les autres facultés de cet ordre sont livrées, dans l'hystérique, à leur impétuosité native, et que, par conséquent, l'intelligence proprement dite, qui ne s'exerce pas sans dominer l'imagination et ses annexes, est profondément atteinte. On comprendra mieux encore le fond de la pensée de M. Gh. Richet, en lisant ce qu'il écrit un peu plus loin. Le morceau est un peu long, mais il est instructif :
«Assurément l'intelligence n'est pas éteinte; la mémoire est conservée, cette clé de voûte * de l'édifice intellectuel ; mais les autres facultés sont singulièrement perverties. On
1. La clef de voûte de rédifice intellectuel n*est pas la mémoire. Dans les constructions de notre esprit (quMl ne faut pas confondre avec l'esprit), la mémoire fournit les matériaux de concert avec les
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s'en rend bien compte en étudiant les mœurs et les conversations des démoniaques (épilepto-hystériques) de la Salpêtrière. La journée se passe à rire sans fin de iaits qui n'ont rien de risible, de la tille de service qui passe, par exemple, du lit qui est mal fait, d'un oiseau qui se peiche près de la fenêtre, d'un bonnet qui est mal attaché. Les mêmes causes peuvent aussi bien provoquer les larmes. Ce sont toujours des discours interminables, des récriminations, des indignations noyées dans un flux de paroles. Au mdieu de ces phrases, une agitation continuelle, qui n'a pas de but et qui ne s'explique pas. 11 faut mettre des fleurs au chevet du lit, un ruban à la coiffure, se parer de chitïbns insignifiants; et cette recherche contraste souvent avec la négligence et le désordre dans la tenue ; telle hystérique dont le bonnet est orné de rubans sortira les pieds nus dans la cour. Les idées baroques ne font pas défaut, non plus que des antipathies ou des sympathies également absurdes. Les hystériques ne désirent qu'une chose: c'est qu'on s'occupe d'elles, qu'on s'intéresse à leurs petites passions, qu'on prenne part à leurs aflectipns ou à leurs colères, qu'on admire leur intelligence ou leur parure. Elles racontent des histoires invraisemblables, mentent effrontément, et, quand on les convainc de mensonge, n'en sont pas froissées le moins du monde. Dépourvues de tout sens moral, elles n'obéissent que parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement. Aucun sentiment de pudeur ou de fausse honte ne les arrête; elles racontent leurs aventures au premier venu, pourvu qu'il leur ait plu dès l'abord, et causent avec les hommes comme si elles étaient du même sexe. Rien n'embarrasse ces Diogènes femelles; elles ont réponse à tout, posent les questions les plus indiscrètes, disent crûment la vérité à tout un chacun.
sens et l'imacrinatioD ; rarchitecte et le constructeur, c'est le jutrement; dans une doctrine un peu plus profonde, on dit : c'est \q Verbe.
L'amour-propre ne leur manque pas cepfndant, et si Ton semble ne pas s'occuper d'elles, elles s'en indignent. Au reste, elles ne gardent jamais longtemps la même opinion, et passent d'un sentiment à un autre avec une rapidité merveilleuse. Nulle idée, nul raisonnement ne peuvent les captiver ou les persuader. Leur esprit voltige de place en place sans pouvoir se poser, et il est aussi diflficile de fixer l'attention d'une hystérique sur une idée précise, que de déterminer par des raisonnements un oiseau qui sautille à cesser de remuer, et à se fixer sur une branche. Le bon sens fait absolument défaut, de sorte que ces malheureuses créatures, livrées à elles-mêmes, commettent toutes les sottises imaginables,» et même d'autres. Elles sont capables de toutes les extravagances, ajoute M.Gh.Richet, qui, un peu plus bas, oubliant ce qu'il a dit ailleurs, cite un exemple «pour bien faire comprendre la nature des désordres que l'hystérie grave fait dans V intelligence. »
Il faut cependant remarquer que l'état désordonné des facultés de l'amené semble pas s'accroître à mesure que les crises se renouvellent. Ainsi, tandis que l'intelligence de l'épileptique s'éteint peu à peu, celle de l'hystérique semble garder la même vitalité dans son désordre. C'est de cette sorte qu'il faut interpréter, croyons-nous, deux observations rapportées par M. Paul Richer dans ses Études cliniques, où il est dit que, malgré des attaques terribles longtemps renouvelées, l'intelligence des deux malades n'avait pas diminué.
Ajoutons cependant, pour être absolument exact, que d'après le docteur Huchard, «on voit parfois de ces malades qui sont atteintes des accidents convulsifs les plus accusés ou encore des phénomènes permanents de la névrose, et qui présentent une pondération remarquable dans leurs idées ou leurs sentiments.» Mais, d'abord, cette immunité ne s'éiend pas jusqu'aux crises, où les facultés de l'intelligence passent nécessairement de l'anéantisse'
ment à une agitation furieuse et reviennent à l'état ordinaire par des hallucinations incohérentes. En outre, il est permis de considérer ces singularités de la maladie la plus singulière du monde, comme le résultat même des crises violentes ou de l'exacerbation locale du mal, où le désordre, si l'on peut ainsi parler, épuise sa violence. C'est quand le ciel a déchargé son électricité dans un grand orage, que le temps est le plus calme. Quoi qu'il en soit, nous croyons qu'une étude générale ne doit pas tenir compte des exceptions, qui ne sauraient changer la nature des choses ^
On voit bien maintenant ce que signifie dans la langue des aliénistes cette manière de parler: «l'hystérie n'atteint pas l'intelligence. » Ils veulent dire que l'hystérique n'a pas le délire du fou, mais ils constatent en même temps que la maladie la prive régulièrement de son bon sens, la rend incapable de juger sainement ^.
L'excitation à laquelle elle se trouve livrée et où l'on serait tenté de voir une recrudescence d'activité intellectuelle, n'est qu'une recrudescence de sottises. Il ne faut jamais perdre cela de vue, quand on lit bon nombre d'ouvrages de médecine : la docte Faculté a pour son usage une psychologie qui n'est pas la psychologie des philosophes : Hippocrate et Aristote, du moins de nos jours, ne mettent pas les mêmes choses sous les mêmes mots. Mais, en fait de philosophie, le bon sens, croyons-nous, veut qu'on préfère Aristote.
II. — Évidemment, les désordres permanents dont nous venons de parler, bien qu'ils soient tous d'ordre mental, supposent un désordre corrélatif et pareillement permanent dans l'organisme, dans l'appareil nerveux, sans
1. Un savant professeur nous écrivait naguère à ce sujet : « Pour qui sait voir, le stigmate mental se montre toujours. »